‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 46 sur 734 · CHAPITRE XV. M · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. M

ronflante; des supplices inconnus aux Turcs mômes puniroienl la témérité. Tûchc de vaincre sa tristesse, et songe que ta liberté est attachée à la fin de mes souffrances. Don Juan quitta son travail, et suivit le dey , qui avoit pris les devants pour aller disposer la captive affligée à recevoir son agent.

Elle éloit avec deux vieilles esclaves qui se retirèrent d'abord qu’elles virent paraître Mezzoniorto. La belle esclave le salua avec beaucoup de respect, mais elle ne put s'empêcher de frémir : ce qui lai arrîvoit toutes les fois qu’il s’offrait à sa vue. Il s’en aperçut, et pour la rassurer : Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour vous avertir qu’il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez peut-être bien aise d’entretenir : si vous souhaitez le voir, je lui accorderai la permission de vous parler, et même sans témoins.

La belle esclave témoigna qu’elle le vouloil bien. Je vais vous l’envoyer, reprit le dey : puisse-t-il par scs discours soulager vos ennuis ! En achevant ces paroles, il sortit ; et rencontrant le Tolédan qui arrivoit, il lui dit tout bas : Tu peux entrer ; et , après que tu auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre compte de cet entretien.

Zarale entra aussitôt dans la chambre , poussa la porte, salua l’esclave sans attacher ses yeux sur elle, et l’esclave reçut son salut sans le regarder fixement ; mais, venant tout-à-coup à s’envisager l’un l’autre avec attention , ils firent un cri de surprise et de joie. O ciel ! dit le Tolédan en s’approchant d’elle , n’est-ce point une image vainc qui me séduit? est-cc en effet dona Thcodora que je vois ? Ah ! don Juan , s’écria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez? Oui, madame, répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c’est don Juan lui-même. Reconnoissez-inoi à ces pleurs que mes yeux, cliarmés de vous revoir, ne sauraient retenir, à ces transports que votre présence seule est capable d’exciter : je ne murmure plus contre la fortune , puisqu’elle vous rend à mes vœux Mais où m’emporte une joie immo-

dérée ? J’oublie que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y êtes-vous tombée? comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire ardeur de dou Alvaro? Ah ! qu’elle m’a causé d’alarmes ! et que je crains d’apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu !

Le ciel, dit dona Thcodora, m’a vengée d’Alvaro

Ponce. Si j’avois le temps de vous raconter

Vous en avez tout le loisir, interrompit don Juan : h? dey me permet d’être avec vous, et, ce qui doit vous surprendre, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux moments ; iustruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre enlève-

ment jusqu’ici. Eh ! qui vous a dit , reprit-elle , que c’est par don Alvaro que j’ai été enlevée? Je ne lésais que trop bien, repartit doo Juan. Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l’avoit appris, et comme Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher son ravisseur , ils avoient été pris par des corsaires. Dès qu’il eut achevé son récit, Theodora commença le sieu en ces termes

U n’est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir saisie par une troupe de gens masqués : je m’évanouis entre les bras de celui qni me portait; et quand je revins de mon évanouissement, qui fut sans doute très-long, je inc trouvai seule avec Inès, une de mes femmes, en pleine mer, dans la chambre de poupe d’un vaisseau qui avoit les voiles au vent.

La malheureuse Inès se mit à m’exhorter à prendre patience, et j’eus lieu déjuger, par ses discours, qu’elle étoil d’intelligence avec mou ravisseur. Il osa se montrer devant moi ; et venant su jeter à mes pieds : Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvaro le moyen dont il se sert pour vous posséder : vous savez quels soins je vous ai rendus, et par quel attachement j'ai disputé votre cœur à don Fadrique, jusqu’au jour que vous lui avez donné la préférence. Si je n’avois eu |M>ur vous qu’une passion ordinaire, je l’aurais vaincue; et je me serais consolé de mon malheur ; mais mon sort est d’adorer vos charmes : tout méprisé que je suis, je ne saurais m’affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien pourtant de la violence de mon amour : je n’ai point attenté à votre liberté pour effrayer votre vertu par d’indignes efforts ; et je prétends que, dans la retraite où je vous conduis, un nœud éternel et sacré unisse nos cœurs.

I U me tint encore d’autres discours dont je no : puis bien me ressouvenir ; mais . à l’entendre , il | scmbloit qu’en me forçant à l’épouser, il ne me | tyrannisoit pas, et qucjcdcvois moins le regarder comme un ravisseur insolent, que comme un amant passionné. Pendant qu’il parla, je ne fis que pleurer et me désespérer ; c’est pourquoi il me quitta, sans perdre le temps à me persuader ; mais en so retirant il fit un signe à Inès , et je compris que c’étoil pour qu’elle appuyât adroitement les raisons dont il avoit voulu m’éblouir.

