‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 491 sur 734 · CHAPITRE XVI. GÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. GÎ

qu'elle on mourut, Heureusement dons Mclancia, nu marraine, et don Balthasar de Favanella, son époux, n’en furent pas plus tût informés, qu’ils vinrent inc chercher à Moforido ; et , comme ils n’avoient point d’enfants , ils m’emmenèrent à Salamanque, dans le dessein de m’élever chez eux. Je retrouvai dans ma marraine et dans son mari de nouveaux parents , qui , me donnant tons les jours de nouvelles marques de tendresse , me perniettoient peu de sentir le malheur d’itre orpheline

Quoique je n’eusse guère alors plus de dix ans . j’ëtois si avancée pour mon âge , que je m’attirai l'attention de don Fernand de Gamboa , jeune gentilhomme de nos voisins. II venoit souvent au logis avec son père , qui vivoit dans une liaison si étroite avec don Balthasar, qu’ils étoient presque toujours ensemble. A la faveur de cette union , don Fernand avoit la liberté de me voir et de me parler quand il lui plaisoit. Comme il n’avoit que deux ou trois années plus que moi , ou ne croyoit pas devoir encore épier nos petits entretiens : cependant nous méritions déjà d’être observés; et peut-être s’en seroit-on bientôt aperçu , si toutà-coop on n'eût pas fait disparoitre à mes yeux don Fernand. Mais son père l’emmena brusquement à la cour avec lui , pour le mettre dans la garde espagnole , où il venoit d’obtenir une enseigne par le crédit de ses amis. Je fus deux ou trois jours fort affligée de la perte de mon amant ; mais enfin je m'en consolai comme une grande fille.

Peu de temps après le départ du jeune Gamboa, je fis naître une nouvelle passion. Don Balthasar, quoique âgé de cinquante et quelques années , prit dans rocs yeux un amour auquel je répondis d’abord sans m’en apercevoir, recevant les caresses qu’il me faisoit comme des marques innocentes de l'amitié d’un parrain ; car je l'appelois ainsi. Ce vieux pécheur m’auroit infailliblement séduite , si par bonheur ma marraine n’eût pénétré et fait avorter son dessein , en m'envoyant promptement à Carthagènc, dans un couvent dont l'abbesse étoit sa parente. Après avoir évité deux écueils dangereux , j’entrai dans ce monastère comme dans un port où vraisemblablement je devois être i couvert des traits de l’Amour. Mais ce dieu , attaché à sa proie , avoit résolu de me poursuivre partout ; et je ne crois pas qu’il y ait d’asile qui lui soit inaccessible

Madame l’abbesse, à qui dona Melancia m'avoit fortement recommandée , me prit en afTection. Elle me mit au nombre des pensionnaires et des jeunes religieuses qui composoient sa cour, et parmi lesquelles il y avoit des personnes d’une beauté parfaite. Toutes ces filles à l’envi s’empres-

soieut à la divertir par leurs talents. Celles qui avoient de la voix formoient des concerLs avec celles qui savoient jouer de quelque instrument ; et celles qui dansoient avec grâce concouroient aussi au plaisir de l'abbesse , laquelle , environnée de ces gentilles pucellcs, ressembloit à Diane au milieu de ses nymphes. Je voyois d’un œil d’envie les efforts que ces filles falsoient pour lui plaire, et j’aurois voulu réunir en moi tous leurs divers talents pour lui devenir pins agréable. Quoique j’eusse des principes de danse , et que je ne manquasse pas de voix , je n’étois qu’une ignorante, ou du moins je n'étois pas encore assez habile pour contribuer au divertissement de notre abbesse, qoi , voyant ma bonne volonté , me fit apprendre à danser et à chanter par deux excellents maîtres.

