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bras. Je niai d’abord b chose , et voulus faire le mystérieux ; mais ils m’apprirent que toute la ville savoit que don laïc m’avoit fait un appel, et que les duels étant défendus, b justice venoit déjà de foire arrêter ce cavalier. Je jugeai par là que Miras et ses amis étoient de ces gens qui s’empressent de courir à votre secoursquand ils vous voient hors de danger. Je cessai de dissimuler, et je leur contai , fort à mon avantage, ce qui s’éioit passé le malin entre le porteur d’appel et moi. Sur cela don Antonio me représenta que je pourrais aussi être arrêté, et il me conseilla de me retirer chez lui ; ce que je ne manquai pas de faire, pour éviter un emprisonnement, que je craignois pour plus d’une raison. Je passai agréablement la journée dans la maison de ce cavalier, qui fit tout son possible pour m’y retenir à coucher. Je m’en défendis à cause de mes coffres, qui m’auraient inquiété toute 1a nuit, et sur les dix heures du soir je repris le chemin de l’hôtellerie.
Je rencontrai dans les mes deux femmes, précédées d’un valet qoi portoit une grande lanterne, à la faveor de hquelle il me fut aisé de remarquer qu’elles étoient très-jolies. Je les abordai poliment en leur disant des choses fort obligeantes. Elles y répondirent avec beaucoup d’esprit ; et ne doutant point, à voir l’éclat dont brilloit mon habit, que je ne fusse una f/uena ropa, elles m’agacèrent de façon , qu’elles m’engagèrent à les accompaguer jusqu’au détour d’une rue, où, s’étant tout-à-coup arrêtées, celle des deux qui paroissoit la principale me dit : Seigneur cavalier, ne veuez pas plus loin, je vous prie ; attendez-nous dans cet endroit. Nous allons entrer dans une maison qui est à deux pas d’ici, pour y voir une dame malade ; nous en sortirons tout au plus tard dans un qnart d’heure, nous viendrons vous rejoindre ici, et peut-être ne serez-vous pas fâché de nous avoir rencontrées cette nuit : vous entendrez chanter et jouer du luth à ravir. En achevant ces mots, elles m’échappèrent tontes deux, et je fus assez sot pour prendre an pied de b lettre ce qu’elles m’avoient dit : j’eus b patience de demeurer dans la rue jusqu’à minuit. Alors je ne fos qne trop persuadé que j’étois b dupe de cette aventure , tout déniaisé que je me croyois sur cette matière : j’avouerai même , à ma confusion , que je ne pus sauver ma bourse de b subtilité de ces donzdles.
Comme j’étois obligé, en retournant au logis, de passer devant b maison de ma belle veuve , je ne pus me refuser le plaisir de jeter les yeux sur co cher domicile de ma reine, et il me sembla voir à sa porte une figure d’homme. Je m’imaginai d’abord que c’étoit don Luc , parce que ce cavalier avoit roulumc de foire la ronde toutes les nuits daus cct endroit, et je ne fis pas celle remar-
que sans senlir une émotion mêlée de frayeur et de jalousie : néanmoins , venant à me souvenir qu’il était en prison, je me mis en tète que ce ne pouvoit être lui. Je me rassurai, et, poussé par un mouvement jaloux , je m'approchai de l’objet qui le causoit, et qui, selon toutes les apparences, ayant encore plus peur que moi , disparut à mon approche. Étant arrivé à la porte, j’entendis un bruit sourd de verrou, qui me fit juger qu’on alloit l’ouvrir : je ne me trompai pas tout à fait dans ma conjecture , puisqu’un instant après on Fentr’ouvrit de manière qu’un homme y pouvoit passer. La curiosité d’approfondir cette affaire, où je me croyois plus intéressé que je ne l’étois, m’obligea de me glisser sans bruit en dedans. Je sentis aussitôt une main qui me saisit pour me conduire ; car nous étions dans une allée où il n’y avoit point de lumière. Je compris bien qu’on se méprenoit, et je n’en pus douter, lorsque ayant été introduit dans une salle basse, j’y fus brusquement régalé d’une vive accolade, assaisonnée d’une odeur de poivre, d’ail et de safran, qui me fit coanoîtrc que l’amante emportée qui me prodiguoit ses faveurs devoit être une cuisinière. Cependant , au milieu de ses transports, eu touchant mes habits et mon visage, elle soupçonna que je n’étois point l'amant chéri qu’elle atlendoiL Pour expier son erreur, elle lâcha prise subitement, et voulut prendre la fuite ; mais je la retins par sa jupe : elle fit tous ses efforts pour se débarrasser de moi ; je m’obstinai à les reudre inutiles, et , dans cette espèce de lutte, nous tombâmes tous deux avec bruit; ce qui réveilla deux laquais qui étoient couchés dans un cabinet assez près de là. Us se levèrent à la hâte, s’armèrent chacun d’une épée, croyant entendre des voleurs, et vinrent tout doucement avec une lampe dans la salle , où ils nous trouvèrent étendus sur le plancher.
Ils me reconnurent dans le moment ; et, surpris de voir un cavalier qui aspiroit à la main de leur maîtresse poursuivre avec tant de fureur les lx>niu\s grâces d’une grosse joufflue de cuisinière qui ne les avoit jamais tentés, ils firent des éclats de rire qui me jetèrent dans une étrange confusion. Admire l’insolence de cette créature : elle osa m’accuser d’avoir eu dessein de lui faire violence, et dit que je m’étois caché dans la maison |iour cet effet. Au lieu de m’amuser à me justifier, je ramassai promptement mon chapeau qu’elle avoit fait sauter d'un coup de poing ; et m’adressant au laquais qui tcnoil la lampe, je le priai de m’éclairer jusqu'à la porte de la rue; ce qu’il fil avec des ris qui achevèrent de me désespérer. Je regagnai mon hôtellerie à grands pas, cruellement mortifié d’une si honteuse et si misérable aventure, ne doutant pas que le bruit ne
s'en répandît dans la ville dès le lendemain , et que je ne devinsse la fable de tous les habitants. Celte idée, qui m’affligeoit plus qu’on ne peut se l’imagiuer, me fit prendre la résolution de ne demeurer à Saragosse qu’autant de temps qu’il m’en faudrait pour me disposer à m’en éloigner. Mon équipage fut prêt à la pointe du jour, et mes mu- ! les, comme si elles eussent partagé l’impatieuce que j’avois de quitter un séjour où je ne pouvois j plus paraître sans honte , se mirent en chemin avec une ardeur qui me fit un extrême plaisir.