Elle n’y manqua point : elle me représenta mémo qu’après l’éclat d’un enlèvement, je ne pourrais guère me dispenser d’accepter la main d’Alvaro Ponce, quelque aversion que j’eusse pour lu i ; que ma réputation ordonnoit ce sacrifice à mon cœur. Ce n’étoit pas le moyen d’essuyer mes larmes, que 1 de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux ;

aussi étais-je inconsolable. Inès ne savoit plus que ! me dire, lorsque tout-à-coup nous entendîmes

sur le tillar un grand bruit qui attira toute notre de me mettre au désespoir, en ine confirmant dan» attention. “«* ul,i“ion-

Ce bruit, que faisoienl les gens de don Alvaro, Je me jetai vainement à scs pieds, et lu. promis «tarit causé par la vue d'un gros vaiss.au qui vc- tout ce qu'il vouloit pour ma rançon : J eus beau noit fondre sur nous à voiles déployées : comme le tenter son avarice par l’offre de tous mes biens, nôtre n'éloit pas si bon voilier que celui-là, il nous il me dit qu’il m’estimoit plus que toutes les nfut impossible de l'éviter. Il s'approcha de nous, chcsscsdu monde. Il me fit préparer cet apparteet bientôt nous entendîmes crier : Arrive l ar- ment, qui est le plus magnifique de son palais , et rive! Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux depuis ce temps-là il n a rien épargné pour bannir mourir que de se rendre, furent assex hardis pour la tristesse dout il me voit accablée. Il m amène vouloir combattre. L’action fut très-vive : je ne tous les esclaves de 1 un et de 1 autre seie qui savons en ferai point le détail; je vous dirai seule- vent chanter ou jouer de quelque mstrument. Il meut que don Alvaro et tous les siens y périrent, m’a Ôté Inès, dans la pensée, qu elle ne fimoit que après s’être battus comme des désespérés Pour nourrir mes chagrins; et je su» amie par de nous , l’on nous fit passer dam le gros v aisseau, vieilles esclav es qui m'entretiennent sans cesse de qui appartenoit à Mezzomorto, et que commandoit l’ainour de leur maître , et de tous les differents Abv Aly Osman, un de ses officiers. \ plaisirs qui me sont réservés.

Aby Aly me regarda long-temps avec quelque Ma*8 tout ce qu’on met en usage pour me disurprise; et connoissant à mes habits que j’étois vertir produit un effet tout contraire, rien ne peut Espagnole, il me dit en langue castillane : Mode- me consoler. Captive dans ce détestable palais, qui rez votre affliction : consolez- vous d’être tombée retentit tous les jours des cris de I innocence opdans l’esclavage ; ce malheur éloit inévitable |M»ui primée, je souffre encore moins de la perte de ma vous ; mais que dis-je, ce malheur? c’est un avan- liberté que de la terreur que m’inspire l’odieuse tage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes tendresse du dey. Quoique je n aie trouvé en lui trop belle pour vous borner aux hommages des jusqu’à ce jour qu’un amant complaisant et rcschréticns. Le ciel ne vous a point fait naître pour pectueux, je n’cu ai pas moins d effroi , et je crains ces misérables mortels; vous méritez les vœux des que, lasse d’un respect qui le gêne déjà peut-être, premiers hommes du monde : les seuls musulmans i il n’abusc enfin de son pouvoir : je suis agitée sans sont digues de vous posséder. Je vais , ajouta-t-il, I relâche de cette affreuse crainte, et chaque instant reprendre la route d’Alger : quoique je n’aie point de ma vie m'est un supplice nouveau, fait d’autre prise, je suis persuadé que le dey mon Doua Theodora ne put achever ces paroles sans maître sera satisfait de ma course. Je ne crains pas verser des pleurs. Don Juan en fut pénétré. Ce n’est qu’il condamne l’impatience que j’aurai eue de re- j |>as sans raison, madame, lui dit-il, que vous vous mettre entre ses mains une beauté qui va faire ses faites de l’avenir une si horrible image; j’en suis délices, et tout l’ornement de son sérail. autant épouvanté que vous. Le respect du dey est

A ce discours . qui me faisoit connoilre ce que plus prêt à se démentir que vous ne pensez ; cet j’avois à redouter, je redoublai mes pleurs. Aby amant soumis dépouillera bientôt sa feinte dou- Àly, qui voyoit d’un autre œil que moi le sujet de ceur, je ne le sais que trop , et je vois tous les ma frayeur, n’en fit que rire, cl cingla vers Alger, dangers que vous courez, tandis que je m’affligeois sans modération. Tantôt Mais, continua-t-il en ctiangcant de ton, je u’en j’adressois mes soupirs au ciel et j’implorois son seraj p^m un témoin tranquille. Tout esclave que secours; tantôt je souhaitois que quelques vais- jc sulSf ,uon désespoir est à craindre : avant que seaux chrétiens vinssent nous attaquer, ou que les Mezzomorto vous outrage, jc veux enfoncer dans

flots nous engloutissent; après cela, jc souhaitois Ah! don Juan, interrompit la veuve

que mes larmes et ma douleur me rendissent si cifuenles, quel projet osez -vous concevoir? effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey : gardez-vous bien de l’exécuter. De quelles cruau-

vains souhaits que ma pudeur alarmée me faisoit tés cette mort soroil suivie! Les Turcs ne la venformer. Nous arrivâmes au port : on ine conduisit geroient-ils pas? les tourments les plus effraya-

dans ce palais; je parus devant Mezzomorto. ides Je ne puis y penser sans frémir! D’ailleurs,

Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me pré- n’est-ce pas vous exposer à un péril superflu? En sentant à son maître, ni ce que son maître lui ré- ôtant la vie au dey, me rendriez-vous la liberté? pondit, parce qu’ils se parlèrent en turc; mais jc Hélas! jc scrois vendue à quelque scélérat peulcrus m’apercevoir, aux gestes et aux regards du être, qui auroil moins de respect pour moi que dey. que j’avois le malheur de lui plaire; et les Mezzomorto. C’est à toi, ciel, à montrer ta justice! choses qu’il nie dit ensuite eu cspaguol achevèrent tu connais la brutale envie du dey ; tu me défends

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