Ils curent peu de peine à me perfectionner dans ces deux arts , tant j’y avois de disposition. En moins d’une année ils me rendirent la meilleure chanteuse et la plus forte danseuse du couvent. J’appris aussi à pincer un lntb avec délicatesse ; de sorte que je devins peu à peu un sujet admirable et universel. Toutes les dames de Carlhagène qui venoient prendre part à nos fêtes m’accabloient de compliments , et n’oublioient pas d’en faire à madame l’abbesse sur l’avantage qu’elle avoit de posséder nue fille d’un si rare mérite. L'abbesse clic -même se faisoit honneur de mes talents, qu’elle regardoit en quelque façon comme son ouvrage. Néanmoins , au lieu de s'applaadir de me les avoir fait acquérir , elle devoit plutôt se le reprocher. Aussi eut-elle bientôt sujet de s’en repentir, lin de scs neveux , qu’elle aimoii tendrement , et qoi sc nommoit don Cregorio de Clévillemo , vint à Carthagènc exprès pour la voir, et pour passer quinze jours avec elle ; ce qn’il avoit coutume de faire une fois tous les ans. Ce cavalier étoit jeune , beau et très-bien fait. Il soupoit tous les soirs au parloir avec sa tante et ses pensionnaires favorites, du nombre desquelles j’avois l’honneur d’être. Les plus spirituelles tenoient pendant le repas des discours réjouissants pour divertir don Cregorio ; et , après le souper , toutes les personnes capables de former un concert s’asscmbloient , et la fête finissoit toujours par des danses.

Je remarquai le premier jour que Clévillente , charmé de voir tant de belles filles ensemble, promenoit sur elles des regards incertains , sans pouvoir se décider pour aucune. Quand l'une le touchoit par une voix moelleuse , l’autre le ravissoit par une danse remplie de grâces : il étoit aussi embarrassé qu’un sultan qui veut jeter le mouchoir. Il se détermina pourtant , et devint amoureux de ma figure, an préjudice de plusieurs personnes qui valoient mieux que moi. Il nie te lit

eu LF. BACHELIER DF SALAMANQUE.

assez connollrc par les œillades qu'il me lança le | le vil, altendu que sa tante ne consentirait point ,

second jour , ou plutôt il n’cul des yeux que pour voire sœur.

Je De fis pas semblant d'y prendre garde, et je 1 ne répondis point à ses mines ; mais le diable n’y perdit rien. Dès le moment qu’il me parut que je m’étois (ait un amant de don Cregorio, je me sentis naître de l'inclination pour ce cavalier, que j'avois auparavant impunément regardé. Quelle joie pour lui s’il eût pu lire sur mon visage ce qui se passoit dans mon cœur ! Mais j’y renfermai si bien mon amour naissant , qu’il n’en eut pas le moindre soupçon. Au contraire, s’imaginant que je n’avois (ait aucune attention à ses regards , il entreprit de me déclarer ses sentiments en termes formels ; et voici de quelle manière il réussit dans son entreprise.

Il fit confidence de sa passion à un jeune valet de chambre qu’il avoit , cl qui étoit un garçon fort adroit. Brabonel , lui dit-il ensuite, pourrois-tu bien faire tenir secrètement un billet à dona Francisca? Pourquoi non? lui répondit Brabonel ; j’ai fait des choses beaucoup plus difficiles. J’ai lié connoissance avec une tourière de ce couvent , et je puis vous assurer que je l’engagerai facilement à vous rendre ce petit service. Donnez-moi seulement votre lettre, et je me charge du reste.

