‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 483 sur 734 · CHAPITRE XII. an · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. an

les courses et les combats de taureaux , il me prit envie d'y aller. Je vis un grand nombre de seigneurs et des plus belles dames de la cour. On eût dit qu'on avoit choisi les personnes les plus aimables de la monarchie pour en former une si charmante assemblée

Avant que le bal commençât, les femmes se disputèrent les regards des hommes ; mais sitôt qu'on vit danser dona Isabelle de Sandoval , fille unique du duc d’Uzède, il n’y eut plus d’œillades que pour elle : chacun admira scs grâces , son air noble et majestueux , la douceur de ses pliés , la liaison de sa tète avec son corps et ses bras, et la finesse de son oreille : aussi , d'abord qu’elle eut achevé de danser, toute la salle retentit du bruit des applaudissements qu'elle reçut. Elle est inimitable I s’écrioit un marquis. Que ne paroit-il sur nos théâtres une pareille danseuse ! j’en voudrais prendre soin à quelque prix que ce fût. Je la prierais de me ruiner, disoit un comte. Je lui demanderais la préférence , disoit un duc. En un mot, tous les seigneurs furent enchantés de cette nouvelle Terpsichore. et je n’en fus pas moins frappé qu’eux.

On juge bien qu’une si riche et si noble héritière ne mauquoit point d’adorateurs. Parmi ceux qui aspiraient à l’honneur de l’épouser, aucun n’étoit plus en droit de se flatter de cette espérance que don Juan Tellès Giron, comte d'Urenna , fils unique du duc d’Ossone , et le plus digne de posséder Isabelle. Ce jeune seigneur exerçoit il la cour la charge de gentilhomme de la chambre du roi pour son père, qui étoit alors à Naples, dont il avoit le gouvernement.

Tandis que les amants de la fille du duc d’Uzède s’efforçoient par leurs soins de se supplanter les uns les autres, ce ministre envoya chercher le comte, et lui dit : Don Juan , vous savex l’étroite amitié qui nous lie , le duc votre père et moi , et l’intérêt que je prends aux affaires de votre maison î j’ai jugé à propes de vous entretenir en particulier , pour vous représenter que vous devex profiter du temps pendant que la fortune vous rit. Le duc d'Ossone a plus d'envieux et d’ennemis que jamais : ils travaillent sans relâche à te perdre , ils peuvent en venir â hout. Il faut , tandis que son crédit dure , songer à vous établir : vous êtes en âge de vous marier , et de posséder même de grands emplois. Il y a un an , poursuivit-il , que votre père m'écrivit pour me prier de vous chercher une femme. Je lui répondis qu’elle étoit toute trouvée ; mais comme il a cessé de m’en parler depuis ce temps-là, j’ignore s’il est toujours dans le même sentiment. Ne manquez pas, ajoutat-il de lui mander ce que je viens de vous dire, et de l’assurer que , s’il veut une bru de ma main ,

je lui en destine une qui est assez riche, assez belle et assez noble pour mériter d’avoir un beaupère tel que lui.

A ce discours, le comte d’Urenna, jugeant bien qu’Isabelle étoit la bru dont il s’agissoit, fit paraître sur son visage une joie que le duc d’Uzède ne remarqua pas sans plaisir. Ce ministre toutefois ne fit pas semblant de s’en apercevoir, et dit à don Juan : Envoyez donc en diligence un exprès à Naples, et la réponse que vous fera le vice-roi décidera de votre mariage. Le comte , pour marquer au duc d’Uzède l’impatience qu’il avoit d’être son gendre, prit aussitôt congé de son excellence, en lui disant qu’il alloit écrire à son père; et surle-champ il se rendit chez don Juan de Salzcdo , qu’il aimoil comme un ancien serviteur de sa maison, et sans le conseil duquel il ne faisoit rien. Il lui lit part de la conversation qu’il venoit d'avoir avec le ministre, et lui dit ensuite : Je ne sais qui je dois envoyer à Naples : j’aurais besoin d’un homme d’esprit et de confiance, qui pilt informer mon père de mille choses secrètes que je Poserais lui écrire.

Alors Salzcdo, songeant à moi, et croyant me procorer une bonne aubaine, me proposa comme une personne fort propre à s’acquitter de cette commission , et dont il répondoit. Là-dessus le comte, s’étant déterminé à se servir de moi, voulut m’entretenir. J’eus avec lui une conférence particulière, dans laquelle il me dit toutes les choses qu’il désirait que son père apprit. Enfin , après avoir reçu de ce jeune seigneur de trèsamples instructions, et deux paquets , l’un pour le duc , et l’autre pour la duchesse d’Ossone, avec une bourse de deux cents pistoles , je me disposai à partir pour l’Italie. Mais avant mon départ j’allai prendre congé du secrétaire Salzcdo , qui me dit en m’embrassant avec affection : Allez, mon cher don Chérubin, je suis ravi que vous fassiez ce voyage; il vous en reviendra de bonnes pistoles, et Lavina vùtebis ( ittora . le partis donc de Madrid ; et suivant de près un courrier que la cour envoyoit par terre à Naples, j’y arrivai presque en même temps que lui.

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