CHAPITRE II
j’avois fait faire à Saragossc. Je les donnois tour à tour en spectacle, le matin dans les églises, et le soir au Prado.
Une nuit, rentrant au logis pour me coucher, j’entendis en traversant un corridor qui conduirait à ma chambre , une belle voix qui accompagnoit une harpe touchée délicatement. Je m’arrêtai pour écouter ce petit concert, qui sc faisoit dans un appartement fort proche du mien, et je sentis naître en moi un désir violent de voir les personnes qui l’exécutoicnt. Mon hôtesse, chargée de deux assiettes, l’une de confitures et l’autre de biscuits, qu’elle portoit pour rafraîchir la chanteuse, arriva dans ce temps-là , et satisfit ma curiosité. Elle me dit que c’étoit deux dames de fïuadalaxara qui étoient venues loger chez elle ce soir-là même, et qu’un grand procès attirait à Madrid. Je lui témoignai que je mourais d’euvic de les entendre de plus prés, et que je lui aurais une obligation dont je me souviendrais toute ma vie, si elle pouvoit obtenir de ces dames que j’eusse l’honneur de les saluer. Elle me répliqua qu’elle leur demanderait pour moi cette permission, qu’elle n’osoit me promettre, attendu que c’étoit une mère qui menoit une vie retirée avec sa fille, qui étoit très-jolie, et qu’elle ne perdoit point de vue. A ces mots, je redoublai mes prières pour engager l’hôtesse à me procurer la faveur que je soubailois. Elle m’assura qu’elle n’epargneroit rien pour cela. Sur cette assurance je la laissai entrer dans l’appartement de ces dames, et j’attendis à la porte leur réponse , qui fut qu’elles me prioient de les excuser si elles refusoient à cette heure-là de recevoir la visite d’un cavalier qu’elles ne connoissoient point.
Je feignis d’être vivement affligé de ce refus , qui me piqua véritablement. Si bien que ma bonne hôtesse , de son côté paraissant touchée de ma peine , rentra chez les dames pour faire un dernier effort , et revint enfin m’annoncer qu’elles vouloicnt bien m’accorder celte grâce , pourvu que je ne fusse qu’un quart d’heure dans leur chambre. Je ne demandois qu’à y être introduit, persuadé que quand j’y serais une fois entré la condition du temps ne s’observerait pas. Je me présentai donc d’un air d’homme d’importance, et d’abord m’adressant à la mère , je lui fis une révérence très-profonde. Je saluai ensuite la fille, et elles me reçurent toutes deux d’une manière qui me fit connoître qu’elles savoient parfaitement bien vivre. Elles étoient l’nnc et l’autre si proprement vêtues, pour des dames qui venoient défaire un voyage, que j’en fus fort étonné. La mère pouvoit passer pour une belle femme : tout ce que je trouvois à redire en elle, c’étoit un air fin et hardi. Pour la fille, elle avoit le visage ten-
dre et piquant tout ensemble, et c’éloit une personne de dix-sept à dix-huit ans.
