‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 451 sur 734 · CHAPITRE II. BTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. BTS

noit moins réservée ; si bien qu'après quelques entretiens familiers que j’eus avec elle, ma passion se ralentit , et il n’y eut plus entre nous qu’un commerce de politesse et d’honnêteté.

l'n nouvel incident acheva de me guérir, lin malin je vis sortir de l'église des Dominicains , où j’allois entendre la messe , une dame d’une taille majestueuse et très-richement habillée. Je la pris pour une personne de qualité; et comme elle passa prés de moi , si je n’osai la saluer , en récompense je la regardai d’un air si respectueux que je m'attirai son attention. Elle parcourut des yeux tonte ma personne ; de quoi je me sentis fort honoré , en Espagne un reganl qu’une femme fait tomber sur un homme étant une faveur. Je fus curieux d’apprendre qui elle étoit ; je la suivis. Elle s’en aperçut , et continua son chemin d'un air toujours grave. Il y avoit derrière elle deux suivantes et un estafier, ce qui me confirmoit dans l'opinion que j’avois qu’elle ne pouvoit être qu’une dame de condition. Quand elle fut au milieu de la grande nie , elle s'arrêta devant une maison parfaitement belle , et y entra. Je ne doutai point qu’elle n’y fit sa demeure ; et , après quelques informations , je découvris que c’éloit la fille du seigneur don Andrea . qui prenoit le don en qualité de banquier de la cour, et que cette jeune dame avoit la réputation d’ètre fort vertueuse.

Je fus occupé de celte rencontre tout le reste du jour, et je ne pus m'empêcher vers le soir d'aller passer et repasser devant les fenêtres du banquier. Je ne pris pas une peine inutile ; je vis à loisir ce marchand, qui s’entretenoit avec sa fille sur un balcon ; il me parut un homme de très- bonne mine. Tour la dame, je ne puis te dire, sans surfaire, que c’étoit une beauté achevée ; elle avoit seulement un air agréable et des manières aisées , qui me prcvenoienl en faveur de son esprit. Si j’en avois été touché le malin, ce fut bien autre chose le soir. Je m’en retournai chez moi tout brûlant d'amour pour elle , et résolu de faire connoissance avec son père dès le lendemain ; ce qui s'exécuta de la façon que je vais le le conter. Depuis mon arrivée à Madrid, j’avais eu soin de faire démonter et employer mes diamants d’une autre sorte qu’ils n'étoient , de peur que si , par hasard , mes parents s’avisoient d’en envoyer un état à leurs correspondants, je ne fusse arrêté. J’avois même risqué beaucoup en les montraut h l'ouvrier. Je portai pour dix à douze mille francs de pierreries au banquier, à qui je dis que j’en avois encore chez moi pour une somme plus considérable. Il les regarda de tous ses yeux, et les estima douze mille livres, qu’il s’offrit à me payer dans six mois , si je voulois les lui laisser trafiquer.

Comme je n'avois pas d'autre intention que d’entrer en commerce avec lui, j'acceptai son ofTre, et je refusai généreusement un billet qu’il se mit en devoir de me faire de la valeur des pierreries. Je lui dis que je savois trop bien quelle réputation il avoit dans le monde, pour lui demander d’autres sûretés que sa parole. Nous demeurâmes doue d’accord qu’il me compteroit dans trois mois six mille francs , et six mille autres trois mois après. Il fut si charmé de ma franchise et de ma générosité, qu’il m'accabla de compliments ; il ne se lassoit point de me remercier de la confiance que je lui témoignois, ni de nie faire des protestations de service. Il me fit voir toute sa maison , qui étoit richement meublée. J’v remarquai des équipages pour sa fille et pour lui , avec un grand nombre de domestiques. Tous ces objets me jetèrent de la poudre aux yeux , et je ne fis pas difficulté de croire que ce banquier devoit être un des plus opulents de toute l’Espagne. Si tout ce qui frappoit ma vue me confirmoit dans cette pensée, ses discours étoient encore plus capables de m’éblouir : à l’entendre , il faisoit tous les jours des affaires de deux ou trois millions ; c’étoit f homme dont la cour se servoit pour faire des remises considérables dans les pays étrangers ; il avoit son entrée chez les ministres, auxquels il parloit quand il lui plaisoit; les plus grands seigneurs étoient de ses amis , et il n’y en avoit guère qui n’eussent besoin de lui.

