AV
ciru'intr; i.
H la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes 1rs modes nouvelles de France. Mutin mot, je m'appelle Asmodée, surnommé le Diable boiteux.
lié quoi ! s’écria don Cleophas , vous seriez ce fameux Asmodée dont il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m’avez pas dit tous vos amusements; vous avez oublié le meilleur. Je sais que vous vous divertissez quelquefois à soulager les amants malheureux : à telles enseignes, que, l'année passée, un bachelier de mes amis obtint, par votre secours, dans la ville d’Alcaia, les bonnes grâces de la femme d’un docteur de l’université. Cela est vrai, dit l’esprit ; je vous gardois celui-là pour le dernier. Je suis le démon de la luxure, ou, pour prier plus iKmorablement, le dieu Cupidon ; car les poètes m’ont donné ce joli nom , et ces messieurs me peignent fort avantageusement. Ils disent que j’ai des ailes dorées, un bandeau sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les èpules , et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à l’heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté.
Seigneur Asmodée , répliqua Lcandro Ferez , il y a long-temps , comme vous savez , que je vous suis entièrement dévoué : le péril que je viens de courir en put faire foi. Je suis bien aise de trouver l’occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans doute un vase* enchanté : je lenterois vainement de le dél>ouchrr, ou de le briser : ainsi je ne sais ps trop bien de quelle manière je pourrai vous délivrer de prison. Je n’ai pas un grand usage de ces sortes de délivrances ; et , -entre nous, si, tout fin diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d’aiïairc, comment un chétif mortel en pourra-t-il venir à bout? Les liommcs ont ce pouvoir, répndit le démon. La fiole où je suis retenu n’est qu’une simple bouteille de verre, facile à briser. Vous n’avez qu’à la prendre , et qu’à la jeter pr terre . j’approltrai tout aussitôt en forme humaine. Sur ce p>int là, dit l’écolier, la chose est plus aisée que je ne pnsois. Apprenez -moi donc dans quelle fiole vous êtes ; j’en vois un assez grand nombre de preilles, et je ne puis la démêler. C'est la quatrième du côté de la fenêtre , répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d’un cachet magique soit sur le houchon , la bouteille ne laissera ps de se casser.
Cela suffit , reprit don Cléophas. Je suis prêt à faire ce que vous souhaitez ; il n’y a plus qu’une plitc difficulté qui m’arrête : quand je vous aurai rendu le scnrice donc il s’agit , je crains de pyer les pis cassés. Il ne vous arrivera aucun malheur, reprtit le démon ; au contraire, vous serez conteiit de ma rcconuoissancc. Je vous apprendrai
tout ce que vous voudrez savoir ; je vous instruirai de tout ce qui se ps.se dans le monde; je vous découvrirai les défauts des hommes; je serai votre démou tutélaire ; et , plus éclairé que le génie de Socrate , je prétends vous rendre encore plus savant que ce grand philosophe. En un mot , je me donne à vous avec, mes lionnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles les unes que les autres.
Voilà de belles promesses , répliqua l'écolier ; mais vous autres, messieurs les diables, un vous accuse de nVtre ps fort religieux à tenir ce que vous nous promettez. Cette accusation n'est pas sans fondement , reprtit Asmodée. La plupi t de mes confrères ne se font ps un scrupule de vous manquer de proie. Pour moi , outre que je ne puis trop pyer le service que j’attends de vous, je suis esclave de mes serments; et je vous jure, par tout ce qui les rend inviolables, que je ne vous (romprai pint. Comptez sur l’assuranro que je vous en donne; et, ce qui doit vous être bien agréable, je m’offre à vous venger, dès cette nuit , de doua Thomasa , de cette perfide dame qui avoit caché chez elle quatre scélérats pur vous surprendre et vous forcer à l’épouser.