Je remarquai dans leur chambre deux grands flambeaux d’argent sur une table, et deux magnifiques toilettes préparées ; j’y vus aussi trois coffres de bagage, avec un maître valet qui portoit la ! livrée , et qui, prêt à servir ses maîtresses , sc lej noit debout dans un coin , de l’air du monde le plus respectueux. Je ne doutai point que ces dames ne fussent d’une des premières maisons de Guadalaxara : aussi je débutai par de très-humbles excuses de la liberté que j’avois prise, et je leur dis , pour la justifier, que j’avois été si charmé de leur concert, que je n’a vois pu résister à l’envie 1 de leur en témoigner ma satisfaction. La mère répondit à mon compliment avec beaucoup d’esprit et de modestie, ce qui nous donna naturellement occasion de nous entretenir de musique. Je leur fis assez comprendre par mes discours que j’étois un peu musicien. Je les priai de recommencer leur concert; et, pour mieux les y engager, je m’offris à y tenir ma partie. Les dames, curieuses de m’entendre , s’y disposèrent. La mère reprit sa harpe , et la fille sc mit à chanter un air que je savois. Je fis en même temps éclater ma voix , qui produisit le même effet qu’à Florence, et qu’à l’abbaye près de Saragossc. Les dames en parurent transportées de plaisir. Elles oublièrent la : condition du quart d’heure , et minuit étoit déjà sonné que nous ne songions point encore à nous séparer. La mère toutefois , pour observer les règles de la bienséance, me représenta fort poliment qu’il étoit temps que je me retirasse, en me disant qu’elles seraient ravies de pouvoir souvent s’amuser ainsi avec moi pendant le séjour qu’elles feraient à Madrid. Je pris donc congé d’elles en regardant la fille d’une manière à lui persuader que je n’avois pas vu ses charmes impunément ; ce qui n’étoit dans le fond que trop véritable, puisque de toute la nuit le sommeil ne put fermer ma paupière.
Le lendemain , mon hôtesse , que j’avois accoutumée à venir tous les matins prendre du chocolat avec moi , entra dans ma chambre d’un air riant , et me dit : Je sors de l’appartement de vos voisines. Il n’est pas concevable jusqu’à quel point vous leur avez plu. Outre qu’elles trouvent votre personne tout-à-fait aimable , elles sont charmées de votre esprit badin et amusant. Pour peu que de votre côté vous vous sentiez disposé à pousser : votre pointe, je doute fort que vous soyez maltraité. La mère et la fille sont également contentes de vous. J’avalai comme beau miel ces douces paroles; et ravi d’avoir fait en si peu de temps une I si vive impression sur ces dames, je répondis que I je a’étois pas moins satisfait d'elles , que la mère
57* GUZMAN D’ALFARACIIE.
me paroisaoit encore très-ragoûtante ; nuis qoc je duisis les dames jusque dans lenr apparlemer.l , ne voyois rien de comparable à la fille , dont j’en- où , par grâce spéciale , on m'accorda encore une treprendrois volontiers la conquête , si quelque demi-heure d’entretien ; après quoi je me retirai femme d’esprit vouloit bien m’aider à réussir dans plus amoureux , à ce qu’il me sembloit , de ma cotte entreprise. Je vous entends, reprit Phôlesse. nouvelle maîtresse , que de toutes 9es devancières, vous souhaitez que je vous y rende service ; j’y Je fis tenir le jour suivant à celte jeune perconsens. Par où commencerons-nous cette affaire? sonne, par mon hôtesse, un billet des plus ten- Je mènerai ce soir les dames à la promenade , lui dres et des plus galants ; mais on n’y fit point de repartis-je, et je leur ferai préparer quelque part réponse : on crut que l’avoir reçu à l’insu d’une une superbe collation. Mauvais début! s’écria ma mère, e’étoit une grande faveur pour moi. Je Int ronfidente; cela révolterait la mère, qui, péné- en écrivis un serond, que je lui glissai dans la tranl d’abord votre dessein , romproit brusque- main le soir dans l’appartement de ces dames, qui ment avec vous , et ne vous verrait de sa vie. Fai- furent encore régalées à mes dépens par l’hùtesse, sons mieux, poursuivit -elle, après avoir rêvé et cette fois-là on me répondit, fort laconiqucquolqocs moments ; il faut que cette fête se