‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 461 sur 734 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Pourquoi Guzman perd lout à coup i'imitié de n nul*

tresse, et pour quelle rtiton il est condamné aut galères.

Quand j’ai nagé en grande eau , j’ai toujours eu le malheur de m’y noyer. Dès que je me vis aimé de ma maîtresse et considéré des domestiques , comme celui qui faisoit la pluie et le beau temps , je commençai à jouer un autre rôle dans la maison. Je tranchai du maître absolu ; j’achetai de riches habits ; je prodiguai l’argent ; et, pour comble d’extravagance , je pris un sonsintendant, que je chargeai de tout l’embarras des affaires. Madame n’étoit pas plus prudente, et consultant moins sa raison que son amour, elle

approuvoit , au lieu de blâmer , ma conduite indiscrète.

Il n’en étoit pas de même de ses parents : comme ils la connois50icnt pour une veuve fragile , et qu’ils yisoient à sa succession , ils ohservoient exactement ses démarches et les miennes. Us ne m’avoient pas déjà regardé de trop bon oeil lors- ‘ qu’ils m’avoient vu entrer à son service ; ils I s’étoient défiés de mon air dévot, et ils furent , fort alarmés , quand ils apprirent des gens du logis que j’y taillois et rognois à ma fantaisie. Cela leur fit penser d’étranges choses. Ils ne savoient qui j’étois , et ne me croyant pas marié, ils mouraient de peur que la tendre veuve ne me fit remplir la place du défunt gouverneur, si ce n’étoit pas une affaire déjà faite. Cette rraintc leur paroissoit d’autant mieux fondée, que leur parente avoit , quelques années auparavant . contracté un mariage clandestin avec un de mas prédécesseurs , qui , par bonheur pour les héritiers de la dame , étoit mort peu de temps après. J’inquiétois donc cos messieurs , qui tinrent entre eux plusieurs conseils pour délibérer sur les moyens les plus prompts et les plus efficaces de me faire quitter la partie. Ils y auraient néanmoins perdu leur peine , si je ne me fusse pas détruit moi - même dans l’esprit de ma maîtresse , de la façon que je vais le le dire.

Le commerce que j’avois avec elle devenoit moins vif de jonr en jour de mon côté , pour deux raisons : la première , c’cst que je possédois sans crainte et sans désir ; et la seconde , c’cst que la dame n’étoit pas bien ragoûtante. Pour surcroît de malheur pour elle , il arriva opte je trouvai une de ses suivantes très-jolie : c’étoit une fille de seize à dix-sept ans , faite à poindse , vive et coquette. Je ne sais qui de nous doux fit les avances , car nous nous sentîmes tout-à-coup de l'inclination l’un pour l'autre , et nous nous le témoignâmes en même temps. En homme à qui l’argent ne coûtoit rien à répandre , et qui dominoit dans la maison , n’étoit pas, pour one soubrette, une conquête à mépriser. EUe m'écouta , et nous prîmes si bien nos mesures, que nous trompâmes tous les yeux : il y avoit pourtant d’autres femmes au logis. Mais il n’est pas possible que la plus secrète intelligence ne se découvre tôt ou tard. Célic , c’étoit le nom de la suivante , commença à se parer de bijoux, et à montrer de l’argent; ses compagnes, par jalousie, en avertirent leur maîtresse, qni leur ordonna de veiller sur cette fille , et de ne rien négliger pour apprendre la cause d'une nouveauté qui lui étoit suspecte. La veuve fut bien servie : on m’épia , on tn’éçlaira de si près , qu’on s’a-

jailli que j’avilis avec Mie des entretiens nocturnes. Quel coup de poignard pour la patronne ! Elle fut d’autant plus sensible à cette nouvelle , qu’elle étoil plus prévenue en faveur de nia fidélité. Elle ne pouvoit me croire capable de cette perfidie , et elle voulut savoir la vérité avant que de faire éclater sa vengeance.

Je rouchois dans une chambre qui rommuni qnoit à la sienne par un cabinet où il y avoil une petite porte couverte d’une tapisserie. Ce que j’ignorois, c’est qu’il y avoit aussi une ouverture pratiqué* dans le mur de ce cabinet , laquelle lépondoit au chevet de mon lit , de sorte qu'il étoil aisé d’entendre par là tous les discours que je pouvois tenir dans ma chambre , et particuliérement quand j’étois couché. Celte fatale ouverture fut cause de ma perle. La veuve vint une nuit à cet endroit , d'où prêtant une oreille attentive à la conversation que j’avois alors avec Célie, elle entendit distinctement que nous faisions cnn éloge dans des termes bien mortifiants pour elle. Quoique nous en disions ordinairement beaucoup de mal, il ne nous étoit encore jamais arrivé d’en dire autant que ce soir-là. Il sembloit que le diable s’en mêlât pour nos péchés. Nous fîmes un sévére examen des défauts que chacun de noos avoit remarqués en elle ; en un mot, nous la tournâmes en ridicule depuis la tête jusqu’aux pieds. Tu t’imagines bien la rage dont elle fut saisie , lorsqu’elle ouït que l'on faisoit de si beaux portraits de sa personne. J’ai su depuis que , dans son premier mouvement, elle avoit été tentée d’entrer dans ma chambre pour venir décharger sur nous sa fureur: mais qu’après y avoir fait réflexion, elle avoit mieux aimé se retirer, pour se consulter sur le parti qu'elle devoit prendre, que de faire rire à ses dépens tous ses autres domestiques , en leur donnant une semblable scène.

