‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 443 sur 734 · CHAPITRE Vf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf

Guzman, après avoir volé ses parents, s'étant embarqué pour repasser en Espagne , court risque de périr, cl • le malheur dé perdre Siyavedra.

Nous avions déjà doublé le cap de Noli, quand le capitaine vint m’apprendre cette nouvelle ; et il me dit que si le vent ne changeoit point de trois jours, nous ferions un agréable voyage. Nous allâmes mouiller à Monaco ; et le lendemain nous étant remis en mer avec un vent qui nous llattoit , nous gagnâmes iestlcs d'Hières, où nous |iassâmes la nuit; le troisième jour nous donnâmes fond vers le château d’if, à la vue de Marseille , et le quatrième nous rendîmes le bord à Roses.

de me réjonissois d’une si heureuse navigation, quand mon valet troubla ma joie en venant m'apprendre que Sayavcdra avoit le mal de mer , et se sentoit très-malade, de courus à lui sur-le-champ, et je le trouvai en effet attaqué d’une fièvre assez violente ; j’en fus fort affligé : néanmoins, comme j’espérais que nous serions bien lût à Barceionno , et que là il recevrait du soulagement , cette espérance me consoioit. Le cinquième jour se montra bien différent des antres ; il nous parut couvert , et, pour surcroît de malheur, l’air n’étoit agité que d’un foible vent. Nous comptions toutefois malgré cela d’aller en ramant coucher à Barcclonne ; mais nous reconnûmes notre erreur deux heures après. Il survint une bourrasque si furieuse , que nous crûmes tous notre perte inévitable. On s’efforça vainement de vouloir prendre terre , la rame devint inutile ; il fallut absolument faire canal cette nuit-là. Qu’elle fut terrible pour nous ! Tantôt la mer élevoit ses flots jusqu’aux nues, et tantôt ouvrant son sein, elle nous faisoit voir jusqu’au fond de ses abîmes.

Qui pourrait peindre dans ces horreurs la consternation générale qui régnoit dans la galère, et les diverses marques d'épouvante que l’opinion d’une mort prochaine faisoit éclater? Les uns invoquoient les saints les plus honorés dans leur pays, les autres faisoient des vœux ; celui-ci à genoux adressoit au ciel de ferventes prières, et celui-là, confessant à haute voix scs péchés, en dcmandoit pardon à Dieu. Quelques-uns, quoique la morts’offrît à leurs yeux, a'mformoicntdu pilote si notre malheur étoit inévitable ; il leur répondoit , pour les rassurer , qu’il n’y avoit rien à craindre ; et ils ajoutoient foi à ce menteur, comme un père qui , dans l’excès de son affliction , voit son fils unique mourant , croit un médecin qui lui dit qu’il n’en mourra pas. Pour moi , nouveau Jouas, j’étois enseveli dans une profonde rêverie ; et me croyant la cause de cette affreuse tempête , je me disois à moi-même : Misérable, te voilà bien avancé d’avoir volé tes parents, et d’être chargé d'or ; la mer va t’engloutir avec toutes tes richesses. Tu le mérites bien; et s'il faut plaindre quelqu'un, ce sont ceux qui ont eu le malheur de s’embarquer avec un fripon que le ciel veut punir.

Ne pouvant faire autrement, je me résignai aux volontés célestes, et j'attendis patiemment la mort. Néanmoins, le péril qui noos effrayoit tous tic fut qu’une fausse alarme : le temps changea subitement, et fit succéder l’espérance au désespoir, l’allégresse à la désulatkm. Cette nuit ne devint funeste qu’au malheureux Sayavcdra. Ce pauvre garçon , dont le cerveau étoit déjà troublé par une fièvre dont la violence augineuloit de moulent en moment, acheva de perdre la raison en entendant