Lejeune Zamhullo fut prticulièremcnt charmé de celte dernière promesse. Pour en avancer l’accomplissement, il se hâta de prendre la fiole où étoil l’esprit ; et. sans s'embarrasser davantage de ce qu’il en purroit arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se brisa en mille pièces, et inonda le plancher d’une liqueur noirâtre , qui s’évapra pu à pu, et se convertit en une fumée, laquelle, venant à se dissipr tout-à-coup, fit voir à l’écolier surpris une figure d’homme en manteau , de la hauteur d’environ deux pieds et demi , appuyé sur deux béquilles. Ce ptit monstre boiteux avoit des jambes de bouc , le visage long, le menton pointu, le teint jaune et noir, le nez fort écrasé; scs yeux, qui paroissoicnl très-petits, ressembloient à deux charbons allumés ; sa bouche excessivement fendue éloit surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée de deux lipps sans preilles.
Ce gracieux Cupidon avoit la tète enveloppée d’une espèce de turban de crépon rouge , relevé d’un bouquet de plumes de coq et de pou. Il prtoit au cou un large collet de toile jaune , sur lequel étocent dessinés divers modèles de colliers et de pndants d’oreilles. II étoil revêtu d'une rol»c courte de salin blanc , ceinte par le milieu d'une large bande de parchemin vierge , toute marquée de caractères talismaniques. On voyoit pints sur celte robe plusieurs corps à l'usage des dames, très-avantageux pur la gorge, des écharpes, des tabliers bigarrés , et des coiffures nouvelles, toutes plus extravagantes les unes que les autres.
A * LE PIABL
Mais tout cria n’éloit rien en raui|>araison de whi manteau , dont le fond étoil aussi de salin blanc. ll\ av oit dessus one infinitéde figures peintes à rentre de la Chine, avec une si grande liberté de pinceau , cl des expressions si fortes, qu’on jugeoit bien qu’il fa I loi l que le diable s’en fut mêlé. On y renia rquoit, d’un côté, une dame cs|>agnole couverte de si mante, qui agaroit un étranger à la promenade ; et de Taiilre , une dame française qui étudioit dans un miroir de nouveaux airs de visage pour les essayer sur un jeune abbé qui paroissoit à la portière de sa chambre avec des mouches et du rouge. Ici, des cavaliers italiens chanloicôt et jouoienl de la guitare sous les balcons de leurs maîtresses; et là, des Allemands déboulonnés, tout en désordre, pris de vin et plus barbouillés de tabac que des petits-maîtres français, entouroient une table inondée des débris de leur dé- I inutile. Onapercevoit dans un endroit un seigneur musulman sortant du bain , et environné de toutes les femmes de son sérail, qui s’empressoient à lui rendre leurs services ; on découvrait dans un autre un gentilhomme anglais qui présentoit galamment à sa dame une pipe et de la bière.
On y démèloit aussi des joueurs merveilleusement bic^l représentés : les uns, animés d’une joie vive, rcmplissoient leurs chapeaux de pièces d’or et d’argent ; et les autres, ne jouant plus que sur leur parole, lançoient au ciel des regards sacrilèges, en mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin l’on y voyoit autant de choses curieuses que sur l’admirable bouclier que le dieu Yulcain fit à la prière de Thélis ; mais il y avoil celte différence entre les ouvrages de ces deux boiteux , que les figures du lxuu lier n’avoient aucun rapport aux exploits d’Achille, et qu'au contraire rdlesdu manteau éioieni autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la suggestion d'Asmodéc.
Suite de la délivrance d’Asmodée.
démon, s’apercevant que sa vue ne prévenoit pas en sa faveur l’écolier, lui dit en souriant : Hé bien, seigneur don Cleophas Ixandrn Ferez Zamhullo , vous voyez le charmant dieu des amours , ce souverain maitre des cœurs. Oue vous semble de mon air et de nia beauté? Les poètes ne sontils pas d’excellents peintres? Franchement, répondit don Cleophas , ils sont un peu flatteurs. Je crois que vous ne parûtes |>as sous ces traits devant Psyché. Oh ! pour cela non, repartit le Diable; j’empruntai ceux d’un petit marquis français, pour me faire aimer brusquement. Il faut bien coin rir le vice d’une apparence agréable, autrement il ne plairait pas. Je prends toutes les formes que
E BOITEUX
1 je veux , et j'aurais pu me montrer à vas yeux sous un plus beau corps fantastique; mais, puisque je me suis donné tout à tous, el que j’ai dessein de ne vous rien déguiser, j’ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus convenable à l’opinion qu’on a de moi et de mes exercices.
