‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 464 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Guzman se trouve dans la plus cruelle situation où il [ se soit jamais trouvé ; mais le ciel Unit tout A-coup scs peines , et lai Tait recouvrer la liberté.

jeune chevalier, qui faisoit si bonne chère, que des restes de sa table j’avois de quoi bien régaler une partie de mes camarades. J’en aurais surtout fait part à Solo, malgré ce qui s’étoit passé entre nous, si ce mauvais homme , que l’cnvic tenoit toujours armé contre moi , n’eût pris soin de nourrir ma haine par les discours médisants qu’il leuoit de moi , tant aux valets de mon maître qu’à

mortifier ce que je demandois. Il fallut donc me déterminer à continuer de le servir, et à me tenir nuit et jour sur mes gardes ; ce que je fis pendant quelque temps avec tant de bonheur, que je mis en défaut l’adresse des traîtres conjurés contre moi. Mais il n’étoit pas possible que je fusse toujours assez heureux pour parer leurs coups fourrés. lin soir mon maître , étant revenu de la ville.

ceux du capitaine. Ces domestiques , qui ne m’ai- | voulut sc déshabiller ; je lui donnai son bonnet et

inoient guère ni les uns ni tes autres, l’écoutoient avec plaisir, et ne manquoient pas d’aller rapporter à leurs patrons tout le mal qu’ils lui enteudoient dire de moi ; et entre autres choses , que je guctlois l’occasion de faire un bon coup, et que tôt ou tard le chevalier me connoîtroit pour un fripon.

Quoique tous ces rapports dussent être suspects dans de pareilles bouches , ils ne laissèrent pas de faire quelque impression sur l’esprit de mon maître. Je m’en aperçus bien. Ce seigneur feignoit en vain d’avoir toujours une entière confiance en moi ; je remarquois qu’il prenoit garde , contre sa coutume, à mes actions, et n etoit pas éloigné de

sa robe de chambre ; et tandis que je portoisd'unc chambre à une autre son épée , ses gants et son chapeau , on m’escamota le cordon. Je ne sais comment se fit un tour si subtil , et je n’ai jamais pu le concevoir; cependant c’est un fait. Le lendemain, lorsque je pris le chapeau pour le nettoyer, je le trouvai sans cordon. A cette vue , je devins plus pâle que la mort ; je cherchai partout. Peine inutile ; je reconnus qu’il y avoit dans la galère des filous plus fins que moi.

Que faire à cela? et comment sauver ma peau des coups qui la menaçoient? Je crus qu’il n’y avoit point pour moi d’autre parti à prendre que celui d’implorer la miséricorde du chevalier. Je

m'imaginai qu'au lieu de nie faire éprouver le rude châtiment qui m'avoil été promis , il entrcroit dans ma peine , cl auroit encore 1a bonté de demander grâce pour moi. C’étoit une fausse espérance dont je me flaltob. Quand je contai à mon maître le nouveau malheur qui m’etoitarrivé, j’eus beau lui parler d’une manière pathétique, et lui représenter la malignité de mes ennemis, dont j’assurois que la |>erte du cordon étoit l’ouvrage, il ne fit que ine rire au nez. Monsieur Guzman , me dit-il d'un air moqueur, je suis persuadé que vous êtes un garçon plein d’intégrité , quoique vous n’ayez pas tout-a-fait cette réputation-là dans la galère , et qu’on m’ait dit que j’étois bien hardi d’avoir tant de confiance eu vous. Encore une fois, je vous crois un très- honnête homme, et je suis fâché de vous dire que, si vous ne retrouvez pas mou cordon , vous serez livré au sons- comité , qui vous traitera en enfant de bonne maison ; c’est sur quoi vous pouvez compter, malgré les assurances que vous me donnez de votre fidélité.