Tous ces discours, qu’on appelle en France gasconnades, n’étoient pas néanmoins sans fondement. Il avoit autrefois été sur ce pied-là avec les gens de la cour; mais à force de leur avoir rendu service, il s’étoit si bien ruiné, qu’il ne se soutenait plus que par son industrie, qui étoit telle, qu’il ne laissoit pas d’avoir encore quelque crédit. Mes diamants lui furent d’un grand secours ; il s’en servit pour se tirer d’un embarras oit il se trouvoit faute d'argent, et il gagna dessus la moitié, ayant saisi l’occasion de s’en défaire avantageusement au mariage d’une fille du doc de Médina Sidooia. Je fis donc un extrême plaisir à ce banquier , sans le savoir. Comme je ne pouvois alors juger de sa fortune que sur les apparences, je m’estimois trop heureux d'avoir lié connoissance avec lui. Je m'accusois même en secret d’avoir une ambition démesurée, et de former un dessein téméraire en élevant ma pensée jusqu’à sa fille unique , qui me paroissoit un parti digne d'un prince.

D’un autre côté, don Andrea ne pouvoit revenir de U surprise que mon procédé lui causait, Cela fut cause qu’il chargea un homme de confiance de s’informer adroitement de mon hôtesse qui j'étois, et de quelle manière je vivois à Madrid. On ne lui fit de moi que des rapports très-avantageux; car, quoiqu’on ignorât ma naissance, on ne laissoit

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pas de me croire un enfant de qualité ; cl pour ma conduite , je ne donnois aucun sujet de penser que j'eusse de mauvaises mœurs. Sur les lions témoignages qu’on lui rendit de moi , il se mit en tête que j'étois l'homme que le ciel lui dcslinoit pour gendre. Il en parla à sa fille, qui lui dit que je l’avois suivie dans la rue depuis l'église des Dominicains jusqu'au logis; qucjepassois incessamment devant leurs fenêtres ; en un mot , que toutes mes actions faisoient assez connoitrc que j’avois des vues sur elle. Le père avoit trop d’cipérience pour n’en être pas aussi persuadé ; il ne douta plus que la confiance que je lui avois marquée , en lui abandonnant mes pierreries sans billet , ne fût un effet de l'amour que j'avois pour sa Gllc. Ils s’en réjouirent tous deux , en conférèrent ensemble , et me croyant plus riche qn’un juif, ils résolurent de me ménager si bien , qu’il ne me fût pas possible de leur échapper,

Conformément à cette délibération , le banquier vint me rendre visite à l'hôtellerie. Je m’y élois bien attendu , et j'avois mis en étalage dans ma chambre tous mes bijoux, qui firent sur lui beaucoup d’impression. Il fut principalement frappé de ma chaîne d’or; il en admira le travail , et me dit que si j’étois dans le dessein de la vendre , il me feroit gagner dessus nu tiers de ce qu’elle m’avoit coûté. Je le pris au mot, et je la lui lâchai comme j'avois fait de mes pierreries, je veux dire sans billet ; il en fut transporté de joie ; il me fit mille caresses ; et , me regardant déjà en beau-père , il me donna des conseils pour tirer un gros intérêt de l’argent comptant que je pouvois avoir. Peu de jours après il m’apporta la somme qu'il m’avoil promise pour ma chaîne , ce qui augmenta la confiance que j’avois en lui , et m’obligea de reconnoitre ses peines par un présent convenable à une jeune dame , que j’envoyai à sa fille après qu'il me l’ent permis. Ce présent , n’ayant pas été mal reçn d’elle , me rcDdit assez hardi [tour oser lui découvrir mes sentiments à l’usage du pays , c’est-à-dire par des mines, et il me sembla qu’cilc ne les désapprouvoit point. A l’égard du père , avec qui je m’entretenois tous les jours , je ne lui parlois que de commerce ; et cependant je me proposois de profiter de la première occasion favorable que j’aurois de lui déclarer ma passion.