Je ne suis pas surpris, dit Leandro, que vous soyez un peu laid : | ordonnez , s’il vous plaît , le terme ; le commerce que nous allons avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s’ac- I cordent fort avec l’idée que j’avois de vous ; mais ! apprenez-moi , de grâce , pourquoi vous êtes boiteux.
C’est , répondit le démon , pour avoir eu autrefois en France un différend avec Pillardoc, le diable de l’intérêt. Il s’agissoit de savoir qui de nous i deux posséderait un jeune Manceau qui venoil à I Paris chercher fortune. Comme c’étoit un cxccl- ! lent sujet, un garçon qui avoit de grands talents ,
' nous nous en disputâmes vivement la possession.
1 Nous nous battîmes dans la moyenne région de l’air, j Pillardoc fut le plus fort , et me jeta sur la terrç , de la même façon que Jupiter, à ce que disent les poètes, culbuta Vtücain. La conformité de ces aventures fut cause que mes camarades me surnommèrent le Diable boiteux. Ils me donnèrent en raillant ce sobriquet , qui m’est resté depuis ce temps-là. Néanmoins, tout estropié que je suis, je ne laisse pas d’aller bon train. Vous serez témoin de mon agilité.
i Mais, ajouta-t-il , finissons cet entretien. Hâtons-nous de sortir de ce galetas. Le magicien y va bientôt monter, pour travailler à rimnior table d’une belle Sylphide qui le vient trouver ici toutes les nuits. S’il nous surprenoit, il ne manquerait pas de me remettre en bouteille, et il pourrait bien ; vous y mettre aussi. Jetons auparavant par la fe- | «être les morceaux de la fiole brisée , afin que l’en- | chanteur ne s’aperçoive pas de mon élargissement.
Quand il s’en apercevrait après notre départ , j Zambullo. qu’en arrivcroit-il? Ce qu’il en arriverait ? répondit le boiteux ; il paraît bien que vous n’avez pas lu le livre de la contrainte. Quand j’irais me cacher aux extrémités de la terre, ou de la région qu’habilcnt les salamandres enflammées ; quand je descendrais chez les gnomes ou dans les plus profonds abîmes dis mers , je n’y serais point à couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si fortes, que tout l’enfer en tremblerait. J’aurais beau vouloir lui désobéir, je serais obligé de paraître , malgré moi , devant lui , pour subir la peine qu’il voudrait m’imposer.
Cela étant , reprit l’écolier , je crains fort que notre liaison ne soit pas de longue durée : ce redoutable nécromancien découvrira bientôt votre fuite. C’est ce que je ne sais point , répliqua l’es-
prit , parce que nous ne savons pas ce qui doit arriver. Comment , s’écria Lcandro Perez , les démons ignorent l’avenir ? Assurément , repartit le Diable ; les personnes qui se fient à nous làdessus sont de grandes dupes. C’est ce qui fait que les devins et devineresses disent tant de sottises , et en font tant faire aux femmes de qualité qui vont les consulter sur les événements futurs. Nous ne savons que le passé et le présent. J’ignore donc si le magicien s’apercevra bientôt de mon absence ; mais j’espère que non. Il y a ici plusieurs fioles semblables à celle où j’étais enfermé ; il ne soupçonnera pas qu’elle y manque. Je vous drai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de droit dans la bibliothèque d’un financier : il ne pense point à moi ; et quand il y pcnscroit , il ne me fait jamais l’honneur de m’entretenir : c’est le plus fier enchanteur que je connoisse. Depuis le temps qu’il me tient prisonnier, il n’a pas daigné me parler une seule fois.
