‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 511 sur 734 · CHAPITRE XXVHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVHI

Don Manuel de Pedritla , ae voyant dans ta nécessité

de retourner dans son pays , engage don Chérubin ,

son ami , à l'accompagner. De leur arrivée à Alcaraz.

Comme on oublie plus facilement une sœur qu’une maîtresse, je ne pensai plus à dona Francisca vingt-quatre heures après que je m’en fus séparé, au lieu que don Manuel eut besoin de huit jours pour chasser de son souvenir sa chère Isménie. Enfin nous ne songions plus à ces dames, lorsque mon ami reçut une lettre d’Alcaraz, par laquelle don Joseph , son père , lui mandoit que , se sentant frappé d’une maladie dont il ne pouvoit revenir, il souhaitoit de mourir dans ses bras. Don Manuel, fort affligé de celle nouvelle, se disposa daus le moment à obéir à son père ; mais voulant en même temps accorder avec son devoir l’amitié qu’il avoit pour moi , Il me pria de l’accompagner, et je ne pus m’en défendre.

Nous partîmes de Madrid suivis d'un valet , tous trois moulés sur de bonnes mules ; et nous primes le chemin d’Alcaraz , où nous arrivâmes en moins de six jours. Nous trouvâmes le bonhomme don Joseph prêt à faire le trajet de ce monde-ci à l’autre. Il y avoit dans sa chambre deux médecins , qui saluèrent don Manuel , en lui disant d'un air gai : II y a trois jours que votre père devroil être mort ; mais , grâce à la vertu de nos remèdes, et aux soins que nous avons eus de lui , nous avons prolongé sa vie jusqu’à votre retour : il désirait la satisfaction de vous embrasser ; nous la lui avons procurée. Quand ces docteurs auraient guéri leur malade, ils n’cusscut pas paru plus contents. Cependant le vieillard, qui tirait à sa fin, n’eut pas sitôt vu son cher fils , qu’il expira, et remplit de deuil sa maison.

Il laissoit après lui une vieille sœur, uno jeune fille, et don Manuel. Ces trois personnes pleurèrent amèrement son trépas , et lui firent des funérailles dignes d’uu gentilhomme qui avoit été officier général dans les armées du roi sous le règne précédent. Lorsqu’ils curent essuyé leurs pleurs , et que don Manuel se fut mis en possession des biens de son père , il reparut dans le monde , et ne se refusa plus aux plaisirs de la société. Il fit son premier soin de inc présenter aux plus honnêtes gens de la ville comme un gentilhomme de scs amis. Voilà le personnage que j'eus à jouer , et dont j'ose dire que je ne m’acquittai

Cil LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

point ma). J’étois trop bien en habits et en argent pour faire une triste figure. Je donnois des fêtes aux dames , et , sans vanité , je ne m’attirois pas moins leur attention (pie mon ami.

On ne peut pas long-temps fréquenter de jolies femmes sans payer le tribut qu’on leur doit. Don Manuel devint amoureux. Doua Clara de Palomar, jeune beauté d’Alcaraz , prit dans son cœur la place qu’Isménie y avoit occupée , et même y alluma une flamme plus vive. Pour moi. je faisois ma cour aux dames en général , sans m’attacher à aucune en particulier ; ce qui étonnoit fort mon ami. Don Chérubin , me disoit-il , toutes les dames d'Alcaraz auront-elles le honteux malheur d’avoir inutilement essayé sur vous leurs regards ? Quelqu’une ne vengera-t-elle pas les autres de votre injurieuse indifférence?

Je riois des reproches de don Manuel ; mais . hélas ! il ne les auroit pas faits s’il eût pu lire au fond de mon âme. Bien loin d’élre insensible, je brûlois des feux les plus ardents pour sa sœur dona Paula : je l’adorois secrètement , comme on adore une divinité. Je n'avois garde de faire confidence à son frère d’une passion si audacieuse : quelque amitié qu’il me témoignât , je ru’imaginois que , si je me déclarais , il se révolterait contre ma témérité.

Je cachois donc bien soigneusement mon amour. Je pris même la vigoureuse résolution de le vaincre, et ce triomphe ne me parut pas impossible ; car , malgré ma préoccupation , je convenois que dona Paula n’étoit pas une beauté parfaite, et qu’il y avoit lieu d’espérer qu’en m'éloignant d’elle , je viendrais à bout de m’en détacher. Ayant donc formé le dessein de tenter le secours de l’absence, pour suivre le conseil d’Ovide , je dis à Pcdrilla que je le priois de me permettre de retourner à Madrid ; mais il s’opposa fortement à mon départ.

Est-ce là , me dit-il , cet ami qui me protestoil qu’il vouloit passer sa vie avec moi ? Don Chérubin , ajouta-t-il , vous vous ennuyez dans ce séjour, ou bien je vous ai peut-être , sans y penser, donné quelque sujet de mécontentement. Non , lui répondis-je, mon cher don Manuel, je n’ai jamais été plus content de vous que je le suis. Pourquoi donc, répliqua-t-il, avez-vous envie de m’abandonner? Là-dessus il nie fit de si pressantes instances pour savoir mon secret , (pic je le lui révélai. Voilà , lui di.v-je ensuite , ce qui m’oblige à m’éloigner d’Alcaraz , et vous devez approuver ma résolution

Don Manuel , après m’avoir attentivement écoulé , prit un air sombre et chagrin. Je crus que , malgré l’amitié qui nous unissoit , la fierté de ce gentilhomme se révoltoit contre un témé-

raire qui élevoit trop haut sa pensée ; et , dans cette erreur, j'ajoutai qu’il ne devoit pas s’offenser de l’aveu d’une passion que j’avois condamnée au silence , et qu’il auroit toujours ignorée s'il ne m’eût pas forcé de la lui découvrir. En jugeant ainsi de don Manuel, je ne lui rendois pas justice. Don Chérubin , me dit-il , je suis au désespoir que vous ne m’ayez pas plus tût fait connoître vos sentiments pour ma sœur : je l’ai promise, il y a huit jours, à don Ambroise de Lorca. Que ne l’avez-vous prévenu? Je n’aurois point donné ma parole à ce gentilhomme , quoique ce soit peut-être le parti le plus avantageux qui puisse se présenter |x>ur ma sœur.

Je fus accablé de cette nouvelle , et don Manuel parut fort touché du saisissement qu’elle me causa. Mais , changeant tout-à-coup de visage : Mon ami , me dit-il d’un air consolant , le mal n’est pas sans remède. Je me souviens qu’il y a daus mon engagement avec Lorca une circonstance qui peut le rendre nul : je ne lui ai promis ma sœur qu'à condition qu’elle souscrirait sans ré|>ugnance à ma promesse. Réglez-vous là-dessus. Faites bien votre cour à dona Paula. Je vous fournirai de fréquentes occasions de la voir et de l’entretenir en particulier. Tâchez de lui plaire ; et , si vous en venez à bout , je me charge du reste. Ces pa- , rôles me rappelèrent, pour ainsi dire, à la vie. Je commençai à me flatter que je pourrais bien devenir l'époux de dona Paula. Je ne craignois qu’une chose : j’avois peur que celle dame ne fût prévenue en faveur de mon rival ; et c’étoil en effet de là que mon sort dépendoit. Heureusement, dès la première conversation que j’eus avec elle , je perdis ma frayeur ; je remarquai même que don Ambroise étoit haï : ce que j’eus la vanité de regarder comme un présage d’amour pour moi.

Page 1