CHAPITRE XXX
que moi pour le moins, et comptant sur la promesse de Pedrilla , le pressoil vivement de la tenir. Don Manuel , lui dit-il un jour , il semble que vous ayez perdu l’envie d’être mon beau-frère. Parlez-moi franchement , auriez-vous changé de sentiment, au méprisde votre parole donnée? Non, lui répondit don Manuel ; mais ressouvenez-vous qu’en vous promettant ma soeur , je vous déclarai que je ne prélendois pas la marier malgré elle. Vous devez m’entendre. Je suis fâché de vous le dire , son cccur est échappé à vos galanteries.
A d’autres , interrompit don Ambroise en rougissant de honte et de dépit , car c’étoit un noble des plus fiers et des plus glorieux ; ce n’est point à moi qu'on en fait accroire : je suis mieux informé que vous ne pensez de ce qui se passe. Je sais tout. Vous voulez préférer à un homme de ma qualité le fils d'un petit juge de village , un bourgeois à qui je ferai donner les élrivières pour punir son audace et son insolence. Ce bourgeois, lui dit Pedrilla, porte une épée, et je vous apprends que ses ennemis sont les miens. Cela étant, reprit Lorca , trouvez-vous demain tous deux , au lever du soleil , à l’entrée des moutagnes de Bogarra ; vous y verrez un homme disposé à vous faire connoitre qu’on ne lui manque pas de parole impunément.
En prononçant ces mots d’un air menaçant , il se retira plein d’impatience d’être au lendemain. Mon ami vint me rendre compte de cette conversation , et ne me fit pas grand plaisir en m’annonçant qu’il falloit nous préparer à nous battre. Il avoit beau se montrer courageux jusqu’à se faire un jeu de cet appel , je ne m'en falsois qu’une image très-désagréable. Néanmoins, quoique je sentisse frémir la nature , je ne laissai pas d’alTecler par honneur de paraître résolu. Je pris même un air d'intrépidité , dont je suis sûr que mon ami fut la dupe. Mais tout cela ne me rendoit |«s plus vaillant, et, dans le fond de l’âme, j’aurois vuulu la partie rompue.
Je dirai plus, pour accommoder les choses, je fis la nuit un plan de pacification, par lequel je cédois de bonne grâce ma maîtresse à mon rival . Véritablement je rejetai ensuite une pensée si lâche : je me représentai le mépris dans lequel je tomberais , si je ne marquois pas de la fermeté dans cette occasion , et qu’enfin je perdrais avec mon honneur l’estime de mon ami , et l'objet de mon amour. Ces réflexions m’échaulfùrent peu à peu , et m’inspirèrent tant de courage , que je ne respirai plus que le combat.
Je me levai dans cet accès de bravoure pour voler au rendez-vous avec don Manuel, qui , sans le secours de l’amour, étoit dans la même disposition que moi. Nous montâmes sur nos deux meilleurs
chevaux, et nous piquâmes vers Bogarra. Don Ambroise y étoit déjà avec un autre cavalier. Nous nous joignîmes tous quatre ; et nous étant salués de part et d’auue, Lorca dit à don Manuel : Êtesvous toujours dans la résolution de me refuser votre sreur après me l’avoir promise ? Oui , lui répondit Pedrilla; et vos menaces m’ont confirmé dans ce dessein , au lieu de m’en détourner. Vous n’avez donc, répliqua don Ambroise, qu'à descendre, votre Chérubin et vous.
Il ne fut point obligé de nous le dire deux fois; nous mimes pied à terre dans le moment. Nos ennemis firent la même chose. Nous attachâmes nos chevaux à des arbres qui bordoicnl le grand chemin , et nous nous présentâmes fièrement les uns devant les autres. Don Ambroise attaqua don Manuel , et j’eus affaire à l’autre cavalier, qui joignoit à l’avantage d’être bon escrimeur, celui d’avoir à se battre contre un homme qui ne savoit seulement pas manier une épée. Ce|>endant , je ne sais par quel hasard , je fis sentir à ce spadassin la pointe de ma lame si rudement , que je l’étendis sur le carreau. Dans le temps que mon homme tomba sous mes coups , don Manuel eut aussi le bonheur d’expédier le sien ; de sorte que nous demeurâmes maitres du champ de bataille.
CnAPITBE XXX.
Ce que firent don Menuet et don Chérubin après cette aventure. Ils sont poursuivis par la famille de don Ambroise do J.orca , et sont obligés de se retirer dans un monastère. Rare portrait d'un supérieur de couvent.
La première chose que nous jugeâmes à propos de faire après ce triste événement fut de penser à notre sûreté. Don Ambroise étoit parent du gouverneur d’Alcaraz, et nous pouvions compter que ce gouverneur meUroit la Sainlc-Hcrmandad à nos trousses dès qu’il serait informé de notre combat. Il faut ajouter à cela que le cavalier qui avoit eu le malheur d’élrcnner ma rapière étoit d’une famille qui avoit aussi beaucoup de crédit. D'un autre côté, dans quelque endroit du monde qu’il nous prît envie de nous retirer, il nous falloit de l’argent. Tout cela bien considéré , nous résolûmes de regagner Alearaz avant qu’on y sût la mort de Lorca , de nous munir d'or et de pierreries , et de nous sauver à Barcelonne pour nous y embarquer sur le ! premier vaisseau qui mettrait à la voile pour l’I- : talie.
Sitôt que nous eûmes formé te dessein , nous retournâmes eu toute diligence au logis, oû , sans perdre de temps, nous nous chargeâmes de tout ce que nous pûmes emporter de pistoles et de bijoux ; ensuite nous dîmes adieu à dona Paula et â | sa taule, après élrcconvcnus avec elles des moyens
d’avoir secrètement ensemble un commerce de i qu'une affaire d’Itonneur obligeoit â se cacher. Il
lettres. Nous partîmes ponr Barcelonne, suivis d’un seul valet; mais ne trouvant point, en arrivant dans cette ville , l’occasion de passer en Italie, nous fûmes obligés , en l’y attendant , de nons arrêter quelques jours.
