CHAPITRE V
avoit plutôt été ma dupe que moi la sienne , il prit tandis qu’assise auprès de toi elle raeontoit son allé parti de se retirer en crevant de rage et de dé- faire le plus à son avantage qu’elle pouvoit, le fieux
pit, au lien de rendre mille grâces au ciel de l’a- satyre, qui uc l’écoutoit point, lui ossuyoit les
voir délivré d’une si dangereuse sangsue. pleurs avec un mouchoir d’une main , et lui pas-
Le gentilhomme flamand , bien loin de diminuer soit l’autre en tremblant sur la gorge. Enfin il conla dépense qu’il faisoit au logis, l’augmentoit de sola mon épouse, en lui faisant espérer que la jour en jour ; il nous accabloit de présents. Aussi triste aventure arrivée chez elle n’auroit aucune c’étoit une chose à voir que les grands airs que fâcheuse suite, et sur-le-champ il envoya ordonnons nous donnions : j’avois trois laquais , ma ner de sa part au concierge de la prison do m’y femme deux suivantes -, nous vivions comme si la faire un bon traitement. C’étoit un magistrat d’une prospérité dont nous jouissions eût dû toujours grande autorité, et qui dés ce moment-là aurait durer. Cependant nous n’étions pas fort éloignés de pu m’en faire sortir s’il l’eût voulu ; mais il avoit
sa fra. Notre galant s’avisa , pour nos péchés et encore des audiences à donner à ma femme j
pour les siens, de vanler sa bonne fortune à un comme en effet il lui dit, en la quittant, qu’elle comte de ses amis , jeune seigneur de la cour , et n’avoit qu’à le revenir voir le lendemain à la même de l’amener chez nous. Celui-ci n’eut pas sitôt vu heure ; ce qu’elle fit. Il l’attendoit dans son cabidona Maria, qu’il devint rival du Flamand. Passe net, où elle le trouva frisé, poudré, musqué, avec encore pour cela : elle avoit assez d’esprit pour les une barbe retroussée. 11 promit dans cette seconde accorder tous deux. Mais le comte voulant associer visite, que je serais élargi le jour suivant, et il à ses plaisirs deux ou trois autres petits-maîtres , fallut encore que ma femme prit la peine de raies introduisit dans notre maison , où toute cette tourner chez lui , pour recevoir de sa main l’ordre brillante jeunesse se mit i faire un fracas de tous de mou élargissement
les diables. On n’entendoit au logis que rire et Je m’estimai fort heureux de me voir si prompcbanter nuit et jour; on n’y faisoit que jouer et tement hors de celte affaire, quoique ce fût aux boire; et comme ces jeunes gens n’étoient pas tou- dépens de la moitié de mes effets. Je me flattois jours bien en espèces, ils empruntolent, ils pii- qu’à l’ombre du puissant protecteur que doua Maloient , et tout leur argent venoit fondre chez nous, ria venoit de se faire , nous pourrions impunément sans que je m’aperçusse que notre fonds augmentât aller toujours notre train. Dès l’après-dinéc je me de beaucoup, quoique nous tirassions journelle- rendis à son hôtel , où je le remerciai de ses ixmment un profit certain de leurs débauches : nous tés. Il me reçut d’un air honnête, et me témoigna dissipions le bien à mesure que nous le gagnions, j que je lui ferais plaisir de le voir quelquefois et de Une vie si agitée ne pouvoit manquer de nous : dîner avec lui. Je parus infiniment sensible à cet attirer quelque malheur. Deux de ces petits-mal- honneur, et je le suppliai , eu