‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 458 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tasser dans un voyage. Le second jour nous louâmes quatre mules dont nous avions besoin pour nous voiturcr et pour porter notre bagage , et le troisième , d’assez bon matin , nous partîmes sans regret d’une ville où , pour peu que nous eussions encore demeuré , nous aurions été obligés de vendre nos marchandises au rabais.

Nous primes le chemin do Séville, autant pour satisfaire le désir que j’avois de revoir ma patrie, que pour contenter dona Maria , qui , sur les merveilles qu’elle m’en avoit oui raconter, soubaitoit ardemment d’en juger par scs propres yeux. Je lui avois dit, entre autres choses, qu’on voyoit incessamment arriver du Pérou à Séville un grand nombre de marchands chargés d’or, d’argent et de pierreries. Elle brûloit d’impatience d’essayer ses regards sur ces riches mortels , et de remplir ses coffres de leurs dépouilles. Cependant, quelque bon dessein que nous cussious sur eux , nous n’allions qu’à petites journées , de peur de nous fatiguer. J’avois un secret plaisir à considérer les pays par où j’avois passé , quoiqu’ils me rappelassent le souvenir des tristes aventures de ma première jeunesse. Je reconnus le cabaret où j'avois été garçon d’écurie ; et à la vue de Cantillana , je m’imaginai sentir encore ces excellents ragoûts de mulet dont on m’y avoit autrefois régalé. Je me souvins aussi , à quelques lieues de là , des coups de bâton que j’avois reçus de deux archers de la Sainte-Hermandad. Je dînai dans cette charmante taverne où l’on mangcoil des poulets en omelette ; et le récit que je fis de celle histoire à ma femme la divertit infiniment. Enfin je m’arrêtai à cet ermitage qui tn’avoit servi de gîte la première uuit de ma sortie de Séville ; et , transporté d’une joie si tendre qu’elle m’arrachoit des pleurs , j’apostrophai le suint dans ces termes : « O grand saint Lazare, quand je m’éloignois des degrés de votre clwpcllc , j’avois la larme à l’œil , j’étois à pied, misérable, et vous me revoyez aujourd’hui content, bien en fonds et bien monté. »

Il étoit nuit quand nous arrivâmes à la ville.. Nous descendîmes à la première hôtellerie que nous rencontrâmes en entrant. Nous y fûmes fort mal; mais le lendemain m’étant lové pour aller chercher un logement plus commode, j’en trouvai un dans le quartier de Saint-Barthélemy, et j’y lis aussitôt porter mes hardes. Je demandai ensuite dans la ville des nouvelles de ma mère , et personne ne put m’en dire ; ce qui me fit croire qu’elle n’étoit plus au monde. Prévenu de cette opinion, qui m’affligeoit, je m’en retournai chez moi bien tristement. Néanmoins j’étois dans l’erreur ; la bonne femme vivoit encore , et demeuroit à Séville même. Ce fut dona Maria qui fit cette découverte deux mois après; et voici com-

ment. Elle avoit fait connoissance avec quelques jolies dames de son humeur; elle leur parla par hasard de ma mère , et elle fut fort étonnée d’apjfrendre qu’elle logeoit dans notre voisinage avec une jeune et belle personne qui passoit pour sa fille. Bon sang ne peut mentir. Je ne sus pas sitôt le domicile de ma mère, que j’y volai. Je la vis , je la reconnus ; et nous nous embrassâmes de part et d’autre avec une véritable affection.

Nous nous contâmes réciproquement, et en peu de mots, ce qui nous étoit arrivé depuis notre séparation , chacun pourtant de son côté ne disant que ce qu’il jugeoit à propos de dire. Elle voulut, par exemple, me faire entendre qu’elle avoit élevé par pure charité la fille qu’elle avoit auprès d’elle, l’ayant prise en amitié dès sa plus tendre enfance. Je feignis de la croire pieusement sur sa parole, quoique je me doutasse bien qu’en se chargeant d’un si pénible soin, elle avoit eu des vues qu’elle n’osoit m’avouer. Après un assez long entretien sur les affaires de la famille, j’allai rejoindre dona Maria , pour la lui amener : elles s’embrassèrent toutes deux à plusieurs reprises, et avec des témoignages d’amitié que j’admirois dans une bellemère et dans une bru.

Pour célébrer notre réunion, ma mère nous donna chez elle quelques repas , que nous lui rendîmes chez nous à notre tour. Comme j’avois besoin d’une vieille routière telle qu’elle étoit pour enseigner à ma femme les manières coquettes des dames de Séville, où la galanterie avoit des usages différents de ceux d’Alcala et de Madrid, je lui proposai de venir demeurer avec nous , en lui représentant qu’elle y seroit plus agréablement et plus à son aise qu’elle n’étoit. Elle me fit comprendre par sa réponse qu’elle ne pouvoit se résoudre à quitter sa fille d’adoption ; et que d’ailleurs clic appréhendoit de ne pouvoir s’accorder long-temps avec mon épouse. Je levai le premier obstacle en consentant de recevoir aussi chez moi la personne dont elle ne pouvoit se séparer. Vous n’y pensez pas, mon fils, nie dit ma mère; vous connoisscz encore bien peu les femmes. Croyezvous que deux créatures aussi vives que Pétronille et dona Maria puissent vivre seulement un mois ensemble sans se brouiller , et même sans mettre le feu de la discorde dans toute la maison?