On ne saurait s'imaginer ce que je souffris pendant ce temps -là. Il faut avoir fait tin mauvais coup pour concevoir les alarmes et les inquiétudes qui troublèrent mon repos. Quoique j’eusse tué mon cavalier en galant homme, je n'avois pas moins de peur de tomber entre les mains de la justice que si j’eusse commis un assassinat. Je crm ois voir sans cesse des archers qui venoient fondre sur moi. Quand j’apcrcevois quelqu'un qui in’envisageoit , je le prenois pour un espion payé pour me suivre. Enfin, j’avois le jour mille frayeurs, et la nuit je faisois des Bouges funestes.
Outre les craintes continuelles dont j’élois la proie, je ne me souvenois pas sans remords de ce que j’avois fait. Je me repentois d'avoir donné la mort à un cavalier , au lieu d'avoir suivi le plan de pacification qui m’étoit venu dans l'esprit la veille du jour de notre combat. J'en avois d’autant plus de regret, qu’il me sembloit que je n’aimois plus tant dnna roula ; ce qu’il fatloit attribuer à l’horrible situation où j’étois ; l’amour se plaisant â régner seul dans un cœur, et n'y pouvant souffrir que les craintes et les inquiétudes qu'il cause luimême aui amants.
Tandis que nous étions agités , don Manuel et moi , de toutes les terreurs qui accompagnent un homme que poursuit la justice, Mileno, notre valet, les augmenta un soir, en nous disant qu’il venoit de voir descendre à la porte d'une hôlellerie des gens qui lui étoient suspects , et qu’il croyoit même avoir reconnu parmi eut un alguazil d’AIcaraz. Mais, ajouta-t-il , je puis m’être trompé; pour savoir la vérité , je vais me glisser subtilement dans cette hôtellerie.
Nous laissâmes faire ce garçon , dont nous connoissions l'adresse, et qui, revenant nous joindre deux heures après, nous dit : L’avis que je vous ai donné n'est que trop vrai. Un alguazil et des archers sont à vos trousses ; ils vont vous chercher d’hôtellerie eu hôtellerie, et vous ne devez pas douter qu’ils ne viennent dans celle-ci : vous n’avez point de temps à perdre si vous voulez leur échapper. Allez vite demander un asile dans quelque monastère : c’est le seul endroit où vous puissiez être en sôreté.
Nous jugeâmes que Mileno avoit raison. Nous nous réfugiâmes chez les carmes déchaussés, dont le supérieur nous reçut â bras ouverts lorsque nous eûmes dit que nous étions deux gentilshommes
est vrai que , pour mieux l'engager à nous faire l’hospitalité , nous lui laissâmes entrevoir dans nos discours que nous étions en état de la bien payer. Il voulut, avant toutes choses, être informé de l’aventure qui nous réduisoit à la nécessité de chercher une retraite. Nous ne lui célâmcs rien; et lorsque nous lui eûmes tout conté, il nous dit ; Votre affaire peut s’accommoder ; les cavaliers qui ont succombé sous vos coups se sont eux-mêmes attiré heur malheur. Ne songez pins à vous embarquer pour l’Italie. Il n’est pas besoin que vous fassiez ce voyage pour vous mettre en sûreté : demeurez tranquilles dans ce couvent, vous y serez à couvert du ressentiment de vos ennemis ; et j’espère que, par le crédit de mes amis, je vous tirerai de l’embarras où vous êtes.
Nons remerciâmes sa révérence de la bonté qu’elle avoit d’entrer ainsi dans nos intérêts ; et c'étoit en effet un grand bonheur pour nous. Ce supérieur avoit sous sa direction les premières personnes de la ville, et, entre autres, le gouverneur don Guttièrc de Terrassa , dont il étoit fort considéré. la- nom du père Théodorccmportoit dans Barcelonne une idée d’homme de bien , ou plutôt d’homme de Dieu. Ce carme joignoit à cela beaucoup d’esprit ; mais ce qu'il avoit de plus admirable, c’étoit une humeur gaie, qu'il savoit concilier avec une vie dure et mortifiée. Il passoit les trois quarts de la nuit à prier et à méditer ; il employoit la matinée â prêter l'oreille aux pécheurs qui vouloient se convertir par son ministère ; et l'après-dînée , dans scs heures de récréation , il avoit, avec les honnêtes gens qui le venoient voir, des entretiens dans lesquels il faisoit paraître l’esprit et toute la gaieté d'un homme du monde. De tels religieux sont aujourd’hui bien rares.
Le père Théodore, tel que je viens de le peindre, nons fit donner deux cellules , où il y avoit deux grabats composés chacun d'une paillasse et d’un matelas fort mince, et qui pourtant, tout durs qu’ils étoient, pouvoient passer pour des lits mollets en comparaison de ceux des religieux de ce couvent. Seigneurs cavaliers, nous dit ce saint supérieur, ne vous attendez point à trouver daus cet asile toutes les commodités que vous auriez dans le monde : outre que vous serez ici fort mal couchés, on ne tous y servira que notre pitance, qui n’est propre qu’à ôter la faim sans piquer la sensualité. Mais , ajouta-t-il en souriant , je crois que vous voudrez bien souffrir cette petite mortification pour apaiser le ciel que voas avez irrité contre tous par votre combat. Nous nous soumîmes volontiers à cette légère pénitence. Je dirai même qu'en peu de jours nous nous accoutumâmes â b dureté de nus lits, et à la frugale portion des tnoi-