‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 445 sur 734 · CHAPITRE I. 56T · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. 56T

de toule inquiétude , mon esprit sembîot avoir atteudu que je fusse là. Je commençai à me croire h couvert de toute poursuite, et à compter sur mes richesses , sans faire réflexion que je voyageois dans un pays aussi fertile en voleurs que 1*1talie. Il est vrai que mon valet et le muletier ctoient armés de deux fusils dont je m’étois avisé de faire emplette à Barcelonne ; outre cela je portois sur moi mes pierreries si bien cachées, qu’on ne pouvoit les apercevoir sans me mettre tout nu.

Je passe sous silence , ami lecteur , les aventures qui m’arrivèrent le long de l’Èbre, et que je ne juge pas dignes de t’être racontées , pour eu venir à celle que la fortune me préparoit entre Ossera et Saragosse. f a nuit me surprit dans un endroit où il y a une belle abbaye, que je pris | pour un château , et de laquelle je m’approchai dans l’intention d’y demander un logement ; mais 1 trouvant au bas un misérable village, je changeai ! de pensée. Nous nous arrêtâmes devant une chaumière , où pendoit une enseigne de cabaret ; tout j étoit déjà fermé dans cette excellente hôtellerie, i Nousfrappâmes rudement à la porte en criant qu’on j nous ouvrit ; personne ne répondoit ; il parut pour- > tant à la fin un paysan à une fenêtre. C’étoit ; fhô te, qui, m’ayant considéré 5 la Ineur d’une | grande lampe qu’il avoit à la main , sc mit à rire i en me disant : Allez , seigneur cavalier, ma mai- ! son ne vous convient guère ; allez à l’abbaye , on I vous y recevra bien , et vous y serez mieux logé que chez moi. Après avoir répondu au paysan que je suivrais sou conseil, je le priai de me conduire au couvent , dont j’ignorais le chemin ; et pour rendre ma prière efficace, je lui donnai une poignée de réaux.

Le monastère étoit sur une éminence. Nous j fûmes près d’une demi-heure à y monter par une route très-rude; ce qui ne laissoit pas d’être pénible pour des gens déjà fatigués. Néanmoins. ! comme le bien est toujours mêlé de mal , il n’y a i pas non plus de mal qui ne soit accompagné de 1 quelque bien. I.’hùte m’apprit que cette abbaye étoit un couvent de filles, presque toutes de qualité ; que c’étoit un des plus riches d’Espagne , et qu’enlin on y rccevoit agréablement toutes les per- j sonnes de distinction qui passoient par là. Je sentis, I sans savoir pourquoi , que ce rapport me faisoit ! plaisir, soit qu’il réveillât mon inclination natu- j relie pour le I>eau sexe , soit que j’eusse un près- j sentiment de ce qui devoit m’arriver. Quand nous j fûmes parvenus à la grande porte, nous sonnâmes et résonnâmes à plusieurs reprises, avant qu’on ! nous fil coin mitre du dedans qu’ou nous entendoit. j On vint toutefois nous parler par le guichet, et | nous demander ce que nous voulions. 1/hôte, que le portier connoissoit, lui dit que nous cherchions j

un gîte ; qu’il n’en avoit point à nous donner, et que par conséquent il nous amenoit à l’abbaye. Le muletier ajouta par mon ordre à ces paroles qu’il s’agissoit de prêter un asile jusqu’au jour à un seigneur étranger qui s’étoit égaré en allant à Saragosse.