Quel homme ! dit don Cleophas. Qu’avez-vous donc fait pour vous attirer sa haine? J’ai traversé un de ses desseins , repartit Asmodéc. Il y avoit une place vacante dans certaine académie : il prétendu! l qu’un de scs amis l’eût; je voulois la faire donner à un autre : le magiscicn fit un talisman composé des plus puissants caractères de la cabale ; moi , je mis mon homme au service d’un grand ministre, dont le nom l’emporta sur le talisman.
Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces de la fiole cassée , et les jeu par la fenêtre. Seigneur Zambullo, dit-il ensuite à l’écolier , sauvons-nous au plus vite : preuez le bout de mon manteau , et ne craignez riéti. Quelque périlleux que parût ce parti à don Cleophas, il aima mieux l’accepter que de demeurer exposé au ressentiment du magicien ; et il s’accrocha le mieux qu’il put au diable, qui l'emporta dans le moment.
Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'écolier ; et des premières choses qu'il lui fit voir.
Asmodéc n’avoit pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l’air comme une flèche décochée avec violence , et s’en alla sc i>crcher sur la tour de San Salvador. Dès qu’il y eut pris pied , il dit à son compagnon : Hé bien , seigneur Lcandro , quand on dit d’une rude voiture que c’est une voiture de diable, n’est-il pas vrai que celte façon de parler est fausse ? Je viens d’en vérifier la fausseté , répondit poliment Zambullo. Je puis assurer que c’est une voiture plus douce qu’une litière , et avec cela si diligente , qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer sut la roule.
Oh çà , reprit le démon , vous ne savez pat pourquoi je vous amène ici: je prétends vous montrer tout ce quj se passe dans Madrid ; et comme je veux débuter par ce quartier-ci , je lté* pou vois choisir un endroit plus propre à l’exécution de mon dessein. Je vais, par mon pouvoir diabolique , enlever les toits des maisons ; et malgré les ténèbres de la nuit , le dedans va s’ouvrir à vos yeux. A ces mots, il ne fit simplement qif étendre le bras droit , et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l’écolier vit, comme en plein midi, l’intérieur des maisons , de même , dit Luis Volez de Gucvara *. qu’on voit le dedans d’un pâté dont on vient d’ôter la croûte.
Le spectacle étoit trop nouveau pour ne pas afi tirer son attention tout entière. Il promena sa vue I de toutes parts ; et la diversité des choses qui I l’environnoient eut de quoi occuper long temps sa curiosité. Seigneur don Cleophas , lui dit le | Diable, cette confusion d’objets que vous regardez : avec tant de plaisir est , à la vérité , très-agréable I à contempler ; mais ce n’est qu’un amusement frivole. Il faut que je vous le rende utile ; et, pour vaus donner une parfaite connoissancc de la v ie humaine, je veux vous expliquer ce que font toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vôus découvrir les motifs de leurs actions et vous révéler i jusqu’à leurs plus secrètes pensées, j Par où commencerons-nous? Observons d’abord dans cette maison à ma droite ce vieillard qui ; compte de l’or et de l’argent. C’est un bourgeois * avare. Son carrosse , qu’il a eu presque pour rien i à l’inventaire d’un alcade de Cortc , est tiré par deux mauvaises mules qui sont dans son écurie , et qu’il nourrit suivant la loi des douze tables , c’està-dire qu’il leur donne tous les jours à chacune une livre d’orge ; il les traite comme les Romains traitoient leurs esclaves. Il y a deux aus qu’il est revenu des Indes , chargé d’une grande quantité do lingots , qu’il a changés en espèces. Admirez ce vieux fou; avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses richesses! il ne peut s’en rassasier. Mais preuez garde en même temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y remar- | quez-vous deux jeunes garçons avec line vieille \ femme ? Oui , répondit Cleophas. Ce sont tppfi- [ remment ses enfants ? Non , reprit le Diable , co ! sont ses neveux qui doivent en hériter , et qui ,
| dans l’impatience où ils sont de partager ses dépouilles , ont fait venir secrètement une sorcière pour savoir d’elle quand il mourra.
