CHAPITRE IV. SOS
de chez moi qu'avec une récompense digne de vos soins, et mesurée à ma reconnoissance.
Je fis porter dès le même jour mon coffre à l’hfttel du marquis , où je trouvai une chambre meublée exprès pour moi. Je vis mon disciple : c’étoit un enfant de sept ans, beau comme le jour, et d’une grande douceur. Il étoil encore entre les mains des femmes; mais il me fut livré sur-lechamp , et l'on nous donna un valet de chambre et un laquais pour nous servir. Comme les enfants naissent ordinairement avec quelques inclinations qui ont besoin d’ftrc corrigées, je m’attachai a étudier les siennes. Je ne lui en remarquai point de mauvaises, tant les femmes qui avoient élevé sa première enfance avoient eu soin de ne souffrir en lui aucun penchant vicieux. Elles lui avoient même appris à lire et à écrire , de façon qu’il ne savoit déjà pas mal former scs lettres.
Je lui achetai un rudiment, et je commençai à lui enseigner les premiers principes de la langue latine. Je mèlois à mes leçons de petites fables propres à lui ouvrir l’esprit en le divertissant. 11 les retenoit avec une facilité surprenante ; et lorsqu’il les débiloit à son père, il s’en acquitloit de si bonne grâce, que le marquis en pleurait de joie. Il est constant que ce jeune seigneur promeltoit beaucoup. J’étois ravi de ses heureuses dispositions , et fier par avance de l’honneur que son éducation me deroit faire.
J’étois si content de mon état , que je ne pus m’empêcher d'aller voir le religieux de la Merci pour le lui témoigner. Mon révérend père, lui dis-je d’un air de satisfaction qui lui fit deviner d'abord le motif de ma visite, je viens , plein de reconnoissance, vous rendre les grâces que je vous dois. Vous m'avez mis daus une maison où je suis aimé, considéré, respecté. J’ai pour disciple le ■ sujet du monde le plus docile, et qui ne laisse apercevoir en lui aucun défaut : ce n’est pas un enfant, c'est un ange.
A ces mots, le père Thomas m’embrassa de \ joie, et me dit : Que vous me faites de plaisir en m'apprenant que vous êtes si satisfait de votre disciple! Je ne le suis pas moins de son père, loi répliquai-je avec la même vivacité. Le marquis de Buendia est un aimable seigneur. Quelle poli- [ tesse I II a pour moi des attentions dont je suis confus. Bien loin d'avoir l’humeur inégale, et de ces moments de caprice où les personnes de qualité font sentir leur supériorité , il ne me parle jamais que pour me dire des choses obligeantes.
Il a même ordonné en ma présence à ses domestiques de m’obéir, si j’avois quelque ordre à leur donner.
Encore une fois, me dit le religieux, vous me
ravissez : tous ferez indubitablement votre fortune chez ce seigneur.
J’étois donc enchanté de mon poste ; et je souhaitais que le curé de Léganez, qui n'était plus à Madrid, fût informé de ma situation. Selon lui, disois-jc , il n’y a point de précepteur qui ne soit misérable , et cependant je me vois dans un état digne d’envie.
Je jouis tranquillement de ma félicité pendant une année entière. Quoique je ne touchasse pas un sou de mes appointements , j’avois l’esprit en repos là-dessus. Quand je n’aurai plus d’argent, disois-je, don Gabriel Pampano, notre intendant,
' m’en fournira ; je n’aurai qu’à lui dire deux paroles, et sur-le-champ il me comptera des espèces tant que j’en voudrai.
Dans cette confiance , je laissai couler encore six mois sans m’impatieuter ; mais enfin le besoin où je me trouvai insensiblement d’avoir quelques pistoles pour m’entretenir devint si pressant, quo ne pouvant plus différer, je m'adressai au seigneur don Gabriel. Je vous prie, lui dis-je, de me donner trente pistoles à compte sur mes appointements. Monsieur le bachelier, me réponditil en affectant un air chagrin , vous me prenez sans vert , et j’en suis Irès-mortifié. Soyez persuade que je vous donnerais cent pistoles an lieu de trente, si j’étois en fonds ; mais je vous proteste que je n'ai pas dix écus dans ma caisse. Vieux style d’iutendant , m’écriai-je : si vous aviez euvie de m’obliger, vous ne me refuseriez pas ce que je vous demande. Il m’est dû plus de cent cinquante pistoles, et j’ai besoin d'argent; entrez, de grâce, dans ma situation. Prière inutile 1 J’eus beau dire, j'eus beau presser Pampano de m’aider du moins d’une dizaine de pistoles, le bourreau fut inexorable : c’est un caillou que le emur d’un intendant.
Cependant mes habits s’usoient à vue d'oeil, et je ne savois que faire à cela, lin jour je tirai à part le maître à danser qui venoit montrer au logis, et je lui demandai si ses leçons lui étaient bien payées. Pas trop bien , me répondit-il, je ne sais de quelle couleur est l’argent de monsieur le marquis ; je viens pourtant ici, depuis six mois, trois fois la semaine. Vous êtes, ajouta-t-il , dans le même cas apparemment ? Vous l’avez dit , lui repartis-jc ; et malheureusement pour moi, je n’ai pas vos ressources : vous avez vingt écoliers; s'il y en a dix qui ne vous paient point, vous tirez du moins des dix autres de quoi entretenir votre table, et faire rouler votre petit équipage. Je suis, comme vous voyez, plus à plaindre que vous.
Après avoir encore inutilement fait quelques tentatives pour attendrir le barbare Pampano , je pris le parti de faire connoilre mes besoins au
marquis. l'eus bien de U peine à m’y résoudre ; néanmoins la néeessilé m’y força. Je représentai à ce seigneur l’embarras où je me trouvois, et les démarches inutiles que j’avois faites auprès de don Gabriel , quoique je n’eusse demandé qu’une trèspetite somme en comparaison de celle qui m’étoit due. Le marquis fut , ou , pour parler plus juste , parut fort en colère rontre son intendant , dit qu’il lui iaveroit la tète , et qu’il prétendoit que je fusse payé régulièrement de quartier en quartier.
Qui n’eût pas cru , après cela , que j’allois toucher pour le moins une cinquantaine de doublons! Je n’en fus pas toutefois plus avancé, soit que l’ampano et son maître fussent eu effet fort près île leurs pièces ; soit que , ce qui est plus vraisemblable, ils s’entendissent tous deux pour me traiter comme leurs autres créanciers.
J’étois dans un état trop violent pour ne pas m’efforcer d’en sortir. J'employai , pour !a quatrième fois . le père Thomas, qui , compatissant à mon malheur, me fit entrer chez un contador. Mais, avant que de quitter le marquis, je lui écrivis une lettre , dans laquelle je lui représentois respectueusement que, n’étant pas assez riche pour continuer à lui rendre service sans intérêt, j’étois dans la nécessité de chercher une autre maison que la sienne ; ce qne je le suppliois trèshumblement de ne pas trouver mauvais. Car, quelque juste sujet que puisse avoir un homme du commun de n’ètre pas content d’une personne de qualité, encore est-il obligé de filer doux avec clic,