CHAPITRE VT
Ce flue devient le bachelier au sortir de chez le conladur. Ses rèflealons sur sa conduite. Son hèle le fait «tirer chez one veuve. Caractère de cette dame. lion Chérubin, de précepteur qu'il étoit, drvient Intendant. Inclination de cette veuve pour lui. Entretien de la «lame Rodriguez. Sujet de cet entretien , et quel en fut le fruit.
Je n'eus garde, en sortant de chez le contador, d’aller trouver le religieux de la Merci, qui m’auroit sans doute fait de justes reproches sur ma sortie, et qui, ne me regardant peut-être plus que comme un misérable qu’il devoit abandonner, se seroit fait un scrupule de me placer dans une nouvelle maison. Je n’osai même retourner à mon hôtel garni, m’imaginant qu’on y savoit mon histoire ; car, quand on fait une sottise, on croit que tout le monde en est d'abord informé. Je me retirai dans un quartier éloigné, et j’y louai nno chambre garnie , où , n’étant pas sans argent , je demeurai quinze jours à me consulter sur ce que je devais faire.
Je me rappelai plus d’une fois le conseil du curé de Léganez. Je me repentois de l’avoir négligé ; et, me reprochant nia foiblessc, je ne pouvois penser à Nise sans rougir de honte. Ah ! malheureux , me disois-je, est-ce donc pour faire l’amour h des soubrettes que tu t’es fait précepteur T Au lieu de porter le scandale de maison eu maison , renonce i un emploi que tu remplis si mal ; ou bien , si tu veux le continuer, purge tes mœurs , et fais tous tes efforts pour acquérir les vertus qui te manquent pour t'en bien acquitter. En un mot. je me repentis de ma faute ; et, k force de me promettre d’être plus sage, je conçus l’espérance de le devenir.
Pendant ce temps-là mon nouvel hôte, m'ayant pris en amitié, songeoit à me rendre service. .Monsieur le bachelier, me dit-il un jour, j'ai envie de vous procurer une bonne place , en vous mettant citez une veuve de qualité, qui fait élever sous ses yeux son petit-fils. Ce mot de veuve me fit trembler d’abord. N'y auroit-il point ici quelque nouveau précipice, dis-je en moi-même? Ec démon n’auroit-il pas encore envie de me tendre un piège ? Mais je me rassurai en faisant réflexion qne la dame dont il s’agissoit étoit une grand’mèrc; ce qui supposoit un âge à servir de frein à mon tempérament. Je répondis donc à mou hôte que je lui scrois fort obligé s’il pouvoit me (aire ce plaisir.
Je vous promets que je le ferai , me répliqua-til ; c’est de quoi je suis très-assuré. J'ai été domestique de cette dame, j’en suis écouté ; dès aujourd'hui je vous proposerai pour précepteur de son pelil-IUs. Il n’y manqua pas. 11 me loua beau-
Digitiz-
coup : on put envie de me voir ; je me présentai : je ne déplus point , et je fus arrêté sur-lechamp.
La veuve se nommoit doua Louise de Padilla. Sou époux, officier-général, avoit été tué dans les Pays-Bas, en combattant contre les François. Pour une aïeule , je la trouvai fraîche encore , sans pourtant que sa fraîcheur me parût dangereuse. Elle avoit auprès d'elle , par politique ou autrement , deux femmes de chambre décrépites qui lui prêtaient un air de jeunesse. F ne de ces suivantes, appelée la dame Rodriguez, possédoit la coafiance de sa maitresse, et s'étoit acquis sur son esprit un grand ascendant. Je me réjouis intérieurement , et remerciai le ciel de ce qu'au lieu de ces antiques confidentes, dona Louise n’avoit pas auprès d'elle deux gentilles soubrettes, qui auroient peut-être encore porté malheur à ma vertu.
Je m’installai donc à mon poste, et tout alla le mieux du monde an commencement. Je m'attachai A mon nouvel écolier, qui , joignant la docilité à la plus heureuse disposition , apprenoit à merveille les éléments de la langue latine. Il n’avoit pas huit ans accomplis. En moins de six mois, il fit des progrès qni surpassèrent mon attente, et m’attirèrent des présents. Dona Louise me donna une montre d’or. Peu de temps après, elle m’envoya un gros paquet de belle toile pour m'en faire faire des chemises , avec une étofTe de la plus fine laine de Ségovie, pour m’habiller. Mais tous ces dons , que je prenols pour des effets d’une porc générosité, venoient d’une autre cause, comme vous allez l'entendre.
