‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 503 sur 734 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Des nouveaux présents que le comte de CantiUana Tait à dona Francisca. Des attentions qu'il eut pour elle. Un autre de ses amants lui envoie pour présent des diamants de prix. Elle les refuse. Son amant favori , en reconnoissanre de ce refus, lui fait la donation d‘un ch&teau magnifique. De quelle manière finit un aussi tendre engagement.

Nous allâmes habiter notre nouvelle maison sitôt qu’elle fut en état de nous recevoir. Quand elle auroit été meublée pour une princesse , je ne crois pas qu’elle eût pu l’être plus magnifiquement. La richesse et le bon goût y régnoienl ('gaiement partout. Il y avoit deux appartements séparés , l’un pour mon époux , et l’autre pour moi , le comte l’ayant ainsi voulu par délicatesse. Le mien éblouissoit par l’or et l’argent qu'on y voyoit briller de toutes parts ; et celui de Bartolomc , quoique bien plus modeste , auroit fait honneur à un chevalier de Saint-Jacques.

Nous visitâmes la maison depuis le haut jusqu’en bas, et nous n’aperçûmes pas sans plaisir, dans une cuisine garnie de tous les ustensiles nécessaires , trois personnes occupées à préparer noire souper, c’est-à-dire un cuisinier, un aide de cuisine et un fouille-au-pot. Je m’imagiuois, en considérant la quantité des mets qu’ils apprêtaient, que nous serions unedouzainc de personnes à table; je croyois du moins que le comte , qui , pour nous installer dans notre nouvelle demeure , dcvoit venir souper avec nous, amènerait quelquesuns de ses amis. Cependant il arriva tout seul; et j’eus avec lui une seconde conversa liçn, dans laquelle je resserrai scs chaînes en exerçant sur lui tous les charmes de ma voix , je veux dire en chantant les morceaux les plus tendres de nos pièces , desquels je lui faisois l'application en le regardant d’un air de langueur qui pénétrait jusqu'au fond de son âme.

Si ce seigneur prit plaisir à cet entretien , il n’en eut pas moins pendant le souper. Je lui lis vont minauderies pour irriter son ardeur ; et je m’en acquittai avec tant de succès, qu’il in’en* ! voya le lendemain pour mille pistoles de vaisselle j d'argent. Trois jours après on m’apporta de sa

) part deux habits de théâtre super lies. Oue vous i dirais-je ? cela ne finissoit point ; c’étoit tous les jours quelque nouveau présent.

Tous ces dons, joints aux émoluments que nous tirions, mon époux et moi , de la comédie, qui, grâce à notre début, étoit alors fort fréquentée, nous mirent si bien dans nos affaires,

; que nous commençâmes à faire une figure plus brillante. Nous primes à notre service deux la- ; quais et une femme de chambre; et je n’allai plus au théâtre que dans nn beau carrosse dont j’élois maîtresse, et que je n’entretenois point.

D’abord que ce changement de décoration fut remarqué , il égaya les railleurs de la troupe . et fit bien des envieuses , mais on cessa bientôt d’en parler, et l’on s’v accoutuma. Tour moi, qui ne voyois là-dedans que du gracieux , j’i- • mitois celles de mes camarades qui se trouvoient dans le même cas : bien loin d’en avoir la moindre confusion, je bravois les caquets et les regards malins du public; et, dans le fond, s’il y avoit du ridicule dans nos équipages, ce n’étoii pas sur nous qu’il tomboit.

Je ne voyois plus qu’au théâtre les autres comédiennes. à l’exception de Manuela, qui faisoit comme moi rouler un carrosse de seigneur. Elle avoit pour amant don Garcie de Padul , gentilhomme grenadin , qui jouissoit d’un revenu considérable , qu’il mangeoit noblement avec elle. Cette fille rechercha mon amitié , et la gagna en me donnant b sienne. Nous nous liâmes si étroitement l’une à l’autre, qu’à peine clious-nous séparées, que nous brûlions d’impatience de nous revoir. Je ne sais si nous n’étious pas plus aises d’être ensemble qu’avec nos amants. Une si forte liaison fut cause que don Garcie et le comte cherchèrent à se connoître; et quand leur connoissance fut faite, nous formâmes tous quatre une société dans laquelle on vit régner la gaieté, les pbisirs et la bonne chère. Nous soupions tous les soirs chez mon amie ou chez moi. Nous ne respirions que b joie ; et nous vivions tous si familièrement, qu’on n'eût pu dire si c’éloient ces seigneurs qui descendoienl jusqu'à nous , ou si c’éloit nous qui nous élevions jusqu’à eux.

Tandis que nous meuions une vie si agréable, je faisois ailleurs des malheureux : j’appelle ainsi quelques jeunes gens qui venoient tous les jours au théâtre pour me voir, et qui brûloient d’un feu caché, ou qui, s’ils me le faisoient voir, n’en tiraient aucun fruit. Parmi ceux-là , il y en avoit un qui se faisoit distinguer par sa naissance , et plus encore par son mérite personnel. C’étoit don Guttière d’Albunucbs, fils aîné du gouverneur de Grenade , et le plus l>eau cavalier de son tein|>s. Il i revendit d'acheter ses éludés à Salamanque. Il n’a-

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