CHAPITRE XVn. Ci'i
quelque circonspection que j’affectasse de lui parler, tous les mois flatteurs qui m’écbappoient éloient autant de flèches qui lui perçoient le cœur. Lorsqu’elle voulut se retirer, je l’embrassai, ci cet embrassement acheva de lui faire perdre la raison. Néanmoins elle sortit brusquement de la chambre comme une fille qu’agitent des mouvements trop tendres, et qui craint de succomber à sa foiblesse.
Je fus ravie de sa retraite ; et m’étant couchée un moment après, le sommeil s’empara de mes sens. Je me réveillai au milieu de la nuit; et entendant marcher quelqu’un dans la chambre , je demandai qui c’étoit. Aussitôt une voix me répondit d’un ton bas et plein de douceur : Beau page, qui goûtez le repos que vous ôtez aux autres , réveillez-vous pour apprendre votre victoire : vous avez enflammé Juanilla, qui mourra de douleur et de désespoir si vous dédaignez son cœur et sa main.
Je feignis , pour l’amuser, d’étre sensible à son amour , croyant que j’en serais quitte pour des discours passionnés ; mais elle s’approcha de mon lit, et m’agaça de manière qu’il me fut impossible delà tromper plus long-temps. Ma chère Juanilla, lui dis-je , que ne puis-je sceller voire passion du sceau de i’hyménéc ! Vous êtes la personne du monde pour qui j’aurais le plus de goût, si le ciel m’eût fait homme au hep de me faire naître fille comme vous.
Si les ténèbres de la nuit ne m’eussent pas caché son visage, je suis sûre que je l’aurais vue clianger de couleur à ces paroles ; et quand elle ne put plus douter de ma sincérité, je crois qu’elle fut un peu fâchée d’étre détrompée. Néanmoins, prenant en fille d’esprit le parti de rire de son erreur , elle se soumit de bonne grâce à la nécessité. Par ma foi , s’écria-t-cllc , je suis plus heureuse que sage, et il faut avouer que je l’ai échappé belle. Quand je songe à la foiblesse que je me sentois pour vous , je frémis d’un péril où je ne me suis point trouvée.
Lorsque je vis que Juanilla le prenoit sur ce ton, je suivis son exemple; et, après nous être toutes deux répandues en plaisanteries sur celte aventure , nous nous vouâmes l’une à l’autre une éternelle amitié. Pour m’engager à lui conter mes affaires, elle me fit confidence des siennes ; et j’tus tout lieu de juger par son récit qu’elle n’avoit |<as toujours rencouiré des filles sous des habits de garçon. La franchise de Juanilla excita la mienne. Je lui fis un détail fidèle de mon enlèvement, et lui appris pourquoi je m’étois séparée de mon ravisseur. Elle inc loua d’avoir eu la force de m’éloigner de ce lâche et perfide suborneur ; ensuite elle me conseilla de cesser de me travestir, afin,
ajouta-l-ellc en souriant , que d’autres filles n’y soient point attrapées.
Je n’ai pas, lui dis-je , une autre intention que celle de me mettre auprès de quelque dame de qualité ; et je suis en état d’acheter des habits de fille , en me défaisant d’un gras brillant que je tiens de don Gregorio. Gardez votre diamant, interrompit Juanilla, et me laissez suivre une idée qui me v ient. Je suis connue, et j’ose dire aimée, d’une riche et vertueuse dame qui fait son séjour à Origucla depuis la mort de son mari , qui étoit gouverneur de Mayorque. Je neveux qucl’entretenîr de vous un moment, et je ne doute pas qu’elle ne veuille vous avoir.
Je laissai agir Juanilla, qui me dit dès le jour suivant : J’ai parlé à la comtesse de Saint- Agoi; et, sur le portrait que je lui ai fait de vous, cette darne a témoigné qu’elle serait bien aise de vous avoir. Je lui ai, à la vérité, raconté votre infortune ; pardonnez-moi cette indiscrétion , je ne vous en ai que mieux servie. La comtesse est la meilleure | femme que j’aie jamais connue : une jeune fille qui a été séduite lui paraît plus digne de pitié que de mépris. En un mot, elle compatit a votre malheur, et n’impute votre faute qu’au traître qui vous l’a fait commettre.
Vous êtes donc à madame de Saint-Agni , continua la fille de l’hôtesse. Allez la trouver tout à l’heure ; elle veut vous voir en page , après quoi elle vous fera donner un antre habillement. Je remerciai Juanilla du service qu’elle m’avoit rendu , et m’étant fait enseigner la demeure de la comtesse, je m’y transportai sur-le-champ.