J’aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants. L’un est une coquette surannée qui se couche après avoir laissé ses cheveux , ses
i 1 L'auteur du Diable bviteux espagnol.
6 n: niABLi
sourcils cl scs «lents sur sa toilette ; l'autre . un galant sexagénaire qui relient de faire l’amour. Il a déjà ôté son «cil et sa moustache postiches , avec sa perruque . qui rar lioil une tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de bois , pour se mettre au lit avec le reste .
Si je iu’co fie à nu s jeux , dit Zaïnbullo , je vo s dans cette maison une grande et jeune bile faite à peindre. Qu’elle a l’air mignon ! Hé bien , reprit le boiteux, celle jeune beauté qui vous frappe est sœur aînée de ce galant qui va se coucher. Un peut dire qu’elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle. Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les mécanique**. Sa gorge et ses hanches sont artificielles ; et il u’v a pas long-temps qu’étant allée au sermon, elle I .tissa tomber ses fesses dans l’auditoire. Néanmoins , comme elle se donne un air de mtueure , il v a deux jeunes cavaliers qui se disput* nt scs bonnes grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés! il me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.
liiez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là dans une maison bourgeoise, sur la lin d’un souper de famille. Ou j chante des cantate. l u vieux jurisconsulte eu a fait la musique, et les paroles sont d’un alguazil1 qui fait l’aimable, d’un fat qui conqiose des vers pour sou plaisir cl pour le supplice des autres. I ne cornemuse et une épinelie forment la sympho.iic. I n grand flandrin de chantre à voix claire fait le dosas, et une jeune fille , qui a la voix fort grosse, fait la basse. O la plaisante chose ! s’écria don Clcophas en riant : quand on voudrait donner exprès un concert ridicule, on n’j réussir oit pas si bien.
Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique , |*>ursuivil le démon; vous y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour s'endormir voluptueusement , car ils sont d’une dame qu’il adore , qui lui fait faire tant de délieuses, qu’il sera bientôt réduit à solliciter une vice-royauté.
Si tout repose dans cet hôtel , si tout y est tranquille , eu récompense ou se donne bien du mouvcniiiildans la maison prochaiuc à main gauche.
Y démélez-vous une dame dans un lit de damas ronge ? C’est une personne de condition, (/est doua tabula, qui vient d’envoyer chercher une sage-fuinme , et qui va donner un héritier au j vieux don Torribio, son mari, que vous voyez auprès d’elle. N’ êtes- vous pas charmé du bou lia- | turd de cet époux? Les cris de sa chère moitié 1 lui perccut lame : il est pénélié de douleur; il !
* lTii nlioMzit r*i n* que -ont ru l iante les cun - j nttoaii r5 , rurpte qu il put te Upcc*
BOITEUX
] souffre autant qu’elle. Avec quel soin et quelle ardeur il s’empresse à la secourir! Effectivement , dit Lcandro , voilà un boiiune liien agité* ; mais j’en ajierçois un autre qui paroit dormir d’un pm- , fond sommeil dans la même maison , sans sc sou- , cier du succès de l’affaire. La chose doit («ourlant l’intéresser , reprit le boiU’ux , puisque c’est uii domestique qui est la cause première des douleurs de sa maîtresse.
Regardez un peu au-delà , continua-t-il , et considérez dans une salle basse cet hypocrite qui sc frotte de vieux-oing pour aller «i une assemblée de ! sorciers qui se tient celte nuit entre Saint-Sebastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l’heure pour vous donner cet agréable passetemps , si je ne craigitois d’être reconnu du démon qui fait le bouc à celle cérémonie.
Ce diable et vous , dit l’écolier , vous n’étes donc pas bous amis ? Non parbleu . reprit Asmodée. C’est ce même Pillardoc dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait ; il ue manquerait d’avertir de ma fuite mou magicien. Vous avez eu peut-être encore quelque démêlé avec ce Pikudoc? Vous l’avez dit, reprit le démon: il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un enfant de Paris qui sougeoit à s’établir. Nous prétendions tous deux en disposer ; il eu vouloil faire un commis, j’en vouloir faire un homme à bonnes fortunes ; nos camarades eu firent un mauvais moine pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia ; nous nous embrassâmes , et depuis ce tenqis-là nous sommes ennemis mortels.