Le portier répondit qu’après huit heures on fermoit la porte du couvent , et qu’il en étoit plus de neuf ; que néanmoins , quoique ce fût la règle, il alloit, par la considération qu’il avoit naturellement pour les personnes de qualité, informer madame l’abbesse de mon embarras, et qu’il ferait ce qu’elle lui ordonnerait. Il fallut m’armer de patience , et attendre à la porte la réponse qu’on devoit m’apporter; elle fut bien triste pour moi. Le portier revint nous dire que madame l’abbesse refusoit de recevoir à cette heure-là des cavaliers qui lui étoient inconnus. Ce refus m’affligea. Je descendis do ma mule ; je m’avançai vers le guichet , et parlant moi-même au portier , je le conjurai, dans les termes les plus capables de le toucher , de retourner vers madame l’abbesse , et de lui dire de ma part que si elle savoit le plaisir qu’elle me ferait en m’accordant une retraite pour celle nuit, elle cesserait d’être inexorable. Le portier, que je croyois avoir attendri , me répondit qu’il étoit inutile de m’obstiner à vouloir obtenir une chose qu’elle ne permettrait point. Ne pouvant engager ce portier par mes prières à faire ce que je souhaitois , je lui offris de l’argent , qu’il méprisa en me fermant le guichet au nez. Tant de dureté m’ôta l’espérance de pouvoir loger dans ce monastère ; et , cédant à la nécessité , je dis à mes valets de mener les trois mules chez le paysan ; que pour moi , avant que de m’enfermer dans cette vilaine taverne , j’avois envie de demeurer quelques heures dans l’endroit où j’etois, et d’où j’entendois l’Èbrc couler avec un murmure qui suspendoit mes ennuis.

Il faisoit la plus belle nuit du monde. Je me promenai aux environs de la maison , en observant d’un œil curieux tout ce que je discernois à la faveur des étoiles, qui brilloiont extraordinairement. Je suivis un sentier en pente, qui me conduisit sons un balcon qui avoit vue sur la rivière. Je m’assis au bord de l’eau au pied d’un arbre , vis-à-vis le balcon, que je regardai attentivement, et que je m’imaginai bien être de l’appartcmeoi de l’abbesse. J’aperçus de la lumière en dedans, et bientôt un bruit confus de voix de femmes frappa mon oreille ; puis tout-à-coup un profond silence fit taire ce bruit, et ce silence, un moment après , fut à son tour interrompu par une chanson espagnole qu’une voix très-délicate chanta. Si la chanteuse donna du plaisir aux dames qui l’avoient écoutée, elle fut en récompense fort applaudie. Une autre personne chanta ensuite un air italien»

5GB Gl’ZMAN D'ALFARACHE.

que ]<’ savais , et ne reçut pas moins d’applaudissements. Il nie prit alors une si grande démangeaison de faire retentir l’air de ma voix mélodieuse, que je n’y pus résister ; je n’avois pas même eu peu de peine à gagner sur mon impatience de laisser finir la seconde chanteuse. Je fus tenté d'abord de chanter ce même air italien, que je venins d’entendre , et qui étoit un de ceux qui m’avoient fait le plus d'honneur à Florence au concert du grand-dnc; cependant j'eus la politesse de n'en rien faire , pour épargner à la dame le dépit et la honte de la comparaison. Pour ne rien perdre au change, m’étant soutenu d'un autre air qui avoil charmé la grande-duchesse, je le choisis.

Je me disposai donc à surprendre ces bonnes religieuses autant par la beauté de mon chant que par la singularité de l’aventure. Je chantai ; et sitôt que j’eus achevé , ce furent des cris de surprise mêlés d’admiration. Une porte vitrés- qui fermoit le balcon s'ouvrit à l’instant , et je vis paroitre plusieurs dames, qui s’empressèrent à regarder de toutes parts pour découvrir le personnage qui avoit chanté si agréablement. Je ne fis pas semblant de les remarquer ; cl, après m’être arrêté un moment, je recommençai mon air. Dès que je l’eus fini, me voilà une seconde fois admiré des dames, qui, dans l’attente d’élrc régalées d'une nouvelle chanson, suspendirent les louanges pour me prêter silence. Je rn’en aperçus bien; et pour irriter l’envie qu'elles avoient que je chantasse encore, je fus assez malin pour me taire, sans bouger de ma place. Une dame, plus impatiente que les autres , m'adressa la parole , et me dit qu'un air seul ne suffisoit pas pour une compagnie qui aimoit passionnément les lieiles voix. Si c’est peu pour tant de dames, répondis-je en italien, c’est iieaucoup pour un pèlerin à qui l’ou a cruellement refusé l'hospitalité.