donne meut à la vérité , car il n’y avoit que deux lignes, sous mon nom : je ferai apprêter une collation , qui ne signifioient rien , et que je ne laissai poursuivant vos ordres , dans un jardin que j’ai sur ' tant pas de trouver très-spirituelles. C’est ainsi les bords du Manranarès, et j’y mènerai les da- qu’on me tenoit la dragée un peu haute pour irrimes passer la soirée. Tous viendrez nous y sur- ter mes désirs ; ou , pour mieux dire , toute cette prendre, comme si le hasard vous avoit amené manoeuvre étoit l’ouvrage de notre bonne hôtesse, là, et nous serons plus librement dans cet endroit qoi, travaillant pour et contre dans cette intrigue, que dans aucun autre. J’applaudis à cette idée, faisoit jouer des deux côtés à son profit les peret mon hôtesse se chargea du soin d'engager la sonnages qu’il lui plaisoit. Je vivois cependant de mère dans cette partie de plaisir. jour en jour plus familièrement avec ma belle voi-
Ma confidente fat sur-le-champ la proposer sine, et je ne sortois presque plus, tant j'étois dans la chambre des dames , oii elle demeura près retenu au logis par l’agrément de la voir presque d’une heure ; ce qui me fit juger qu’elle n’avoit toute la journée. La mère alloit souvent le matin pas peu de peiue à les persuader : en effet , m’é- solliciter , à ce qu'elle disoit , son procès ; et lorstant revenue joindre, elle me dit que la mère avoit que cela arrivoit , mon officieuse confidente venoit bien fait la difficultueuse. J'ai long-temps, ajouta- m’en avertir, m’introduisoit sans façon citez la t-elle, désespéré de Ini faire accepter la proposi- fille, que j’entretenois à sa toilette; et de peur tion ; néanmoins j’en sais venue à bout. Nous : que la facilité d’avoir de pareilles conversations no avons conclu la partie. Tout ce que je vous de- m’y rendit moins sensible , elle les tronbloit quelmandc , c’est de vous conduire de façon qu’il ne quefois en venant m’annoncer faussement que la paroisse pas qu’elle ait été faite de concert avec mère revenoit.
vous : quand vous viendrez au jardin , faites sem- Lorsque ma confidente jugea que j'étois forteblant d’être étonné de nous y rencontrer ; en un ment épris, elle me proposa d'épouser doua Helcna mot, que votre arrivée semble un effet du hasard, de Metida; c’est ainsi que se nommoit la jeune Je lui répondis qu'elle pouvoit compter que je ne personne que j’aimois. Cette proposition me tint gâterais rien. Noua prîmes ensuite toutes les me- en garde contre l’hôtesse, dont je pénétrai alors sures nécessaires pour rendre la fête agréable. ; le système. Elle m’avoit si fort Tanté les biens et Nous y réussîmes : le repas fot d’un amant qui la noblesse de cette dame , que je ne pouvois raivouloit plaire, cl les convives le reçurent sans ; sonnablement espérer qu’on voulût la sacrifier à s’apercevoir du motif qui Tarait fait donner , ou nn homme que l’on ne connoissoit point. Ma coudu moins sans le témoigner. Nous nous diverti- fideote me devint suspecte, et pour me débarrasmes parfaitement bien. Comme la mère n’avoit ser de ses importunités sur ce point, je lui dis point là sa harpe, nous nous contentâmes, sa fille franchement que j’avois pris ailleurs des engageet moi , de chanter tantôt ensemble et tantôt tour- ments qui ne pouvoient être rompus. Sitôt que à-tour , en nous lançant l’un à l’autre , à la déro- j’eus déclaré mes sentiments sur cet article , les bée , les plus douces oeillades. Les siennes redou- dames changèrent de conduite à mon égard : elles Uoient mon amour , et les miennes le lui faisoient a voient jusque là refusé tous les présents que Phôconnollre. La nuit insensiblement nous surprit au tesse leur avoit offerts de ma part ; elles se mirent jardin, et tandis que l’hôtesse, pour me favoriser, sur un autre pied : elles résolurent de plumer Poientretenoit la mère , je tenois des discours pas- seau , et eurent l'adresse de lui tirer de bonnes sionnés à la fille , qui ne les écoutoit pas sans plumes de l’aile. Il est vrai qu’à mesure que je me plaisir. Il fallut enfin retourner à la ville. Je con- montrais plus généreuz , ma belle Hélène deve-