I /lissons- là cette belle assemblée , dit don Clco- | >bas, je im* suis nullement curieux de m’y trouver ; continuons plutôt d’examiner ce qui sc présente à notre vue. Que signilieut ces étincelles de feu qui sortent de celte cave? C’est une des plus folles occupations des hommes, répondit le Diable. Ce personnage qui .«dans cette cave, est ati- ; près de ce fourneau embrasé, est un souffleur ; le feu consume peu à peu son riche patrimoine , et il ne trouvera jamais ce qu'il cherche. Entre nous, la pierre philosophale n’est qu’une belle chimère , (pie j'ai moi-même forgée pour me jouer de l’esprit Inimain , qui veut {tasser les horucs qui lui ont été* prescrites.
Ce souffleur a pour voisin un bon apulhicam- , qui n’est |vas encore couché*. Vous le voyez, qui travaille dans sa boutique avec son é|x*isc surannée et sou garçon. Savez- vous ce qu'ils font ? Le mari conqiosc une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier demain. Dr garçon fait une tisaue laxative, et la femme pile dans un mortier des drogues astringentes.
J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de
i’apotliiraire. dit ZambuUo. un homme qui se lève ri s'habille à la hâte. Malpeste! répondit l’esprit , c'est un médecin qu’on appelle pour une affaire bien pressante. On vient le rherrlMT de la part d’un prélat qui , depuis une heure qu’il est au lit, a toussé deux ou trois fois.
Portez la vue au-delà, sur la droite, et tâchez de découvrir dans un grenier un homme qui se promène en chemise, à la sombre clarté d’une lampe. J’y suis, s’écria l’écolier, à telles enseignes, que je ferois l’inventaire des meubles qui sont dans ce galetas : il n’y a qu’un grabat , un placot et une table, et les murs me fiaroissent tout barbouillés de noir. Le personnage qui loge si haut est un poêle , reprit Asmodée , et ce qui vous paroi! noir , ce sont des vers tragiques de sa façon (lotit il a tapissé sa chambre, étant obligé, faute de papier , d’écrire ses poèmes sur le mur.
A le voir s’agiter et se dément? comme il fait en se promenant , «Ut don Clcophas, je juge qu’il compose quelque ouvrage d’importance. Vous n’avez |)as tort d’avoir celle pensée , répliqua le boiteux : il mit hier la dernière main à une tragédie, intitulée le Déluge universel. On ne saurait lui reprocher qu’il n’a point observé l’unité de lieu , puisque toute l’action se passe dans l’arche de Noé.
Je vous assure «pie c’est une pièce excellente ; toutes les bêtes y parlent comme des docteurs. 11 a dessein de la dédier ; il y a six heures «pi’il travaille à l’épi ire dédicatoire; il en est à la dernière phrase en ce moment. On peut dire «pic c’est un chef-d’eeuvre que cette dédicace : toutes les vertus morales et politiques , toutes les louanges qu’on |icut donner à un homme illustre par ses ancêtres et par lui-même, n’y sont point épargnées ; jamais auteur n’a tant prodigué l’cnccns. A qui prétendil adresser un éloge si magnifique? reprit l’écolier. Il n’en sait rien encore, repartit le Diable; il a laissé le nom en blanc. II cherche quelque riche soigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié d’autres livres; mais les gens qui paient des épîtrrs dédicatoircs sont bien rares aujourd’hui : c’est un défaut dont les seigneurs se sont corrigés , et par là ils ont rendu un grand service au public , qui étoit accablé de pitoyables productions if esprit, attendu «pic la plupart des livres ne se faisoient autrefois «pie pour le produit des dédicaces.