Je ne laissai pas toutefois de vaincre la répugnance que ma mère avoit à m’accorder la satisfaction que je lui demandois. 11 est vrai que je ne l’obtins d’elle que sur l’assurance que je lui donnai, qu’elle trouverait toujours dans tua femme une fille soumise à ses volontés ; encore viut-elle toute seule loger avec nous , aimant mieux que Pétronille demeurât chez clic, que de s’exposer, en l’amenant, à faire naître des divisions dans la

famille. An commencement, comme on dit, tout «st bcan. De l'on et de l'autre côté, c’étoit à qui feroit paraître pins de complaisance. Si 1a beUcfille avoit toutes les attentions do monde pour U belle-mère, la belle-mère chercboit A prévenir les désirs de la belle-fille; elles ne se parloient tontes deux qu’avec douceur ; cl si leur bonne intelligence eût duré, il seroit tombé sur nous une pluie d’or. Mais malheureusement, au bout de trois mois tout changea de face au logis. Ces mêmes dames, quis’étoient si bien accordées jusque là, commencèrent à tenir une autre conduite ; ma mère voulut gouverner despotiquement , ma femme ne le put souffrir. Elles se brouillèrent , et leur brouillerie alla si loin , que la paix fut bannie de la maison. Elles dispuloient et se querelloicnt A chaque moment dn jour. Quelquefois , croyant rétablir entre elles l'union , je m'érigeois en arbitre de leurs différends, et preuois le parti de celle qui avoit raison ; alors l’autre, quelque tort qu’elle eût, me sachant très-mauvais gré de la condamner, m’apostrophoit d’une manière qui faisoit peu d’honneur A l’arbitrage.

Une chose encore contribuoit A entretenir leurs dissensions. Les vaisseaux qn’on attendoi! des Iudcs n’arrivoicnl point; l’argent devenoit rare, et par conséquent les profits de galanterie ne pouvoient être que fort médiocres. Il falloit néanmoins qu’on fit toujours la même dépense dans notre ménage , dona Maria n’étant pas d’humeur A entendre parler d’économie; j’étois même obligé , pour la contenter , de loi acheter des habits tous les jours. Nos fonds diminuoient A vue d’o'il , et nos chagrins augmentoient. Nous avions compté sur les marchands du Pérou , qui ne venoient pas ; et ce n'étoit que dans l'espérance de disposer de lenrs piastres que nous avions pris un si haut vol. Ma femme , A qui j’avois donné une grande idée de l’opulence et de ta générosité de ces négociants , n’en pouvoit détacher son esprit ; et , dans l’impatience qn’eile avoit de les voir arriver. elle me reprochoit ieur retardement, comme si j’en eusse été la cause ; tout retomboit sur moi.

l’our comble de bonheur , je fis connoissancc avec un Italien, capitaine d’une galère napolitaine.

Il avoit en ordre de la cour de se rendre A Malaga. pour transporter l’évêqnc de cette ville A Naples ; et n’ayant pas trouvé ce prélat prêtAs’cmbarquer, il venoit , en attendant , A Séville , chercher des marchands qui eussent des marchandises de conséquence A faire passer en Italie , ainsi que cela se pratique. Je le rencontrai par hasard , dès le second jour de son arrivée, cher un négociant; et comme il ne parloit qu’italien , faute <ic pouvoir s’expliquer en espagnol , qu'il entendoit pourtant , je leur servis de truchement dans l’entretien qu’ils

V1.FARACI1E.

curent ensemble. L’officier fut ravi de voir un homme qui parloit sa langue aussi bien que lui ; et il se faufila si bien avec moi , qu’il ne voulut plus me quitter. Il avoit de l’esprit, et il étoit trèsagréable de sa personne. Je le menai chez moi , et le présentai A ma femme , qui ne manqua pas de le charmer. Il uotis fil de petits présents , et nous en aurions reçu de lui de plus considérables, s’il eût eu pins de temps A demeurer A Séville ; mais il n’osa y faire un plus long séjour, dans la crainte de faire attendre l’évéque de Malaga . et de se gâter dans l'esprit da premier ministre. Ce n’étoit pas sans peine qu’il se voyoit obligé de s’éloigner de dona Maria ; et je douté qu’il eût pu s’y résoudre , s’il n’eût pas trouvé moyen de coacilicr son amour avec son devoir, en engageant ma chaste épouse A m’abandonner pour le suivre en Italie ; ce qu’il fit fort bien sans truchement.

Après tout , je crois qu'il ne lui fut pas difficile de la déterminer A faire cette démarche. Outre que ma femme étoit plus que jamais mécontente de ma mère, et qu’elle m’avoitpris en aversion, pour lui avoir le plus souvent donné le tort dans leurs démêlés, elle aimoit le changement; je suis persuadé que le capitaine «pii l'enleva ne tarda guère A s’en apercevoir. Quoi qu’il en soit, au lieu de courir après elle, et de songer A la rattraper , ce que j’aurois pu faire en allant A Malaga , où je serais arrivé avant qu’tl eût mis A U voile pour retourner eu Italie, je fis pool d’or A mou ennemi. Bicu fou qui court après sa femme qui l’a quitté. J’aurois plutôt remercié le ciel de m’avoir délivré de la mienne, si, pour me rendre sans doute sensible à son éloignement, elle n’eût pas emporté avec elle tout ce qu’U y avoit de meilleur au logis ; en quoi le capitaine l’avoit honnêtement aidée , sans que j’y eusse pris garde. Je n’eo avois pas eu le moindre soupçon,

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