CHAPITRE XXVIII. CW
homme ; mais sachez que je le regarde d'un œil si favorable , que je le préfère à Caravajal , comme à tous scs autres rivaux.
Oh ! pour cela , ma sœur, interrompis-je avec quelque émotion , je ne puis m’accorder avec vous là-dessus. Je ne vois dans don Pèdre, pardonnez-moi ma franchise , qu'un tissu de mauvaises qualités. Il est bourru , emporté , pleiu de caprices , et je le crois avec cela très-jaloux de sou naturel. Qu’il soit tout ce que vons voudrez , interrompit à son tour la veuve de Bartolome d’un air brusque et chagrin ; quelque mal que vous m’en puissiez dire, il sera mou époux ; et c’est vouloir se brouiller avec moi pour jamais que d’entreprendre de me détacher de lui.
Ma sœur prononça ces paroles d’un ton de voix qui m’imposa silence. Je n’osai plus combattre sa sotte tendresse pour Retortillo , ni parler en faveur de Caravajal , qui fut obligé , avec tout son mérite, de céder la place à son indigne rival. J’en fus d'autant plus mortifié , que je sentois augmenter de jour en jour mou amitié pour l’un et mon aversion [tour l’autre. Je détestai le caprice de Francisca , et je commençai à craindre que notre union ne fût pas de longue durée.
Effectivement , depuis cet entretien , ma sœur changea de conduite à mon égard ; elle rabattit beaucoup des attentions et des déférences qu’elle avoit eues pour moi jusque-là. Elle affectoit même d’éviter ma conversation ; cl quand elle ne le pouvoit , elle me parloit d’un air glacé. Eufin , ne pouvant me pardonner de n'approuver pas le dessein qu’elle avoit d’épouser un homme haïssable , elle ne me regarda plus que comme un censeur incommode et fâcheux dont elle devoit se défaire. Aussitôt que je m'en aperçus je pris mon parti. Je sortis de sa maison , d’où je fis porter mes nippes à l’hôtel garni où j’avois auparavant demeuré , et je rejoignis mon ami don Manuel. Après cela , qu’on me vienne vanter la force du sang ! quelque amitié qu’il y ait entre les frères et sœurs , il faut bien peu de chose pour l’altérer.
Après notre séparation , je cessai de voir Francisca , qui ne larda guère à lier son sort à celui de don Pèdre par un hymen qui ne produisit pour elle que des fruits irès-auiers , puisqu'au lieu de trouver dans son second mari l’humeur commode et complaisante du premier , elle reconnut qu'elle étoit tombée entre les mains du plus jaloux de tous tes hommes. Dès le lendemain de leurs noces, tout changea de face dans la maison ; l’entrée en fut interdite aux galants. 1) n’y eut plus de jeu , plus de soupers. Don Pèdre changea de domestiques, et mit auprès de son épouse la duègne d'Espagne la plus rébarbative. En un mot , il fit une femme misérable de la plus heureuse de toutes
les veuves. J’appris peu de temps après qu’il l’avoit emmenée à la campagne avec Isménie , de manière que don Manuel fut obligé de se consoler de l’éloignement de sa maîtresse, comme moi do celui de ma sœur.