les cris ci les lamentations que la crainte du nau- I celle-là. Enfin , sensible aux témoignages d'amitié f rage exci toit dans h galère. 11 se leva dans un \ qucj’avois reçus de lui, je l'embrassai tendremeut, transport qui lui |>rêta des forces pour se perdre, ! et lui fis présent d’une bague de cent pistoles, en et, montant du côté de la poupe, il se précipita le priant de b porter pour l'amour de moi. Ul’acdans les flots, mon valet qui le gardoit n’ayant pu ccpta, les brmes aux yeux, comme une preuve résister au sommeil, l’n soldat qui étoit de garde que c’éloit le dernier adieu que je lui disois ; et de eutondit tomber quelque ebose dans b mer; il en mon côté, me sentant trop attendrir, je me hâtai avertit aussitôt le pilote. Cela fil du bruit dans b de le quitter, pour lui épargner b peine déliré dans galère; et chacun s’empressant de savoir ce que mes regards celle que me causoit notre séparation, c’étoit , on le découvrit après un gros quart- Le premier soin dont je m'embarrassai en arrid’hcurc de recherche. Lorsque j’appris cet acci- vaut à l’hôtellerie où je fis porter mes coffres, fut dent, j’en conçus une si vive douleur, qu’il n’est j de mettre des gens en campagne pour me trouver pas possible d’élre plus affligé : on n’a jamais trois bonnes mules. Je chargeai de cette commispleuré plus amèrement un frère que je pleurai i sion deux hommes que l’hôte counoissoit pour des mon cher Sayavedra ; j’en élois inconsolable, et personnes capables de s’en bien acquitter, et qui véritablement j’avois bien sujet de le regret- m’assurèrent que je serais servi fort promptement: ter. 1 a joie qu’eut tout le monde le lendemain en effet, quatre heures après ils m’amenèrent trois malin, de voir b mer aussi tranquille qu’elle ai oit mules, qui me parurent telles que je les pouvois été agitée le jour précédent, ne fit pas sur moi désirer. Tu peux bien penser que je les payai un toute l’impression qu’elle aurait faite, si b mort peu cher; mais c’est de quoi je ne me souciois ne m’eût point enlevé mon fidèle écuyer. guère dans 1a situation où je me voyois. Outre 1a

Nous entrâmes sur le midi dans le port de Bar- valeur de vingt-cinq mille francs que je pouvois félonne. J’avois déjà préparé Favello à nes’atten- me vanter de posséder, je venois encore d’hériter dre pas que je fisse un long séjour dans cette ville, de quatre mille par 1a mort de mon compagnon lui ayant dit, après la 'tempête, que j’avois fait de fortune. J’arrêtai aussi un muletier qui savoit vœu d’aller à Notre-Dame de Monscrrat, dès le bien les chemins, et je partis le jour suivant dès moment que j’aurois mis pied à terre, et que de que les portes de 1a ville furent ouvertes. L’impa- )n je me rendrais en Andalousie, auprès de ma tienco que j’avois de m’écarter de Barcelonne me mère. Il n’osa s’opposer à un si juste devoir; et scmbloit des mieux fondées : il y pouvoil arriver d’ailleurs, ne pouvant abandonner son bord ce une felouque envoyée par mes parents, avec ordre jour-b, il me dit tristement, quand je voulus preu- . de me faire pincer; je n’avois pas tort d’user de dre congé de lui. que scion toutes les apparences j diligence. J’ajoutai même à une crainte si prunous ne nous reverrions plus, à moins que je ne j dente b précaution d’éviter les grandes routes, demeurasse le jour suivant tout entier à Barre- en disant à mes valets que, ne voyageant que pour lonne. En même temps il me demanda où je me le plaisir de voyager , j’êtois bien aise de gagner proposois de loger. Je lui nommai une hôtellerie au plus tôt l’Èbre, et de parcourir scs bords, pour que je connoissois ; mais j’avois dessein d’en voir les paysages charmants qui sont le long de choisir une autre dans un quartier fort éloigné de cette rivière.

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