CHAPITRE XV
le fer et le poison ; c'est donc à toi de orévenir un crime qui l'offense
Oui, madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra ; je sens déjà qu’il m’inspire ; ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un avis secret qu'il me donne. Le dey ne m’a permis de vous voir que pour vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de notre conversation ; il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n’étes pas inconsolable ; que la conduite qu’il tient avec vous commence à soulager vos peines ; et que s’il continue , il doit tout espérer : secondezn toi de votre côté. Quand il vous reverra, qu’il vous trouve moins triste qu’à l’ordinaire : feignes de prendre quelque sorte de plaisir à ses discours.
Quelle contrainte ! interrompit dona Théodore. Comment une âme franche et sincère pourra-t-elle se trahir jusque là ! et quel sera le fruit d’une feinte si pénible? Le dey, répondit-il, s’applaudira de ce changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner; pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. L’ouvrage, j’en conviens, est difficile ; mais je comtois un esclave adroit, dont j’espère que l'industrie ne nous sera pas inutile.
Je vous laisse, poursuivit-il ; l’affaire veut de la diligence : nous nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d’amuser par des fables son impétueuse ardeur. Vous, madame, préparez-vous à le recevoir : dissimulez, efforcez-vous; que vos regards, que sa présence blesse, soient désarmés de haine et de rigueur; que votre bouche, qui ne s’ouvre tous les jours que pour déplorer votre infortune , tienne un langage qui le flatte ; ne craignez point de lui paroitre trop favorable; il faut tout promettre pour ne rien accorder. C’est assez, repartit Théodore , je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace m’impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan, employez tous vos soins à finir mon esclavage ; ce sera un surcroît de joie pour moi si je tiens de vous ma liberté.
Le Tolédan , suivant l’ordre de Mezzomorto , sc rendit auprès de lui. Hé bien ! Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d’éuiotion , quelles nouvelles m’apportes-tu de la belle esclave ? !*as-tu disposée à m’écouter ? Si tu m’apprends que je lie dois point me flatter de vaincre sa farouche douleur, je jure , par la tête du grand-seigneur, mon maître , que j’obtiendrai dès aujourd’hui par la force ce que l’on refuse à nia complaisance. Seigneur, lui répondit don Juan , il n’est pas besoin de faire ce serment inviolable : vous ne serez point oblige d’avoir recours à la violence pour satisfaire voire amour. L’esclave est une jeune dame qui n’a point encore aimé ; elle est si fière , qu’elle a rejeté les vœux des premiers seigneurs d’Espagne ; elle vi-
voil en souveraine dans son pays : elle se voit captive ici ; une âtue orgueilleuse doit sentir longtemps ta différence de ces conditions. Cependant cette superbe Espagnole s’accoutumera comme les autres à l’esclavage ; j’ose même vous dire que déjà ses fers commencent à lui moins pesor : ces déférences attentives que vous avez pour elle , ces soins respectueux qu’elle n’altcndoil |>as de vous . adoucissent ses déplaisirs , et triomphent peu à peu de sa flerté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition ; continuez , achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux respects , et vous la verrez bientôt, rendue à vos désirs, perdre dans vos bras l’amour de la liberté.
Tu me ravis par ce discours , s’écria le dey : l’espoir que lu me donnes peut tout sur moi. Oui , je retiendrai mon impatiente ardeur pour mieux la satisfaire ; mais ne me trompes-tu point , ou ne t’es-tu pas trompé toi-même? Je vais tout à l’heure entretenir l’esclave ; je veux voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses apparences que tu y as remarquées. En disant ces paroles , il alla trouver Théodore , et le Tolédan retourna dans le jardin , où il rencontra le jardinier, qui étoit cet esclave adroit dont il prétendoit employer l’industrie pour tirer d'esclavage la veuve de Cifucntcs.
Le jardinier, nommé Francisque, étoit Navarrois : il connoissoit parfaitement Alger pour y avoir servi plusieurs patrons avant que d’être au de* . Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous nie voyez très-affligé. Il y a dans ce palais une jeune dame des plus considérables de Valence : elle a prié Mezzomorto de taxer lui-même sa rançon ; mais il ne veut pas qu’on la rachète, parce qu’il en est amoureux. Et |x>urquoi cela vous chagrinet-il si fort? lui dit Francisque. C’est que je suis de la même ville , repartit le Tolédan : ses parents et les miens sont intimes amis; il n’est rien que je ne fusse? capable de faire |>our contribuer à la mettre en liberté.
Quoique ce ne soit pas une chose aisée , répliqua Francisque , j’ose vous assurer que j’en viendrais à bout , si les parents de la dame étaient d’humeur à bien payer ce service. N’en doutez pas, repartit don Juan ; je réponds de leur reconnoissance , et surtout de la sienne. On la nomme dona Théodore : elle est veuve d’un homme qui lui a laissé de grands biens , et elle est aussi généreuse que riche; eu un mot, je suis Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire.