prenant congé de très, déjà désunis par la jalonsie, eurent au jeu lui , de nous continuer sa protection. Il me prounc dispute , qu’ils poussèrent jusqu’à mettre l’é- [ testa que je pouvois compter là-dessus, et pour pée à la main. Ils se battirent , et , avant qu’on pôt m’eu donner une forte assurance , il nous honora les séparer, il y en eut un qui fut blessé mortelle- d’une visite dès le soir même. Nous lui fîmes uno meut. Les parents de ces jeunes seigneurs , ayant réception dont il eut tout lien d’élre content. Quand appris que cet accident étoit arrivé dans ma mai- ! il aurait été le premier ministre de la monarchie sou, qui leur parut une source de désordres, | d’Espagne, nous ne lui aurions pas marqué plus m’envoyèrent enlever de mon lit un beau matin de respect Comme il nous dit qu'il aimoit la muparune grosse troupe d’archers, qui me menèrent sique, nous fîmes, mon épouse et moi, un petit eu prison , après avoir joué de la griffe chez moi et concert qui fut fort de son goôt , ensuite nous la raflé mes meilleurs effets, régalâmes de quelques confitures , qui lui donnè-
Cette subite irruption de la justice réveilla dés- rent occasion de nous en envoyer le lendemain agréablement ma femme, qui se leva et s’habilla une caisse, dont on lui avoit fait présent promptement pour aller irouvcrle principal de mes Ce galant suranné s’accoutuma peu à peu à juges , personnage des plus graves , et aussi rcs- venir tous les soirs dans une maison où il étoit si pcctable par son air prude que par son âge avancé, bien reçu. Ma présence , pourtant , ne laissoit pas Elle se jeta les larmes aux yeux à scs pieds , et il»- de le gêner ; et pour m’écarter, il me dit uu jour
plora son appui par des paroles très-touchantes, qu’il m’avoil invité à dîner chez lui , qu’il no pou-
Le vieillard, malgré le froid des années, fut moins voit plus souffrir qu’uu homme qui avoit de l’es-
atlendri par les discours de la solliciteuse , qu’é- prit comme j’en avois , passât sa jeunesse dans
chauffé par les charmes de sa personne. U la rc- l’oisiveté ; qu’il avoit dessein de m’occuper, en « leva , et pour lui donner, disoit-il, une audience me faisant avoir un emploi ; qu’il en savoit un qui particulière , il la Gt entrer dans sou cabiuct , ou, me convenait , et où je serais bien maladroit si je
w» GUZMAN DALFARACHE.
ne mVnrichissois pas en peu de temps. Je lui répondis que je n’étois oisif que malgré moi ; qu'il m’obligeroit sensiblement s’il me procurait quelque occupation utile , et que je m’en acquitterais de façon qu’il n’auroit aucun reproche à me faire. Deux jours après il vint au logis, et me mit entre les mains une commission toute prête d’officier receveur des tailles du roi , en me signifiant qu'il falloil que dès le lendemain , pour tout délai , je partisse pour me rendre an quartier de mon département. Quoique je n'aimasse guère cet emploi, je l’acceptai, et j’en fis A mon bienfaiteur les mêmes rcmcrcîmenls que je loi aurais faits s'il m’eût élevé à un des premiers postes du royaume. Ma femme n'en étoit guère plus contente que moi; néanmoins nous résolûmes , dans notre conseil secret , d'en tâter un peu , et d’éprouver si pendant mon absence notre amoureux barbon serait assez généreux pour réparer la perle du gentilhomme flamand.
