‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 50 sur 734 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ils ne cessèrent de gémir et de soupirer pendant toute la navigation. U n’en fut pas de même du reste de l'équipage : comme le vent étoit toujours favorable, il ne tarda guère 1 découvrir les côtes d’Espagne.

A cette vue tous les esclaves se livrèrent à la Joie ; et , quanti le vaisseau fut heureusement arrivé au port de Dénia , chacun prit son parti. La veuve de Cifuentes et le Tolédan envoyèrent un courrier à Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona Tfieodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reçue de tous ses parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit une vive affliction quaud il apprit la mort de son neveu.

Il le fit bien paraître, lorsque, accompagné des parents de la veuve de Cifuentes , il se rendit à Dénia , et qu’il voulut voir le corps du malheureux don Fadrique : ce bon vieillard le mouilla de ses pleure , en faisant des plaintes si pitoyables , que tous les spectateurs en furent attendris. U demanda par quelle aventure son neveu se trouvoit dans cet état.

Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Tolédan; loin de chercher à l’effacer de ma mémoire, je prends un funeste plaisir à me la rappeler sans cesse , et 1 nourrir ma douleur. Il lui dit alors comment étoit arrivé ce triste accident ; et ce récit , en lui arrachant de nouvelles larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'égard de Théodore , scs parents lui marquèrent la joie qu’ils avoient de la revoir, et la félicitèrent sur la manière miraculeuse dont elle avoit été délivrée de h tyrannie de Mezzomorto.

Après un entier éclaircissement de toutes ces choses, on mit le corps de don Fadrique dans un carrosse , et on le conduisit 1 Valence ; mais il n’y fut point enterré, parce que le temps de la viceroyauté de don Francisco étant près d’expirer, ce seigneur se préparait à s’en retourner à Madrid , où il résolut de faire transporter sou neveu.

Pendant que l’on faisoit les préparatifs du convoi , la veuve de Cifuentes combla de'biens Francisque et le renégat. Le N’avarrois se retira dans sa province , et le renégat retourna avec sa mère à Barcelone , où il rentra dans le christianisme , et où il vit encore aujourd’hui fort commodément. Dans ce temps-là, don Francisco reçut un paquet de la cour, dians lequel étoit la grâce de don Juan, que le roi, malgré la considération qu’il avoit pour la maison de Naxera , n’avoit pu refuser à tous les Mendoce, qui s'étaient joints pour la lui demander. Cette nouvelle fut d'autant plus agréable au Tolédan, qu’elle lui procuroit la liberté d’accompagner le corps de son ami ; ce qu'il n’auroit osé faire sans cela.

Enfin le convoi partit, suivi d’un grand nombre de personnes de qualité ; et sitôt qu’il fut arrivé à Madrid, on enterra le corps de don Fadrique dans une église , où Zarate et dona Théodore , avec la permission des Mendoce, lui firent élever un magnifique tombeau. Ils n’en demeurèrent point la; ils portèrent le deuil de feur ami durant une année entière , pour éterniser leur douleur et leur amitié.

Après avoir donné des marques si célèbres de leur tendresse pour Mendoce , ils se marièrent ; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de l’amitié, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mélancolie que rien ne pouvoit bannir. Don Fadrique , son cher don Fadrique, étoit toujours présent à sa pensée : il le voyoit toutes les nuits en songe, et le plus souvent tel qu’il l’avoit vu rendant les derniers soupirs. Son esprit pourtant commençoit a se distraire de ces tristes images : les charmes de Théodore , dont il était toujours épris , triomphoient peu a peu d’un souvenir funeste ; enfin, don Juan alioit vivre heureux et content ; mais ces jours passés il tomba de cheval en chassant ; il se blessa à la tète, il s’y est formé un abcès. Les médecins ne l’ont pu sauver : il vient de mourir ; et Theodora, qui est cette dame que vous voyez entre les bras de deux femmes qui veillent sur son désespoir, pourra le suivre bientôt.

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