Chapitre xxi. esr
dt’vt'iiois plus vainc à mesure que je me voyois plus applaudie du public, mon époux, à qui je ne ceiois rien , m’esliorloit sans cesse à n’écouter qu’un millionnaire ou qu’un grand seigneur.
Il sembloit qu’il pressentit la bonne fortune qui m’atlcndoit. Le comte de CantiUana vint à Grenade. A peine y fut-il arrivé , qu’il voulut voir la comédie , sur le bien qu’on lui dit de la troupe, et de moi en particulier. Je paraissons ce soir-là dans la pièce. J’y chamois , mais je n’y dausois pas. Cc|>endant je n’eus besoin que de ma voix pour faire la conquête de ce seigneur ; c’est ce que Bartolome m’apprit luimême deux jours après. Vous avez, me dit-il, mis daos vos cbaincs le comte de CantiUana ; vous ne pouviez faire un amant d’une plus grande utilité pour vous : il joint à cent mille écus de rente une façon noble de les dépenser. Il est si généreux, qu’il commence, à ce qu’on m’a dit , par enrichir une maîtresse avant que de lui parler ; au reste , c’est un seigueur de quarante ans tout au plus , et fort agréable de sa personne.
Comment savez-vous, dis-je à mon mari, que le comte de CantiUana est devenu amoureux de moi î Vous le croyez peut-être parce que vous le souhaitez. Non , non , me répondit-il , je le sais de sa propre bouche ; et je vous apprends qu’on meuble actuellement , par son ordre , une belle maison, qu’il a fait louer pour vous à deux cents pas de notre hôtel. Je ne fis que rire de ces paroles, ne pouvant m’imaginer qu’elles lui fussent échappées sérieusement. Cependant il ne iiadinoit point.
Je vous dirai de plus , continua - 1 - il ", que nous aurons un cuisinier, un aide de cuisine et un marmiton , qui seront aux gages de ce seigneur , et qui , sans que nous soyons obligés de nous embarrasser du moindre suin , feront toute la dépense du logis , et nous entretiendront une labié à six couverts. Item , il ne prétend pas vous gêner : il ne mettra point auprès de vous de duègne pour veiller sur vos actions et vous observer ; il sait trop bien aimer, pour marquer une défiance qui ne laisse pas d’élrc odieuse , quoi qu’on n’ait aucune envie de la tromper : il se reposera de votre fidélité sor les attentions qu’il aura pour vous.
1 tem , sans préjudice des présents que vous recevrez de lui tous les jours, vous aurez un bon carrosse , dont les chevaux seront nourris dans scs écuries , et dans lequel vous irez superbement au théâtre , au grand mal de cœur de celles de tus camarades qui oc peuvent s’y rendre qu’à pied ou qu’en carrosse de louage.
A vous entendre , dis - je à Bartolome , on
endroit que vous ne seriez pas fâché que j’eusse sur mon compte le seigneur dont vous parlez. On auroit raison de le croire , me répondit-il ; et dans le fond j’aimerois mieux que vous eussiez un si riche et si noble autant , que de voui voir sottement entêtée d’un comédien ou d’un auteur. Je le répète encore , oui , j’en serais ravi. Si je pensois autrement , je eerois sifflé de tous les maris de notre compagnie.
Je pris là-dessus mon sérieux , comme si ma vertu se fût fortifiée à la comédie , et je fis des reproches à mon époux , sur ce qu’il vouloil m’engager lui-même dans un commerce galant. Mais il se moqua de mes scrupules, et me dit, pour les lever, qu’une comédienne qui D’avoit qu’un amant à la fois émit au même degré de sagesse qu’une autre femme qui n’en avoit aucun. Sur ce pied-là, dis-je à Bartolome en riant, je choisis donc pour le mien le comte de Cantillana, que vous me proposez de si bon cœur, et je ratifie , par mon consentement , le traité d’alliance que vous avez fait avec lui.
Quoique je parusse ne pas prononcer ces paroles sérieusement , mon époux ne laissa pas de ica prendre au pied de la lettre. II assura le comte que j’étois dans U disposition qu’il désirait : ce qui plut si fort à ce seigneur, qu’il m’envoya pour dix mille écus de pierreries , en me demandant la permission de me venir voir dans ma chambre garnie, en attendant que j’allasse demeurer daos ma nouvelle maison. Je reçus doue sa visite , ne pouvant honnêtement m’en dispenser après avoir accepté ses pierreries. Un matin , lorsque j’étais à ma toilette , il arriva cooduit par Bartolome , qui , pour mieux nous laisser eu liberté de nous entretenir, s’éclipsa , un moment après , en mari qui savoit les règles.
Madame , me dit le comte de CantiUana , je ne vous ferai point d’excuse de venir indiscrètement vous présenter mes hommages à votre toilette. Je sais bien que ce serait mal prendre otou temps avec la plupart de vos camarades ; mais pour vous , belle Francisca , il n’y a pas de moment où vous soyez plus redoutable que dans celui-ci. Après un compliment si flatteur, il se répandit en discours qui ne l’étoient pas moins. Je lui trouvai toute la politesse du commandeur de Monteréal, avec quelque chose du plus, je veux dire une figure si gracieuse, que je me serais applaudie de m’être fait aimer d’un pareil seigneur . quand il n’aurait pas eu toutes les richesses qu’il possédait.
Après uu entretien assez long et très-vif , il sc relira fort content de sa visite, à ce qu’il me parut ; ce qui ine fut coufirmé par Barlolomc , qui , m’ayant rejointe aussitôt que ce sei-
gncur m’eut quittée , me dit : Le comte sort enchanté de votre esprit et de vos manières. Il vient de me le dire ; et je gagerais bien que de voire côté vous n’ètcs pas mal affectée de lui. J’en suis très-satisfaite, lui répondis-je. Voilà de ces seigneurs avec lesquels une femme fait agréablement sa fortune. 11 est vrai , reprit mon mari , qu’il y en a d’autres qui sont si plats et si désagréables, que leurs maîtresses peuvent dire avec raison qu'elles gagnent bien leur argent.