Je m’éloignai donc de dona Maria, laissant le champ libre à son vieil Adonis. J’arrive au lieu de mon département ; je snis installé dans mon emploi. Je me prépare à l’exercer; mais, hélas! que nous trouvons de près les choses différentes de ce qu’elles paraissent de loin ! Je connus bientôt que mon poste n’étoit pas de ceux oû l’argent nous vient endormant; et que, pour y gagner seulement ma vie , je devois m’attendre à suer sang et eau , outre qu’en tourmentant les misérables, et en faisant mille violences , on ne s’acquiert point l’amitié du public. En un mot , ce métier me déplut. Je ne sais si je n’eusse pas mieux aimé celui de voleur de grands chemins. Aussi me proposois-je , au bout des trois premiers mois, de demander qu’on me rappelât. Ils n'élnicnt pas encore expirés , que mon patron m’écrivit lui-même de revenir â Madrid. Sa lettre me causa plus de joie que je n’en avois ressenti lorsqu’il m’avoit si charitablement tiré de prison. J’abandonnai de bon cceur mon poste , et m'en retournai vers mon protecteur, fort curieux de savoir pourquoi il s’ennuyoit de mon absence. Je commençai par l’aller voir en arrivant. Il se mit d’abord à se plaindre de l'humeur coquette de dona Maria. Vous avez, me ditil , une femme qui a un grand défaut ; elle n’aime que les jeunes gens. J'ai eu beau lui représenter que les fréquentes visites qu’ils lui font la perdront infailliblement, jusqu’ici je n’ai pu l’engager à leur rompre en visière. C’est une petite incorrigible.
Je ne vous ai rappelé , poursuivit-il , que pour vous informer de son indiscrétion , et vous avertir de prendre garde à sa conduite , de peur qu’d ne se (tasse encore chez vous une scène pareille à celle que vous savez. On ne trouve pas toujours
des protections puissantes et désintéressées. J'entendis bien ce que cela signifioit, et je promis au vieillard d’employer tout le pouvoir que j’avois sur ma femme pour l’obliger de vivre avec plus de retenue. Après avoir fait cette promesse , qui réjouit un peu le bon homme, je me rendis chez moi, fort assuré que mon épouse, de son cûté, m’en alloit bien conter. Je l’excusois par avance d’avoir fait quelques infidélités au protecteur, qui avoit un vrai visage de vieux , et qui étoit encore plus vieux qu’il ne le paroissoit. Effectivement , à peine eus-je rapporté à ma femme ce qu’il venoit de me dire , qu’elle se déchaîna contre lui , le traitant d’infâme avare, et disant qn’clle n’avoit reçu de lui , depuis mon départ , que des présents frivoles.
J'eutrai dans le ressentiment qu’elle avoit de l’avarice de ce vilain jaloux , et je laissai venir dans ma maison plus de jeunes gens qu'il n’en venoit auparavant ; ce que notre magistrat ayant remarqué, il me reprocha aigrement que je lui avois manqué de parole ; et , comme s’il eût fait ma fortune , il me dit que je rcconnoissois bien mal les bienfaits dont il m’avoit comblé. Je feignis de vouloir m'excuser, mais je n’en fis ni plus ni moins. II me parla une seconde fois, se plaignant que, pour pouvoir entretenir ma femme en particulier, il étoit obligé de venir chez moi à des heures qui le dérangeoient. Je perdis â la fin patience, et pour nous défaire d’un homme si incommode, je lui fis dire deux ou trois fois qu’il n’y avoit personne au logis , quoiqu’il sût bien que nous y étions.
Dès qu’il s’aperçut que nous cherchions à nous affranchir de sa tyrannie, son amour se convertit en haine, et ce juge passionné, dans sa fureur, nous fit condamner à sortir de Madrid en trois jours , sous peine d’étre enfermés pour le reste de notre vie. Il s’imaginoit qu’il nous réduirait par là sans doute à implorer sa miséricorde , et à faire ce qu’il loi plairait; il se trompa. Dès que cette injuste sentence nous fut signifiée, nous devinâmes aisément qui l’avoit fait rendre, et nous primes la résolation d’y obéir, ma femme aimant mieux aller jusqu’au bout du monde, que d’avoir jamais affaire à ce vieux sorcier, et moi voyant approcher le temps que mes créanciers attendoient peut-être avec impatience pour me faire remettre en prison.
CflAPÏTItE VI.
Guzman et sa femme, a jant été chassés de Madrid pour 1 leurs bonne vie et mrrurs , vont à Séville. Gusman I retrouve là sa mère. Suites de celle rencontre.
Cious nous défîmes, dès le premier jour, de nos I meubles et de tout ce qui aurait pu nous entbar-