Ces nouvelles amours refroidirent fort les domestiques. Mes voisines ne s'en aperçurent que trop tût pour elles ; les collations et les présents cessèrent. Je passois les journées hors du logis , et, quand j’y revenois le soir, je rentrois le plus souvent dans ma chambre pour m’y coucher, Ou bien, lorsque je n’évitois pas la conversation de ces dames, j’avois avec elles des entretiens si froids, qu’elles comprirent aisément que j’avois secoué

| leur joug. Hélène éprouvant que ses bontés , au ! lieu d'avoir irrité mon ardeur, n'avoient servi qu’à la ralentir , en pleura de dépit. Elle tint un grand conseil avec sa mère et l’hôtesse sur mon changement, qu’elles ne manquèrent pas d'atlrilmer à un engagement nouveau , et le résultat fut qu’elles mettraient à l’épreuve ma générosité, et que , si elles n'avoient pas lieu d’ètrc contentes de moi , elles auraient recours à quelque artifice pour se venger de mon inconstance. U se présenta bientôt une conjoncture propre à l’exécution de leur projet. Il vint demeurer dans mon hôtellerie deux jeunes seigneurs qui avoient de l’argent frais. Ils m’engagèrent à jouer avec eux , et je leur gagnai en trois séances deux cent cinquante pistoles; ce que les dames n'eurent pas plus tôt appris, qu'elles I m’entraînèrent à la promenade , sans que je pusse m’en défendre. En revenant , nous passâmes devant la boutique d'un marchand d’étoffes d'or et de soie. Notre hôtesse, qui était avec nous, m’y voulut faire entrer malgré moi , et m’obliger à faire l’emplette d'un habit pourdona Helena, en me disant que j’avois assez gagné pour lui faire ce petit présent. Je laissai parler l'hôtesse tant qu’il lui plut , et, me moquant de ses instances, je trompai l’attente de ces dames, qui avoient compté qu’elles feroientàmabourse une copieuse saignée, et celte action acheva de leur persuader que je n’étois plus dans leurs filets.

J’avois un meilleur usage à faire de mon argent. On venoil de bâtir dans le quartier une maison que j’avois vue plusieurs fois en passant , et qui m’avoil paru fort jolie ; j’étais tenté de l’acheter. Je consultai sur cela don André, qui approuva celte acquisition. Il se mêla même de celte affaire, et fut cause que j’eus celle maison à bon marché. Elle ne me coûta que trois mille ducais, que je payai devant lui en espèces sonnailles, et d’un air aussi froid que si j’eusse eu cent mille écus dans : mou coffre-fort. Tu peux bien t’imaginer que cela produisit un effet admirable chez mon futur beaupère qui était un homme fin. Il crut, pour le coup, avoir rencontré le gendre qu’il lui falloit , et ne songea plus qu’à me faire tomber finement dans la nasse. Je fis meubler ma maison assez proprement, [ et je me disposai à l’aller occuper. Le jour que j’y devois coucher, jugeant que je ne pouvais me dispenser honnêtement de dire adieu à mes voisines, je pris congé d’elles en leur faisant des compliments qu’elles reçurent avec beaucoup de civilité, et d’un air si gai que j’en fus surpris. Je m'adressai ensuite à l’hôtesse pour la remercier de toutes les attentions qu’elle avoit eues pour moi , et l'assurer que je m’en souviendrais jusqu’au dernier moment de ma vie. Elle répondit à mes politesses d'une manière flatteuse, et me pria le plus obligeaimiieiil du

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