Brabonel ne se vantait pas sans raison d’ètrc des amis de la tourière , puisque effectivement dès le mémo jour elle me dit , en me coulant secrètement daus la main un billet de Clévillcntc : Tenez , belle Francisca , lisez ce papier , vous y verrez quelque chose qui vous fera plaisir. Je lui demandai ce qna c’étoit ; mais au lieu de me répondre , elle s’éloigna de moi avec une précipitation qui me fit soupçonner cette bonne tourière d’étre un peu trop obligeante

Je trouvai en effet dans la lettre de don Cregorio une déclaration d’amour des plus vives ; et ce cavalier m’y prcssoit.pardes instances énergiques, de lui permettre de me parler en particulier. J’aurois dû, je l’avoue, porter d’abord ce billet à madame l’abbesse ; mais c’est ce que je ne fis point , et ce que je ne fus pas même tentée de faire : une fille de treize ans n’a pas tant de prudence. Plus flattée de la conquête d’un amant qui ne me déplaisoit pas , qu’irritée de son audace , je pris le parti de dissimuler , et de voir s’il persisterait à m’aimer, ou plutôt à vouloir me séduire ; car il n’avoit pas une autre intention. Il fit donc encore agir la tourière , qui ne se contenta pas de me remettre de sa part d’autres billets ; elle eut l’adresse de m'engager à lui faire réponse , et de nous ménager même une entrevue , dans laquelle don Cregorio me fit entendre qu’il avoit résolu de m’épouser ; mais que, pour y parvenir, il falloit qu’il ni’cn-

disoil-il , à notre mariage.

Il eut peu de peine a me persuader ; et, m’imaginant que je suivois un épouz , je me laissai docilement conduire sous un habit d’homme au château de Clévillcntc, oû pendant deus mois mon ravisseur eut pour moi de grandes attentions. 11 en eut moins dans la suite , et son amour enfin se refroidit. Je lui fis ressouvenir qu’il m’avoil promis de m’épouser , et je le pressai de me tenir parole ; il me paya de défaites. Cela me déplut ; et , piquée de sa mauvaise foi , je commençai à le mépriser. Du mépris je passai à la haine ; et lorsque j’en fus là , j’eus bientôt pris la résolution de quitter le parjure ; ce que j’exécutai courageusement, lin jour qu’il étoit allé à la chasse du côté d’.Vli- I eantc , je m’échappai sous mon habit d’homme , t et marchai vers Origucla , où j’arrivai sur la fin de la journée. J’entrai chez une bonne veuve qui te- | noit hôtellerie, et qui jugeant à mon air que je devois être un enfant de famille qui courait le pays : Mou petit gentilhomme , me dit-elle , que venez-vous faire à tiriguela ? Je viens , lui répondis-je, y chercher condition ; je servais à Murcie cd qualité de page une dame dont je n’étois pas content ; je l’ai quittée , et j’ai dessein d’aller de ville en ville jusqu’à ce que j’aie trouvé une nouvelle maîtresse , ou quelque seigneur qui veuille me prendre à son serv ice.

L’n garçon fait comme vous , me dit la fille de l’bûtcsse en se mêlant de notre entretien , ne sera pas long-temps dans la ville sans être bien placé. Je répondis par une révérence à ce gracieux compliment, et je m'aperçus que la personne qui venoit de le faire me considérait avec une extrême atteution. Je remarquai de plus que c’étoit une fille de ving-cinq à trente ans, assez jolie et très-bien faite : observation qu’un cavalier à ma place eût faite peut-être avec plus de plaisir que moi

Mc sentant lort fatiguée d'avoir marché toute la ' journée , je demandai une chambre pour m’y aller reposer. Juanitla, dit alors l'hOtcssc à sa fiHe, menez ce petit poulet au cabinet qui donne sur le jardin , et où il y a un bon lit. Juanilla m'y conduisit aussitôt, et, lorsque nous y fûmes toutes deux arrivées, clic inc dit : Seigneur page, vous serez ici comme un prince. Quand il vient loger dans j celle hôtellerie quelque homme d'importance,

| c’est dans cette chambre que nous le faisons coucher.

Pour mieux contrefaire un cavalier qui se trouve en pareil cas, je crus devoir faire le galant, et prodiguer des douceurs ; ce que je fis pourtant ] avec beaucoup de prudence , de peur d'allumer ! un feu que je ne pouvois éteindre. Mais, avec

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