On me vint dire un matin, pendant que je donnois leçon à mon disciple, que madame me dcinandoiL Je volai aussitût à son appartement , où elle était à sa toilette avec scs deux dames d’atour, qui cmplojoient tout leur savoir-faire à rapiécer, pour ainsi dire, scs appas. Elle était dans un négligé assez immodeste pour tenter, s’il n’eût pas en même temps laissé entrevoir de quoi préserver de la tentation.
Lorsqu’elle n'eut plus besoin de ses femmes, elle leur fit signe de se retirer ; et m’ayant fait demeurer auprès d’elle d’un air mystérieux : Mettez-vous IJ , me dit- elle , et m’écoutez : j'ai sur vous des vues que je suis bien aise de vous apprendre. Je ne vous regarde pas comme un homme qui n’est bon qu’à élever des enfants ; je vous crois propre à bien d’autres choses. J'ai résolu de vous confier le soiu de mes affaires. Aussi bien Francisco Forteza, mon intendant, commence à vieillir. Je vais le congédier avec une pension , et vous mettre à sa place, que vous remplirez mieux que lui , sans que vous cessiez pour cela d’être pré-
cepteur de mon petit-fils. Vous pouvez fort bien en même temps exercer ces deux emplois.
Je voulus remontrer à la dame que, n’ayant jamais fait le métier d'intendant, je craignois de ne pas bien m’en acquitter. Vous vous moquez, me dit-elle, rien n’est plus aisé : je n’ai point de procès ; je ne dois pas un maravédis ; il ne s’agit que de toucher mes revenus, et de faire la dépense de ma maison. Vous n’aurez, ajouta-t-elle, qu’à venir tous les mafias dans mon appartement; nous travaillerons ensemble une heure ou deux : je vous aurai bientôt mis au fait. J'assurai la dame que j’étais prêt à faire ce qu’elle désirait ; et, là-dessus je me retirai , non sans remarquer que ma veuve avoit Us yeux étincelants et le visage tout en feu.
J’avo» déjà trop d'expérience, ou plutôt trop bonne opinion de moi, pour ne pas expliquer ces symptômes à mon avantage. Je soupçonnai la bonne femme de m’en vouloir, et mes soupçons se tournèrent bientôt en certitude. la dame Rodriguez, un matin, vint me trouver dans ma chambre. Elle me salua d’un air riant, et me dit : Le ciel vous conserve , monsieur le bachelier ! Que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle que je vous apporte? Ré! qu’avez-vous donc, lui répondis-je, de si bon à médire? Que vous êtes, repritelle , le plus fortuné des précepteurs passés , présents et futurs. Vous avez enflammé ma maîtresse, qui m'a permis de vous révéler ce secret important.
Mais quoi ! poursuivit-elle en s'apercevant que le bonheur qu'elle m’annonçoil ne m’iniéressoit guère , vous recevez cette nouvelle d’un air bien indifférent. Que d'honnêtes gens seraient ravis d’être à votre place ! Si madame n’est plus dans sa première jeunesse , elle n’est pas encore , Dieu merci , arrivée au triste temps où les femmes doivent renoncer au commerce des hommes.
Oh ! pour cela non , madame Rodriguez, loi répondis-je; il faudrait que j’eusse perdu l’esprit si je pensois autrement que vous. Oui, dona Louise a beaucoup de charmes ; elle est tout au plus au commencement de son automne. Néanmoins , je vous l'avouerai , quelque honneur que me fasse son amour, je ne puis en profiter. Ln commerce de galanterie ne convient nullement à un homme de mon caractère. Quoique je ue sois pas encore dans les ordres, ajoutai-je d'un air hypocrite, il suffit que je porte un habit d'ecclésiastique pour garder à cet habillement les engagements que je lui dois.
Ah ! que m’osez-vous dire ! interrompit la vieille Rodriguez avec précipitation; quelle horrible injustice vous faites à madame! Pourrait-elle être capable d’une intrigue galante, elle que l’ombre