CHAPITRE XV
[a manœuvre un esclave françois , qui l'eateudoit parfaitement , il donna sa première attention à doua Theodora : U lui reiKÜt l'usage de ses sens, et fit si bien , par ses remèdes , que don Fadrkjue et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La veuve de Ci fut n tes. qui s’étoit évanouie lorsqu’elle avoit vu frapper don Juan , fut fort étonnée de trouver là Mendoce ; et quoiqu'à le voir elle jugeât bien qu’il s’étoit blessé lui-même de douleur d’avoir percé son ami , elle ne pouvoit le regarder que comme l’assassin d’un homme qu’elle aimoit.
C’étoit la chose du monde la plus touchante que de voir ces trois personnes revenues à eilesluémes : l’état d’où l’on venoit de les tirer , quoique semblable à la mort , n’étoit pas si digne de pitié. Dona Theodora envisageoil don Juan avec des yeux où étoient peints tous les mouvements d’une âme que possèdent la douleur et le désespoir ; et les deux amis attaeboient sur elle leurs regards mourants, en poussant de profonds soupirs.
Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste, don Fadrique le rompit; il adressa la parole à la veuve de Cifuentes : Madame, lui dit-il, avant que de mourir j’ai la satisfaction de vous voir hors d’esclavage ; plût au ciel que vous me dussiez la liberté ! mais il a voulu que vous eussiez cette obligation à l’amant que vous chérissez. J’aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le coup que j’ai eu le malheur de lui porter ne l’empéche pas de jouir de votre rcconnoissance. La dame ne répondit rien à ce discours. Loin d’étre sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique , elle sentoit pour lui des mouvements d'aversion que lui inspiroit l’état où étoit le Tolédan.
Cependant le chirurgien se préparait à visiter et à sonder les plaies. Il commença par celle de Zaratc ; il ne la trouva pas dangereuse, parce que le coup n’avoit fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et n’olîensoit aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua l’affliction de Theodora, et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui, tournant la tête vers cette dame : Je suis content, lui dit-il ; j’abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril : je ne mourrai point chargé de votre haine.
Il prononça ces paroles d’un air si touchant, que la veuve de Cifuentes en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa de haïr don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu’un homme qui méritoit toute sa pitié : Ali ! Mendoce, lui répondit-elle, emportée par un transport géuéreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n’est peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez-vous au soiu que l’on veut avoir de vos jours : vivez ; si je ne puis vous rendre heu-
reux , du moins je ne ferai pas le bonheur d’un autre. Par compassion et |»r amitié pour vous je retiendrai la main que je voulots donner à doit Juan ; je vous fais le même sacrifice qu’il vous a fait.
Don Fadrique alloit répliquer; mais le chirurgien, qui craignoit qu’en parlant il n’irrilAt son mal, l’obligea de se taire, et visita sa plaie : elle lui parut mortelle , attendu que l’épée avoit pénétré dans la partie supérieure du poumon . ce qu’il jugeoit par une hémorrhagie ou perte de sang, dont la suite étoit à craindre. D’abord qu’il eut mis le premier appareil , il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur deux petits lits l’un auprès de l’autre, et emmena ailleurs dona Theodora, dont il jugea que la présence leur pouvoit être nuisible.
Malgré toutes ces précautions, ta fièvre prit à Mendoce, et sur la fin de la journée l'hémorrhagie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que le mal étoit sans remède, et l’a\erül que, s’il avoit quelque chose à dire à sou ami ou à dona Theodora , il n'avoit point de temps à perdre. Celte nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan : pour dou Fadrique , il la reçut avec indifférence. 11 fit appeler la veuve de Cifuentes, qui sc rendit auprès de lui daus un étal plus aisé à concevoir qu’à représenter.
Elle avoit le visage couvert de pleurs, et elle sanglotoit avec tant de violence, que Mendoce en fut fort agité : Madame, lui dit-il, je ne vaux fias ces précieuses larmes que vous répandez ; arrêtezles, de grâce, pour m’écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate, ajouta-t-il, en remarquant la vive douleur que son ami faisoit éclater ; je sais bien que cette séparation vous doit être rude : votre amitié m’est trop connue pour eu douter ; mais attendez l'un et l’autre que ma mort soit arrivée pour l’honorer de tant de marques de tendresse et de pitié
Suspendez jusque-là votre affliction ; je la sens plus que la perte de ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon aini et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j’ai pu prendre don Juan pour don Alvaro : je vais vous en instruire , si le peu de temps qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste éclaircissement.