Telle fut la réponse du chevalier. Le capitaine , homme des plus violents, arriva dans ce momentlà. Dès qu’il sut de quoi il s’agissoit, et qu’il vit que je m’ohstinois à nier que j’eusse pris le cordon , il se mit en fureur, et me fit battre si cruellement, que je demeurai sur la place à demi-mort. Le barbare m’&uroit sans doute fait ôter la vie, s’il n’eût pas craint d’élre obligé , comme c’est la coutume en pareil cas, de me remplacer a ses dépens par un autre homme , ou de payer la taxe ordinaire d’un forçat. Pour comble de misère, je fus chassé de la poupe, et envoyé au dernier banc de la proue ; c’est l’endroit de la galère le plus incommode , et où il y a le plus à travailler. Ajoutez à cela que le comité eut ordre de ne nie point ménager, sous peine de déplaire à la cour. Je crois bien qu’au foud de son âme, ce bon officier me p’aignoit; et, quoiqu’on lui eût fort recommandé de me traiter avec une extrême rigueur, il me bissa en repos pendant plus d’un mob , me voyant hors d’état de rendre le moindre service.

Je repris enfin peu à peu mes forces. Déjà même je conuuençob à faire sur la mer où nous étions alors la rude fonction de rameur, lorsque le ciel, satisfait .des peines que j’avois injustement souffertes, eut pitié de moi, et voulut me tirer de l’affreuse situation où je nie trouvob ; c’est ce que je vais te raconter en peu de mots. Soto, qui méditait un grand dessein , qu’il ne puuvoit exécuter sans le secours d’un homme qui fut dans le poste où j’éto’s, c'est-à-dire auprès de la poudre, eut envie de se réconcilier avec moi. Il se servit, pour cet effet , de l’entremise d'un Turc , qui avoit la liberté d’aller d’un bout à l'autre de la galère.

Al.FA HACHE.

Soto me croyoit avec raison fort irrité contre le capitaine , et ne doutoit point que je n’aimasse autant qu’un autre à me voir libre. Il me fit prier par le Turc d’oublier le passé , et de lui rendre mon amitié, qu’il cotkfessoit avoir justement perdue. Je témoignai ne demander pas mieux que de ! renouer avec lui; sur quoi le Turc me parla dans j ces termes ;

<i Soto m’a chargé de vous communiquer le projet qu’il a courageusement formé pour nous délivrer tous. Quand nous serons auprès de b cote de Barbarie , où nous allons , et dont nous ne sommes pas fort éloignés, nous devons égorger I premièrement le capitaine , ensuite les autres officiers et les soldats, en criant : Liberté ! liberté! Les forçats se soulèveront aussitôt ; nous nous rendrons maîtres de la galère , et nous trouverons un asile chez les Turcs. Il y a plus de deux mois ,

| poursuivit-il , que nous nous préparons à exécuter notre entreprise. Nous avons des armes cachées ; toutes nos mesures sont prises , et nous sommes un grand nombre de gens, tant Turcs que chrétiens, qui avons résolu de nous sauver ou de périr tous ensemble. On n’exige de vous qu’uue chose ; c’est de mettre le feu aux poudres, si par malheur vous remarquez que nous ne soyons pas les plus forts. Tel est notre complot. Après le châtiment inhumain que le capitaine vous a fait souf- : frir, nous avons cru que vous ne refuseriez pas de vous joindre à nous. »

Je répondis au Turc qu’on avoit eu raison de , présumer qu’il n’y avoit rien que je ne fusse ca- | pable de faire pour me venger du capitaine , cl qu’il pouvoit assurer de ma part tous les conjurés que je ferois ce qu’ils auendoicut de moi. J’avois cependant une autre pensée. Lorsque je vis approcher b journée de l’exécution du projet, je dis un

I matin à un soldat, qui vint par hasard auprès de moi , d’aller dire au capitaine que j’avob un secret de la dernière conséquence à lui révéler. Mais, ajoutai-je, dites-lui qu’il m’envoie chercher tout à l’heure ; que la chose presse , et qu’il y va même de sa vie. Le capitaine reçut l’avis que je lui faisois donner comme un artifice dont je me servob pour regagner ses bonnes grâces , et tâcher de rentrer au service de son neveu ; et s’il voulut bien m’entendre , ce ne fut que pour me faire encore maltraiter, si ce que j’avois à lui dire ne méritait point qu’il m’écoutât. U me fit donc appeler, et je lui découvris tout. Je lui indiquai l’endroit où étaient les armes, et lui nommai les principaux auteurs du complot, à la tête desquels je n’oubliai pas de placer mon bon ami Soto, à ; qui je me croyob redevable des coups de latte 1 (pii m avaient été donnés avec si peu de justice.

! Le capitaine, après avoir ouï mou rapport.

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