CHAPITRE VII
Comment don Chérubin , sur le point d'étre l'époux do dona Louise de Padilla , perdit tout ii coup l'eapé rance de te devenir. Il est arrête. Sa Trayeur de *o voir avec de» spadassins. Description du souper qu'il fit . et do la compagnie. Il tort nuitamment do Madrid.
Dona Louise , ravie de me voir dans la disposition où j’élois, ordonna secrètement les apprêts de notre mariage. Mais, le soir do jour qui devoit In précéder, il survint un obstacle qui nous sépara tous deux.
Au moment que j’allois rentrer au logis,
; quatre valûmes . qui portoient les plus épouvantables moustaches qu’on ait jamais vues en : Espagne , vinrent fondre sur moi tout-à-coup , et me jetèrent brusquement dans un carrosse, oit il y avoit deux autres hommes de leur séquelle. Ils me menèrent à l’extrémité d’un faubourg , me firent descendre à la porte d'une maison d’assez mauvaise apparence , et m'introduisirent i dans une salle qui ressembloit à un arsenal. On n’y voyoit que des hallebardes , des épées , des coutelas, des cscopcttes et des pistolets. Dans un autre temps , j’aurais pris plaisir à considérer une salle si singulière ; mais j’étois trop occupé du péril dans lequel je croyois être avec des spadassins dont la vue me glacoit le sang dans les veines.
Un de ces ficr-à-bras , remarquant mon embarras , se mit à rire , et m’adressa ces paroles pour me rassurer : Monsieur le bachelier , no craignez rien ; vous êtes ici en bonne compagnie. Vous êtes avec d'honnêtes gens qui font profession de maintenir le hon ordre dans la société, et d’assurer le repos des familles. C’est nous qui sommes les véritables ministres de la justice. Les juges ordinaires se contentent de suivre scrupu- ; leusement les lois , au lieu que nous y ajoutons quelquefois ce qui leur manque. Les lois , par exemple, ne défendent point à une venve de qualité d’épouser uu homme au-dessous d’elle. Cependant c’est une chose diffamante; aussi ne la souffrons-nous point : et c’est pour prévenir la juste douleur qu’aurait la famille de dona Lonisc ! de Padilla, si vous deveniez l’époux de cette dame, que nous vous avons enlevé ; ce qne nous avons fait à la requête d’un de ses neveux , qui nous a promis cent pistoles pour vous écarter d'elle.
Cest à vous de choisir, continua le vaillant. Si vous refusez de vous éloigner de cette veuve et de Madrid , il nous est enjoint de vous tuer ; mais il nous est permis de vous laisser la vie, sans même vous donner les étrivières , si vous abandonnez la partie de bonne gràcp. Vous n’avez qu’à opter. Qu’appelez-vous opter ? lui répontlis-
MO
je avec précipitation. Me croyez-vous assez sot pour balancer un montent à quitter Madrid, et toutes les daines du monde ? Je voudrais être déjà bien loin d'ici.
Je vous crois , reprit le brave avec un sourire malin, et sur ce pied-là nous sommes d’accord. Vous soujierez et passerez la nuit avec nous à table ; et demain à la pointe du jour, deux de mes camarades vous conduiront jusqu’à Légancz, d’où vous vous rendrez à Tolède, où je vous conseille d’aller demeurer. C'est une belle ville, où il y a bien de la noblesse. Vous y trouverez des places de précepteur à choisir.
Là-dessus je dis à ces messieurs , tant j’avois d'impatience d’ètre dehors de leurs pattes, que , s’ils vouloicnt me permettre d’aller loger dans une hôtellerie, je leur promettois. sous peine de retomber entre leurs mains , de sortir de Madrid avant le lever de l'aurore.
Cette proposition 6t pousser aux spadassins de longs éclats de rire; et l’on d’entre eux , m’adressant la parole , me dit : Monsieur le bachelier, vous vous ennuyez avec nous , à ce que je vois ; mais prenez patience . il faut s'accommoder au temps. Préparez-vous à souper gaiement Vous ferez meilleure chère ici qu’à l’Itôtellerie ; et parmi les personnes qui seront à table avec nous , il y en aura peut - Cire quelqu’une qui | pourra vous rendre le repas agréable. Je fus donc obligé de faire de nécessité vertu , puisque je ne pouvois m’échapper. J’alTectois de paraître résolu , cl même de rire avec ces vaillants , dont la bonne humeur excita peu à peu la mienne, ou du moins m’ôla presque toute ma frayeur.
L’heure du souper étant venue , nous passâmes dans une autre salle, où il y avoit un buffet garni de verres et de bouteilles . et une grande table couverte de plats remplis de toutes sortes de viandes. Nous nous y assîmes avec trois dames qui arrivèrent , cl qu’on me dit Cire les épouses de quelques-uns de ces messieurs : ce | que je feignis de prendre pour argent comptant, quoique ces femmes eussent l’air trop libre et trop familier pour qu’on n’eùt pas d’elles une plus mauvaise opinion.
Elles éloienl dans un négligé galant , et qui ne déroboit à la vue que ce qu’on ne peut montrer sans la dernière effronterie. Au reste , elles pouvoient passer pour trois jolies personnes. Il y en avoit line, entre antres, qu’ils appeloient la Gilanilta, sans doute à cause qu’elle doit de 1 ■ace bohémienne. Je n’ai jamais vu de créature plus piquante : scs yeux étoient si brillants, qu’ils éblouissuieut, et la vivacité de son esprit égaloit celle de ses yeux. 11 est vrai qu’elle avoit une intempérance de langue qui l’emportoil quelque-
fois trop loin ; mais on en aurait été bien dédommagé par l’altondance des bons mots et des saillies qui lui échappoienl,si ses saillies et scs bons mots n’eussent pas été un peu trop gaillards. Enfin , je l’admirois en l'écoutant, et je scnlois qu’une soubrette de cette espèce eût ClC pour moi , dans nnc maison , une terrible pierre d’achoppement.
La compagnie commençoit à plaire à monsieur le bachelier. Échauffé par les regards de la Gitanilla , et par le vin qu’il étoit obligé de boire à chaque instant , pour répondre aux brindes qu’on loi portoit de toutes parts , il oublioil insensiblement avec quelle sorte de gens il s’enivroit. Nous demeurâmes à table jusqu’à l'approche du jour. Alors , après avoir dit adieu aux spadassins et à leurs nymphes , je sortis de la Tille avec deux d’entre eux , et nous primes le chemin de Tolède.