Quelques heures après que le vaisseau où j’étois eut quitté celui oit j’avois laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous attaqua : il se rendit maître du vaisseau de Tuuis , et nous mit à terre auprès d’Alicante. Je ne fus (tas sitôt libre, que je songeai à racheter mon ami. l'our cet cfiet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent comptant; et sur l’avis qu’on me donna,
qu’à Barcelone il y avoit des frères de la Rédemption qui sc préparoienl à faire voile vers Alger, je m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur, don Francisco de Mendoce, mon oncle, d’employer tout le crédit i qu’il peut avoir à b cour d'Espagne, pour obtenir ; la grâce de Zarate, que j’avois dessein de ramener avec moi, et de faire rentrer dans ses biens , qui j ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j’allai dans les lieux que fréquentent les esclaves : mais j’av ois beau les parcourir tous , je n’y trouvois point ce que je cbcrchois. Je rencontrai le renégat catalan, à qui ce navire appartient : je le reconnus j>our un homme qui avoit autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. Je suis fâché , me répondit-il , de ne pouvoir vous être utile : je dois partir d’Alger, celte nuit, avec une dame de Valence, qui est esclave du dey. Et comment appelez-vous cette dame? lui dis-je. Il repartit qu'elle se nommoit Thcodora,
J.a surprise que je fis paroître à cette nouvelle apprit par avance au renégat que je m’intéressois pour cette dame. Il me découvrit le dessein qu’il j avoit formé pour la tirer d’esclavage ; et comme en i son récit il fit mention de l’esclave Alvaro, je ne j doutai point que ce ne fût Alvaro Ponce luiméme. Servez mon ressentiment , dis-je avec transport au renégat : donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi. Vous serez bientôt satisfait , me répondit-il ; mais comptez-moi auparavant le sujet que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro. Je lui appris toute notre histoire ; et lorsqu’il l’eut entendue : C’est assez, reprit-il, vous n’aurez cette nuit qu’à m’accompagner, on vous .montrera votre rival; et après que vous l’aurez puni , vous prendrez sa place , et viendrez avec nous à Valence conduire dona Theodora.
Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan : je laissai de l’argent pour sa rançon entre les mains d’un marchand italien, nommé Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter, s’il venoit à le découvrir. Enfin la nuit arriva ; je me rendis chez le reuégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant une petite porte , d’où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchoient sur ses pas : Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent,
À cette vue je deviens furieux ; je mets l’épée à la main, je cours au malheureux Alvaro ; et, persuadé que c’est un rival odieux que je vais frapper, je perce cet ami fidèle que j’étois venu chercher. Mais, grâces au ciel, coutinua-t-il en s’attendris-
BOITEUX
sant , mon erreur ne lui coûtera point la vie , ni d’éternelles larmes à dona Theodora!
Ah ! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon affliction ; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu : quand même j’épouserois votre ami , ce ne seroit que pour unir nos douleurs ; votre amour , votre amitié, vos infortunes, feroient tout notre entretien. C’en est trop, madame , répliqua don Fadrique ; je ne mérite pas que vous me regrettiez si long-temps : souffrez, je vous en conjure , que Zarate vous épouse , après qu'il vous aura vengée d’Alvaro Ponce. Don Alvaro n'est plus , dit la veuve de Cifuenles : le même jour qu’il m'enleva , il fut tué par le corsaire qui me prit.
Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir ; mon ami en sera plus tôt heureux : suivez sans contrainte votre penchant l’un cl l’autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur : puissent tous vos jours couler dans un repos , dans une union , que la jalousie de la fortune n’ose troubler! Adieu, madame, adieu, don Juan ; souvenez-vous quelquefois tous deux d’un homme qui u’a rien tant aimé que vous.
Comme la dame et le Tolédan , au lieu de lui répondre , redouhloient leurs pleurs , don Fadrique , qui s’en aperçut , et qui se sentoit trèsmal , poursuivit ainsi : Je me laisse trop attendrir ; déjà la mort m’environne , et je ne songe pas à supplier la bonté divine de me pardonner d’avoir moi -même borné le cours d’une vie dont elle seule devoit disposer. Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au ciel avec toutes les apparences d’un véritable repentir , et hicutôl l’hémorrhagie causa une suffocation qui remporta.
Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie ; il arrache l'appareil , il veut la rendre incurable ; mais Francisque et le renégat se jettent sur lui , et s’opposent à sa rage. Theodora est effrayée de ce transport : elle sc joint au renégat et au Navarrois pour détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d’un air si toucliant , qu’il rentre en lui-même ; il souffre que l’on rebande sa plaie ; et enfin l’intérêt de l’amant calme peu à peu la fureur de l’ami. Mais s’il reprit sa raison , il ne s’en servit que pour prévenir Ira effets insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.
Le renégat, qui , parmi plusieurs choses qu’il emportoit en Espagne, avoit de l’excellent baume d’Arabie et de précieux parfums, embauma le corps de Mendoce , à la prière de la dame et de don Juan, qui témoignèrent qu’ils souhaitoient de lui rcudre à Valence les honneurs de la sépulture.