‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 500 sur 734 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

nos noces nous eûmes ensemble un plaisant entretieu.

Ma chère Francises, me dit-il en m’embrassant avec tendresse, nous voici donc liés tous deux par les doux nœuds de l’hyménée. C’est à présent , ma mignonne, que nous devons nous parler à cœur ouvert : il n’est permis qu’aux amants de mentir; il faut que les maris soient sincères. Je vais changer de style et ne vous rien celer. Quand je vous dis à Cordoue que j’élois un laquais supposé, et que l’amour m’avoit inspiré cette ruse pour m’introduire auprès de vous, je vous dis la vérité ; mais lorsque j’cmpnintai le nom de don Pompeïo de la Cucva, je vous avouerai que je vous trompois, et que je me parois de ce beau nom pour rendre ma témérité plus excusable. Cependant, ajouta-t-il, si je ne suis pas d’un sang noble , je ne sors pas non plus de la lie du peuple. Je m’appelle Bartolomc de Mortero, et je dois le jour à un vénérable apothicaire de b célèbre ville de Sara gosse. Ce n’est donc, ma princesse, qu’une petite supercherie que je vous ai faite, et que la fille d’un juge de village doit me pardonner.

Je vous la pardonne volontiers, lui dis-je en souriaut, le hasard n’assortit pas toujours si bien les époux. Mais apprenez-moi si vous exercez la pharmacie? Je m’en suis mêlé d’abord, me répondit-il ; j’ai fait des décoctions, et cela m’a dégoûté du métier. J’ai senti que j’étois né pour des choses plus élevées. Je me suis fait priucc : tantôt je suis un héros maure , et tantôt un prince chrétien. Vous devez voir par là que je fais la comédie : je joue les premiers rôles; c’est mon emploi.

Je doute fort, lui répliquai-je, que le revenu de vos principautés soit bien considérable. Il est vrai, repartit-il, qu’il est un peu mince, à moins que nos pièces nouvelles , bonnes ou mauvaises, ne jettent de la poudre aux yeux du public, et ne l’attirent en fouie pendant deux mois ; ce qui , je l’avoue, est fort casuel. Pour nos princesses, continua-t-il, elles «ont beaucoup plus heureuses que ' nous : que le théâtre leur rapporte ou non , eUes ; vivent toujours dans l’aise et dans l’abondance ; ! il faut être témoin de leur bonheur pour le croire, j Elles sont adorées des seigneurs dans toutes les I villes par où nous passons. Par exemple, les ac- ; trices de h troupe qui est actuellement daus cette capitale de la province de Grenade sont toutes ! parfaitement bien établies, depuis la plus belle ; jusqu'à la plus laide. On diroit que les filles de théâtre ont un talisman pour plaire aux hommes distingués par leur naissance ou par leurs richesses.

Après que mon mari m’eut ainsi vanté le Ik»iiieur des comédiennes de Grenade, il nu» proposa d’en augmenter le nombre, en me disant : Fran- *

cisca, croyez-moi, embrassez ma profession. Jeune et belle comme vous Pètes , vous n’y aurez que de l’agrément. Vous vous moquez de moi, lui répondis-je ; il faut avoir du talent pour le théâtre, et je n’en ai point. Vous en avez de reste, me dit-il. Je me souviens de vous avoir quelquefois entendue chanter des romances devant le commandeur ; je n’étois pas moins enchanté que lui de la douceur et de la force de votre voix : il n’y a pas de serin de Canarie qui ait un plus joli gosier que le vôtre.

Se peut-il, m’écriai-je en riant, que mon chant ait fait sur vous tant d’impression! Que diriezvous donc si vous m’aviez vue danser? Je suis persuadée que vous seriez encore plus satisfait de mes pas que de ma voix. Cela n’est pas possible, me dit-il avec surprise. Ah ! ma reine, de grâce, ayez la complaisance de faire devant moi quelques pas : que je voie de quelle façon vous vous en acquittez. Je dansai aussitôt une sarabande pour le contenter : ce que je fis d’une manière qui l’enleva. Ma chère épouse, s’écria-t-il dans l’excès de son ravissement, quel trésor pour moi d’avoir une femme qui possède deux talents qu’on peut appeler aujourd’hui deux mines d’or et de pierreries! Hâtons-nous de les faire valoir. Dès demain je veux assembler les comédiens , et vous présenter à leur compagnie comme un sujet capable de l’enrichir.

De mon côté, ajouta-t-il , je n’ai qu’à me montrer à ces messieurs pour être reçu parmi eux. Ils connoisscnt de réputation Bartolome de Mortero ; ils seront bien aises de m’avoir. Quand je passai par Cordoue , où votre beauté m’arrêta , je revenois de Séville, oii j’ai brillé trois ans ; et j’y brillerais encore , si je n’eusse pas été obligé de disparaître brusquement, sur l’avis qu’ou me donna que mes créanciers s'impatientoient.

Enfin mon époux me fit envisager taut d’avantages, tant de douceurs, tant de plaisirs dans la vie comique ; il me fil tant d’instances pour prendre le parti du théâtre, qu’il vint à bout de ra’y déterminer.

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