Hé bien ! reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais chercher un renégat catalan que
je connois, et lui proposer Que dites-vous?
interrompit le Tolédan tout surpris ; vous pourriez vous fier à un misérable qui n’a pas eu honte d’abandonner sa religion pour..,., Quoique renégat .
interrompit à son tour Francisque , il ne laisse ) pas dYtre honnête homme; il me paraît plus digne de pitié que de haine, et je le trouverais excusable , si son crime pou voit recevoir quelque excuse. Voici son histoire en deux mots :
Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu’il ne faisoit pas trop bien ses affaires à Barcelone, il résolut d’aller s'établir à Carthagène , dans la pensée qu’en changeant de lieu il deviendrait plus heureux qu’il n’étoit. Il s'embarqua donc pour Carthagène avec sa mère ; mais iis rencontrèrent un pirate d’Alger qui les prit, et les amena dans cette ville. Ils furent vendus , sa mère à un Maure, et lui à un Turc qui le maltraita si fort, qu’il embrassa le mahométisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la liberté à sa mère, qu’il vovoit traitée avec beaucoup de rigueur chez le Maure son pa- ; tron. En effet, s’étant mis à la solde du bacha, il alla plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons : il en employa une partie au rachat de sa mère ; et , pour faire valoir le reste , il se mit en tête d’écumer la mer pour son compte.
Il sc fit capitaine , il acheta un petit vaisseau sans pont; et, avec quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui , il alla croiser entre Alicante et Carthagène ; il revint chargé de butin. Il retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien , qu’il se vit enfin en état d’armer un gros vaisseau , avec lequel il fit des prises considérables : mais il cessa d’être heureux. Un jour il attaqua une frégate française qui maltraita tellement son vaisseau , qu’il eut de la peine à regagner le port d’Alger. Comine on juge en ce pavs-ci du mérite des pirates par le succès de leurs entreprises, le renégat tomba par ses disgrâces dans le mépris des Turcs. U en eut du dépit et du chagrin : il vendit son vaisseau , et se relira dans une maison hors de la ville, où depuis ce temps-là il vit du bien qui lui reste, avec sa mère, et plusieurs esclaves qui les servent.
Je le vais voir souvent : nous avons demeuré ensemble chez le même patron ; nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées; et il n'y a pas trois jours qu’il me disoit , les larmes auv yeux , qu’il ne pouvoit être tranquille depuis qu’il avoil eu le malheur de renier sa foi ; que pour apaiser les remords qui le déchiraient sans relâche, il étoit quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban , et , au hasard d’être brûlé tout vif , de réparer, par un aveu public de son repentir , le scandale qu’il avoit causé aux chrétiens.
Tel est le renégat à qui je veux m’adresser, continua Francisque; un homme de cette sorte ne hhis doit pas être suspect. Je vais sortir, sous
BOITEUX
prétexte d’aller au bagne (i) : je mr rendrai chez lui ; je lui représenterai qu’au lieu de se laisser consumer de regret de s’être éloigné du sein de l’Eglise , il doit songer au moyen d’y rentrer ; qu’il n’a , pour cet effet , qu’à équiper un vaisseau , comme si, ennuyé de sa vie oisive, il voulait retourner en course , et qu’avec ce bâtiment nous gagnerons la côte de Valence, où dona Theodora lui donnera de quoi passer agréablement le reste de ses jours à Barcelone.
Oui, mon cher Francisque, s’écria don Juan transporté de l’espérance que l’esclave navarrois lui donuoit , vous pouvez tout promettre à ce renégat; vous et lui soyez sûrs d’être bien récompensés. Mais croyez-vous que ce projet s’exécute de la manière que vous le concevez? 11 peut y avoir des difficultés qui ne s’offrent point à mon esprit , repartit Francisque ; mais nous les lèverons, le renégat et moi. Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j’augure bien de notre entreprise, et j’espère qu’à mon retour j’aurai de bonnes nouvelles à vous annoncer.
Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui revint trois ou quatre heures après, et qui lui dit : J’ai parlé au renégat , je lui ai proposé notre dessein ; et après une longue délibération , nous sommes convenus qu’il achètera un petit vaisseau tout équipé; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves , il se servira de tous le* siens ; que , de peur de sc rendre suspect , il engagera douze soldats turcs, de même que s’il avoit effectivement envie d’aller en course ; mais que , deux jours avant celui qu’il leur assignera pour le départ , il s’embarquera la nuit avec ses esclaves, lèvera l’ancre sans bruit, et viendra nous prendre avec son esquif à une petite porte de ce jardin , qui n’est pas éloignée de la mer. Voilà le plan de notre entreprise : vous pouvez en instruire la dame esclave, et l’assurer que dans quinze jours, au plus tard , elle sera hors de captivité.
Quelle joie pour Zarate d’avoir une si agréable assurance à donner à dona Theodora ! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour suivant Mezzomorto ; et l’ayant rencontré : Pardonnez-moi , seigneur, lui dit-il , si j’ose vous demander comment vous avez trouvé la belle
esclave ; êtes-vous plus satisfait J’en suis
charmé , interrompit le dey : ses yeux n’ont point évité hier mes plus tendres regards; ses discours, qui n’étoient auparavant que des réflexions éternelles sur son état, n’ont été mêlés d’aucune plainte , et même elle a paru prêter aux miens une attention obligeante
1 Lieu où * assemblent les esclaves.