‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 6 sur 734 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

bien qu’il y a de bons remèdes, mais je ne sais s’il y a de bons médecins.

Changeons de spectacle , poursuivit-il ; j’cn ai de plus divertissants à vous montrer. Entendezvous dans la rue un charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce malin un cavalier de dixsept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour célébrer ses noces par un concert bruyant de bassins, de poêles et de chaudrons. Vous m’avez dit, interrompit l’écolier, que c’étoit vous qui faisiez les mariages ridicules ; cependant vous n’avez point de part à celui-là. Non vraiment, repartit le boiteux , je n’avois garde de le faire, puisque je n’étois pas libre ; mais quand je l’aurois été, je ne m’en scrois pas mêlé. Cette femme est scrupuleuse : elle ne s*est remariée que pour pouvoir goûter sans remords des plaisirs qu’elle aime. Je ne forme point de pareilles unions ; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu’à les rendre tranquilles.

Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit Zambullo , un autre , ce me semble , frappe mon oreille. Celui que vous entendez en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il y a un gros capitaine flamand , un chantre français, et un officier de la garde allemande, qui chantent en trio. Us sont à table depuis huit heures du matin , cl chacun d’eux s’imagine qu’il y va de l’honneur de sa nation d’enivrer les deuv autres.

Arrêtez vos regards sur cette maison isolée visà-vis celle du chanoine ; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la débauche avec trois hommes de la cour. Ah î qu’elles me paraissent jolies ! s’écria don Cleophas : je ne m’étonne pas si les gens de qualité les courent. Qu’elles font de caresses à ceux-là! il faut qu’elles soient bien amoureuses d’eux! Que vous êtes jeune! répliqua l’esprit: vous ne conuoissez guère ces sortes de dames ; elles ont le coeur encore plus fardé que le visage. Quelques démonstrations qu’elles fassent , elles n’ont pas la moindre amitié pour ces seigneurs : elles en ménagent un pour avoir sa protection , et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. 11 en est de même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour elles , ils n’en sont pas plus aimés ; au contraire tout payeur est traité comme un mari : c’est une règle que j’ai établie daus les intrigues amoureuses ; mais laissons ces seigneurs savourer des plaisirs qu’ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les attendent dans la nie , se consolent dans la douce espérance de les avoir gratis.

Expliqucz-moi , de grâce, interrompit leandro Pcrez , un autre tableau qui frappe mes yeux. Tout le monde est encore sur pied dans cette grande maison à gauche. D’où vient que les uns rient

à gorge déployée , et que les antres dansent ? On y célèbre quelque fête apparemment? Ce sont des noces, dit le boiteux ; tous les domestiques sont daus la joie : il n’y a pas trois jours que dans ce même hôtel on étoit dans une extrême affliction. C’est une histoire qu’il me prend envie de vous raconter : elle est un peu longue , à la vérité ; mais j’espère qu’elle ne vous ennuiera point. Eu même temps il la commença de cette sorte.

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