CHAPITRE XXIII
moins de satisfaction les bois qui régnent du côté du midi. Bartoiome, voyant que j’élois charmée de ce séjour, me dit d’nnair triomphant: Hé bien , ma mignonne , vous ai-je trompée en vous vantant votre château? Y en a-t-il un en Espagne où l'ou respire un air plus pur, et qui présente à la vue des objets plus riants? Non sans doute, s’écria mon amie , encore plus enchantée que moi des agréments de ma retraite , et il faut avouer que c'est un vrai présent de seigneur. Nous passerons ici nos jours fort agréablement, pour peu que la noblesse du pays soit raisonnable.
Il est vrai, dit Bartoiome, que les hidalgos sont des gens un peu fiers : lorsqu’ils ont pour seigneur un homme du commun , il ne doit guère attendre d’eux de respect et de considération. Cependant on voit tous les jours de riches marchands, après avoir fait banqueroute , se retirer dans une terre qu’ils achètent aux dépens de leurs créanciers , et même des gens de métier, ainsi que nous : mais notre art étant d’être bons comédiens , nous sautons nous accommoder â leur sotte fierté. Cela ne nous coûtera pas beaucoup; et nous pourrons, en flattant leur orgueil , nous réjouir de leurs différents ridicules. J’ai meilleure opinion que vous de ces messieurs-lâ , dis-je à mon tour ; je crois qu'il y en a. parmi eux qui sont d’un bon caractère. Au reste, quels qu'ils puissent être, nous les obligerons, par des manières engageantes et polies , à nous rendre ce qu’ils nous doivent.
Il est certain que nous n’étions pas prévenus en faveur de ces nobles , dont la plupart babitoient des chaumières. Nous nous imaginions qu’ils éloient sots et grossiers; et noos fûmes assez surpris, lorsqu'ils vinrent nous faire visite.de 1rs trouver aussi civilisés qu’ils nous le parurent. Leurs femmes surtout nous firent connoitre par leurs compliments qu’elles ne manquoient pas d’esprit ; et j’en remarquai parmi elles quelquesunes qui avoient de fort bons- airs. Nous leur finies à tous un accueil si gracieux , qu’ils eurent sujet d’être contents de nous : aussi nous le témoignèrent-ils en nous protestant qu’ils étaient ravis d’avoir des seigneurs qui sussent si bien recevoir ta noblesse.
Nous allâmes les voir à notre tour chez eux ; et dans les visites que nous leur rendîmes, nous mîmes toute notre attention à ne rien dire et à ne rien faire qui pût blesser leur vanité. Avec cette circonspection , qui éloit d’une nécessité absolue pour vivre avec eux en bonne intelligence, nous gagnâmes leur amitié. Après cela , il ne fut plus question que de fêtes et de festins. Il venoit, presque tous les soirs, souper au château quatre on cinq gentilshommes avec leurs épouses et leurs soeurs , et nous formions après le repas une espèce
de liai qui duroit souvent toute b nuit Je {assois ordinairement la journée dans le château à jouer ou à m’entretenir avec les femmes , tandis que mon époux chassoit avec les hommes aux environs. Tels étaient nos amusements, et bientôt il ne tint qu’à moi d’en avoir d’autres.
l’armi ces petits nobles , il y en avoit un qui se nommoil don Dominique Ilifador *. Il justiüoit parfaitement bien son nom par son caractère : c’éloit un contradicteur impoli, un disputeur échauffé , un querelleur, un franc brutal ; avec cela , il avoit un orgueil insupportable. Aucune dame jusque-là n’avoit pu vaincre sa fierté ; une victoire si difficile m’éloit réservée. Je lui plus ; et il me fit l'aveu de sa passion , avec toute la confiance d’un galant qui s'imagine que son amour fait honneur à l’objet aimé. Quelque aversion que j’eusse pour ce personnage, je l’écoutai sans me révolter contre son amour; mais je lui déclarai de sang-froid, en termes clairs et nets, que je ne me sentois aucune disposition à l'aimer; et je le priai de ne plus remettre le pied au château.
Vous croyez peut-être que, mortifié du mauvais succès de sa déclaration , il se relira plein de fureur, et changea son amour en haine? point du tout. U me rit au nez , en me disant qu’il vouloit persister à m'aimer malgré moi. Je ne suis pas, poursaivit-il, si facile à rebuter. Je connois les femmes , et je ne prends point leurs grimaces pour des marques de vertu. Allons, ma princesse , ajouta-t-il, changez, s'il vous plaît, de bngage : laissez-là les façons ; elles vous conviennent encore moins qu’à une autre.
A ce discours insolent je ne pus retenir ma colère; et dans mon premier mouvement je traitai ilifador comme un nègre : mais il se moqua de mes invectives, et sortit en n'y répondant que par des ris, qui redoublèrent ma fureur. J’en pleurai de rage ; et j’avois encore les yeux baignés de larmes lorsque Manucla survint. Qu’avez-vous? me dit-elle , en s’apercevant de l’état où j’étois. Quel sujet de chagrin pouvez-vous avoir dans un séjour où tout le monde ne songe qu’à vous plaire?
Je lui rendis compte de ce qui venoit de se passer entre don Dominique et moi ; et quand je lui eus tout dit , au lieu d’entrer dans mon ressentiment, elle n'en Gt que rire. Vous avez tort, me dit-elle , de vous offenser de l'impolitesse et du ridicule d’un amant grossier, vous devez plutôt vous en réjouir ; le mépris dont vous payez ses feux vous venge assez de son impertinence. Vous avez raison , répondis-je à mon amie : désormais , bien loin de prendre avec lui mon sérieux , je prétends me divertir de scs extravagances.
1 Querelleur.
CiO LE BACHELIER DE SALAMANQUE.