Ma réponse exclu de grands éclats de rire , et fit connoilrc aux religieuses que j’étois l'étranger qui avoit demandé à loger daus l’abbaye. Seigneur cavalier, s’écria l’une d’entre elles, ne trouvez pas, s’il vous plaît , mauvais qu’on en ait usé de celle manière avec votre seigneurie. C'est une loi établie dans ce couvent , de n’y recevoir aucun boni me inconnu après huit heures du soir; maison faveur de votre charmante voix, madame l’abbesse veut bien passn- par dessus la règle. Elle va donner ordre qu'un vous ouvre la porte, si vous n’aimez mieux attendre le jour sur les bords de celte rivière, à la façon des chevaliers errants. Je ré|>oiidis à la personne qui venoil de parler que j’étois ravi d’apprendre que , pour obtenir le couvert de madame l’abbesse, il falloit le demander en musique. A ce petit bail de raillerie, les religieuses re-

commencèrent à rire , d’autant plus qoe leur abbesse étoit présente, ou plutôt que c'ékiit à elle que je parlois. Elles jugèrent par là qoe j'étais un gaillard , et cela ne leur déplut point. Comme elles souhaitoien! de voir de près ma figure , qu’elles n’apercevoient qoe fort confusément dans l’endroit où j’élois assis, elles me prièrent d’entrer chez elles, en me disant qoe madame l’abbesse vouloit se réconcilier avec moi.

A ces mots , pour leur témoigner que je ne dcmandois pas mieux que de m’introduire dans leur monastère , je me levai , et , après avoir salué respectueusement la compagnie en passant devant le balcon , je regagnai 1a porte à grands pas. Je n’y fus pas sitôt arrivé , que le portier vint me l’ouvrir. U me dit de prendre la peine de le suivre , et il me conduisit à un vaste parloir, fort propre et bien éclairé. Je trouvai là madame l'abbesse , qui avoit auprès d’elle une dame séculière , toutes deux assises sur des carreaux de damas violet, et six à sept religieuses, qui se teuoieut debout derrière elles. Toutes ces dames gardoient le silence , et avoient un air sérieux qui aurait déconcerté un autre que moi ; mais j’avois fréquenté la grille à Rome , et mon humeur convenoit aux religieuses. Aussi je les abordai en plaisantant ; et , par quelques saillies réjouissantes qui m'échappèrent, je leur fis perdre leur fausse gravité. Je me plaignis d’une façon si divertissante de la règle qui défendoit d’ouvrir la nuit la porte du monastère aux pauv res étrangers, qoe je les mis en train de rire.

Pendant ce temps-là on dressa une petite table, sur laquelle on servit un gros morceau de pâté de venaison , avec du vio et force confitures. Elles n’eurent pas besoin de me presser de manger et de boire; je m’en acquittai en voyageur qui mourait de faim et de soif. Je ne laissai pas , en me bourrant l'estomac , de dire à l’abbcssc des galanteries, aussi bien qu’à la dame séculière, qui me paroissoit toute jolie. Elle avoit un air île jeunesse et un enjouement qui la rendoient très-piquante. Quelques religieuses remarquant que je là trouvois à mon gré , me demandèrent si leur communauté u’avoil pas raison de s’applaudir de l’acquisition qu’elle alloil faire d’une pareille dame; ce qui m’inspira mille pensées badines, et toutes trèsobligeantes pour elle. Je ne parlois qu'en italien ; et comme j’étois vêtu à l’ italienne, je passai sans peine daus leur esprit pour un homme de cette natioD. Celles de ces dainesqui sav oient celle langue aiïcctoicnl, pour s’en faire honneur, de ne jus m'entretenir en espagnol. Quand elles virent que je ne maugeois plus , elles firent rouler l'entretien sur la musique , et luutes ensemble me prièrent de paver mou écut de quelque air nouveau d'Italie. J’j consentis de bonne grâce; et peu à peu

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