A propos d’épitre dédicatoire, ajouta le démon, il faut que je vous ra|>porle un trait assez singulier. Une femme de la cour ayant permis qu’on lui dédiât an ouvrage, en voulut voir la dédicace avant qu’on l'imprimât; et ne s’y trouvant pas ranci bien louée à son gré, elle prit la peine d’en composer une de sa façon, et de l’envoyer à l'auteur, pour la mettre à la tète de son ouvrage.
Il me semble, s'écria Leandro, que voilà des voleur* qui s'introduisent dans une maison par un balcon. Vous ne vous trompez point , dit Asmodée, ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier : suivons-Ies de l’œil; voyons ce qu’ils feront. Ils v isitent le comptoir ; ils fouillent partout : mais le banquier les a prévenus ; il partit hier pour la Hollande , avec tout ce qu’il avoit d’argent dans ses coffres.
Examinons, dit ZambuUo, un autre voleur (pii monte |>ar une échelle de soie à un balcon. Celuilà n’est pas ce que vous pensez, répondit le boiteux ; c’est un marquis qui tente l'escalade , pour se couler dans la chambre d’une fille qui veut cesser de l’être. Il lui a juré très- légèrement qu’il l’épousera , et elle n’a (vas manqué de se rendre à ses serments ; car , dans le commerce de l’ainour, les marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place.
Je suis curieux, reprit l’écolier, d’apprendre ce que fait certain homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit avec application, et il y a près de lui une petite figure noire qui lui conduit la main en écrivant. L’homme qui écrit, répondit le Diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur très-rcconnnissant , altère un arrêt rendu en faveur d’un pupille ; et la petite figure noire qui lui conduit la main est Griflaél, le démon des greffiers. Ce Griffaêl, répliqua don Cleophas, n’occupe donc cet emploi (pie par intérim : puisque Flagel est l’esprit du barreau, les greffes, ce me semble, doivent être de son département? Non , repartit Asmodée : les greffiers ont été jugés dignes d’avoir leur diable particulier, et je vous jure qu’il a de l’occupation de reste.
Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier , une jeune dame qui occupe le premier appartement. C’est une veuve, et l’homme que vous voyez avec elle est son oncle , qni loge au second étage. Admirez la pudeur de cette veuve : elle ne veut pas prendre sa chemise devant son oncle; elle passe dans un cabinet, pour se la faire mettre par un galant qu’elle y a caché. +
Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux de ses pareil Ls , qui n’a pas son pareil au l monde pour plaisanter. Voluninius, si vanté par 1 Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel, u’éloil pas un si fin railleur. O bachelier, nommé par excellence dans Madrid le tachelier Donoso,
| est recherché de toutes les personnes de la cour ci 1 de la ville qui donnent à manger; c’est à qui l'aura. Il a un talent tout particulier |>our réjouir les convives : il fait les délices d'ime table : aussi ; va-t-il tous les jours diucr dans quelque bonne I maison, d'où il ne revient qu’à deux heures
ft LE DIABLE
après minuit. Il est aujourd’hui cher le marquis d’Alcazinas. où il n’est allé que par hasard. Comment, par hasard? interrompit Leandro. Je vais m’expliquer plus clairement , repartit le Diable. U y avoit ce matin, sur le midi , à la porte du bachelier , cinq ou six carrosses qui venoienl le chercher de la part de différents seigneurs ; il a fait monter leurs pages dans son appartement , et leur a dit , en prenant un jeu de caries : Mes amis , comme je ne puis contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n’en veux point préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J’irai dîner chez le roi de trèfle.
Quel dessein, dit don Clcophas, peut avoir, de l'autre côté de la rue, certain cavalier qui sc tient assis sur le seuil d’une porte? attendil qu’une soubrette vienne l’introduire dans la maison? Non, non, répondit Asmodéc; c’est un jeune Castillan qui file l’amour parfait : il veut ! par pure galanterie, à l’exemple des amants de l’antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de temps en temps une guitare, en chantant des romances de sa composition ; mais son infante , couchée au second étage , pleure , en l’écoutant , l’absence de son rival.
Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux cor|«-de-logis séparés : l’un est occupé par le propriétaire , qui est ce vieux cavalier qui tantôt se promène dans son appariement, et tantôt se laisse tomber dans un fauteuil. Je juge, dit Zambullo, qu’il roule dans sa tète quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l’on s’en rapporte à la richesse qui brille dans sa maison , ce doit être un grand de la première classe. Ce n’est pourtant qu’un contador, répondit le démon. U a vieilli dans des emplois très-lucratifs. 11 a quatre millions de bien. Comme il n’est pas sans inquiétude sur les moyens dont il s’est servi pour les amasser, et qu’il se voit sur le point d’aller rendre scs comptes dans l’autre monde , il est devenu scrupuleux : il songe à bâtir un monastère ; il se flatte qu’après une si bonne œuvre il aura la conscience en repos.
11 a déjà obtenu la permission de fonder un couvent; mais 'il n’y veut mettre que des religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres, et d’une extrême humilité. Il est fort embarrassé sur le choix.
Le second corps-de-logis est habité par une belle dame qui vient de se baigner dans du lait , cl de se mettre au Ut tout à l'heure. Cette voluptueuse personne est veuve d’un chevalier de Saint- Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu’uu beau nom ; mais heureusement eUe a pour amis deux conseillers du conseil de Castille, qui font à frais communs la dépense de sa maison.
Oh! oh! s’écria l’écolier, j’entends retentir l’air
BOITEUX
de cris et de lamentations; viendroil-il d’arriver quelque malheur? Voici ce que c’est, dit l’esprit ; deux jeunes cavaliers jouoient ensemble anx cartes , dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées. Ils se sont échauffés sur un coup , ont mis l’épée à la main , et se sont blessés tous deux mortellement : le plus âgé est marié, et le plus jeune est ûls unique; ils vont rendre Pâme. La femme de l’un et le père de l’autre , avertis de ce funeste accident, viennent d’arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. Malheureux enfant, dit le père en apostrophant son fils , qui ne saurait l’entendre , combien de fois t’ai- je exhorté à renoncer au jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu’il te coûterait la vie? Je déclare que ce n’est pas ma faute si tu péris misérablement. De son côté, b femme sc désespère. Quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu’elle lui a apporté en mariage ; quoiqu’il ait vendu toutes les pierreries qu’elle avoit , et jusqu’à scs habits , elle est inconsolable de sa perte ; elle maudit les cartes , qui en sont la cause ; elle maudit celui qui les a inventées ; elle maudit le tripot et tous ceux qui l’habitent.
Je plains fort les gens que b fureur du jeu possède, dit don Cleophas; ils ont souvent l’esprit dans une horrible situation. Grâce au ciel, je ne suis point entiché de ce vicc-là. Vous en avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus raisonnable , à votre avis , d’aimer les courtisanes? et n'avez-vous pas couru risque ce soir d'être lue par des spadassins? J’admire messieurs les hommes : leurs propres défauts leur paraissent des minuties , au lieu qu’ils regardent ceux d’autrui avec un microscope.
Il faut encore, ajouta-t-il , que je vous présente des images tristes. Voyez, dans une maison à deux pas du tripot, ce gros homme étendu sur un lit : c’est un malheureux chanoine qui vient de tomber en apoplexie. Son neveu et sa petite nièce , bien loin de lui donner du secours , le laissent mourir , et se saisissent de ses meilleurs effets , qu’ib vont porter chez des recéleurs ; après quoi ils auront tout le loisir de pleurer et de se lamenter.
Remarquez-vous près de là deux hommes que l’on ensevelit? Ce sont deux frères; ilséloient malades de b même maladie , mais ils se gouvernoient différemment ; l’un avoit une confiance aveugle en son médecin , l’autre a voulu bisser agir b nature ; ils sont morts tous deux : celui-là pour avoir pris tous les remèdes de son docteur, celuici pour n’avoir rien voulu prendre. Ccb est fort embarrassant , dit Leandro. Eh ! que faut-il donc que fasse un pauvre malade? C’est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le Diable; je sais