Elle employa le reste de cette triste nuit à méditer sa vengeance. Il ne fut pas sitôt jour , qu’elle envoya chercher son plus proche parent , pour lui dire que j’étois un parfait fripon ; que je n'étois pas content de la voler, de la piller, et de mettre ses affaires en désordre ; que j’ajoutois à l’infidèle régie de ses biens l'audacieuse insolence de déshonorer sa maison : enfin, qu’elle me livroit an juste ressentiment qu’il devoit avoir de mes friponneries, et qu’il n'avoit qu’à me faire subir la rigueur des lois. Elle ne pouvoit charger de celte commission un homme plus propre à l’exécuter que ce parent, qui, devant être un jour son légataire universel, avoil plus d’intérêt que personne à m'écarter de la testatrice. Aussi fut-il charmé d’en trouver une si belle occasion , et il se hâta d’en profiter . de peur que la dame ne v int à changer de sentiment. Il la connoissoit,

LFA1UCHE.

et voyoit clairement qu’elle n’agissoit ainsi qoo par un dépit jaloux. Il usa d’une si grande diligence, qu'il obtint en moins de deux lieures un décret de prise de corps contre moi ; de manière que je n’étois pas encore levé , qu'un alguazil et six archers vinrent me pincer dans ma chambre , et me traînèrent en prison.

Je crus pour le coup que- c’étoit une marque de souvenir que me dounoient mes parents de Gènes ou mes créanciers de Madrid. Je n'appris que deux heures après le sujet de mon emprisonnement. Je n’en fus d’abord guère affligé. Je me mis dans l’esprit que ma maîtresse m'aimoit trop pour vouloir m’abandonner à la sévérité des lois ; et j'attendois à tout moment que l'on m’annonçât de sa part que , n’étant plus irritée contre moi , elle venoil d’obtenir des juges mon élargissement. Ainsi je portois , sans impatience et sans chagrin, des fers que l'amour , à ce qu'il me sembloit , se préparait à briser ; et je nie regardois moins comme un intendant emprisonné pour ses mauvaises œuvres, que comme un amant dont on punissoit l'infidélité. Cependant je me flattois d’une fausse espérance. On me fit rendre compte de mon administration , qui avoit duré deux ans. Ce fut alors que les douleurs commencèrent à me prendre. La dissipation que j’avois faite des biens de la veuve, desquels j’avois disposé comme s'ils eussent été à moi , laissoit un si grand vide entre la recette et la dépense , que j’aurais délié tous les intendants des grandes maisons de le remplir. J’eus beau travailler d’esprit, inventer des emplois de deniers , faire des parties d’apothiraires; tout compté, tout rabattu , je me trouvai court de quatre mille écos. Pour achever de m’abîmer , l’honnête homme sur qui je me reposois du soin des affaires de la dame , pendant que je ne songeois qu’à mes plaisirs, ne me vit pas plus têt entre les mains de la justice , que pour se dérober au même sort , qu’il ne méritoit pas moius que moi , il disparut avec tout l’argent comptant qu’il put emporter. Me voilà responsable de sa conduite , et chargé de toute l’iniquité. Comment pouvois-je impunément me tirer de là ? Je n’avois ni bien- ni caution ; et la partie à qui j’avois affaire étoil si puissante , que je ne devois me flatter de sortir de prison que pour aller servir le roi sur mer.

J’étois si persuadé de cela ou de quelque chose d’approchant, que je fis une tentative pour me sauver de prison sous un habillement de femme. J'avois déjà passé deux portes , et j’étois sur le point d’enfiler la dernière, lorsqu’un maudit guichetier borgne, qui y étoit, me reconnut. Je portois sous ma robe un poignard , que je lirai

pour lui (aire pour ; mais il cria. Ou accourut à ! son secours , cl l’on m’enferma dans un cachot I noir, d’où je ne sortis que pour (Hre conduit aux | galères , à quoi je fus condamné seulement pour toute ma rie.

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