CHAPITRE XXXI
Ho quelle façon tourna l'affaire de don Chérubin et de don Manuel , par l'entremise ei les protections du père Théodore. De la résolution que prit subitement le premier , et do quelle manière il l'exécuta. Il va entendre {'exhortation d’un religieux à un mourant. Édification de don Chérubin. Il déclare à son ami don Manuel sa résolution , et ils se quittent.
Le père Théodore ne négligea point notre affaire: pour l'accommoder, il eut recours au crédit du gouverneur de la principauté de Barcelonne , son pénitent , qui , voyant que sa révérence y prenoit beaucoup de part, n’épargna rien pour la terminer à l’amiable. Ce seigneur écrivit de la manière du monde la plus forte aux parents de don Ambroise de Lorca , et , entre autres , au gouverneur d’ Alcaraz , dont , par bonheur pour nous , il étoit intime ami.
Comme don Ambroise avoil été l’agresseur , ses parents n’éloieiit pas si animés contre nous qu’ils i’auroient été s’il eût eu raison. Ils sacrifièrent sans peine leur ressentiment h don Guttière, et aux démarches que la famille de don Manuel fit pour les apaiser, lb cessèrent de nous poursuivre, et celle affaire fui entièrement finie au bout de six mob. Je ne doute point que le lecteur ne s’imagine qu’après cela nous retournâmes gaiement à Alcaraz, mon ami et moi, pour y épouser nos maîtresses ; mais il se trompe. Je demeurai à Barcelonne , où il m’arriva ce que je vais raconter.
Pendant qu’on travailloit à notre accommodement, j’avois souvent des entretiens avec le père Théodore ; et pins je le voyots , plus j’étois charmé de lui. 11 avoit un air de satifaclion que j’admiros; je te lui disois souvent, et il me répondoit toujours que si je voulois l’avoir aussi , je n’avois qu’à passer ma vie dans ce monastère. Considérer bien nos religieux , nie dit-il un jour, vous lirez sur leur visage la tranquillité qui règne dans lenr conscience. Vous êtes, ajouta-t-il, si occupé de vos affaires , que vous n’avez pas encore pris garde à cela , quoique ce soit une chose qui mérite d’étre remarquée.
J’y fis attention , et véritablement j’en fus édifié. J’étois étonné de voir des hommes si satisfaits d’un genre de vie si austère. Je commençai à rechercher leur conversation par curiosité. Je les engageons à parler, pour savoir s'ils jouissoient effectivement d’une paix intérieure qu’aucun chagrin ne trvubloit. Je trouvai leurs discours d'accord avec leur visage ; et j’eus lieu de penser qu’ils étoient aussi contents qu’ils le |»roissoicnt. Cela me fit faire des réflexions qui m'agiièrcut terriblement.
j Comment donc, dis-je en moi-méinc, il y a des 1 mortels assez détachés des biens cl des plaisirs du monde pour leur préférer la solitude des cloîtres ! I Que leur bonheur est digne d’envie !
Entre ces vénérables religieux , il y en avoit un quise distinguoit par u n talent aussi rare qu'utile. Il sembtoit n’avoir qu'une fonction ; et celte fonction consisloit à confesser les malades, et à les exhorter à la mort. On le veooit chercher à toutes les heures du jour et de la nuit pour aller disposer des mourants à faire une fin chrétienne. Ayant entendu dire qu’il s'acquittoit à ravir d'un si triste emploi , il me prit envie d'accompagner ce père une nuit. 11 s’agissoit d'engager à se confesser un vieux gentilhomme catalan, qui, pendant quarante ans pour le moins , avoit mené une vie de miquelet. Deux ecclésiastiques y avoient déjà renoncé, n’ayant pu tenir contre les injures dont il les avoit accablés en les voyant seulement paroltre dans sa chambre.
Ce pécheur endurci ne fil pas d'abord à noire carme une réception plus gracieuse. Retire-toi , moine , lui cria-t-il, ta figure me déplaît; et ces paroles furent suivies d’une infinité d'autres pleines de fureur. Le religieux, au lieu de se rebuter, répondit avec douceur à scs emportements, cl . s'arma d'une patience infatigable. Le malade en fut étonné. Que venez-vous faire ici, père? lui dit-il ; retirez-vous, lin aussi grand pécheur que moi doit vous épargner des discours superflus : jo suis trop coupable pour échapper à la justice divine.
Alors le père Séraphin , c’est ainsi que sc nommoit le carme , étendit les bras , et adressa ces paroles au ciel, d'un ton qui émut toutes les personnes qui étoient présentes : O divin Sauveur ! père des miséricordes, vous voyez une de vos créatures prêle à tomber dans le désespoir. Faiteslui la grâce, par mon organe , de la préserver de ce malheur. Jetez sur elle un teil de pitié. Que votre bonté , Seigneur , la dérobe à votre justice. Le malade fut effrayé de celle apostrophe, et demanda au religieux s'il lui étoit permis de concevoir quelque espérance de salut après avoir commis tant de péchés.
Lâ-dcssus notre saint carme , emporté par son zèle, s'approcha du gentilhomme , et , se répandant en discours sur la miséricorde de Dieu , il lui en tint de si consolants et de si pathétiques , qu’il fit fondre eu pleurs tous ceux quil’écoutoieiil. Four rendre son exhortation plus touchante encore et plus efficace, il l’accompagnoit de ses larmes , dont il baiguoit les jooes du malade en l’embrassant à tout montent. Il y avoil de l’oncliott dans la manière dont il disoit les choses autant que dans les choses mêmes. Aussi le gentilhomme en
fut si pénétré qu’il rentra en lui-même, se repentit de ses fautes , et mourut , du moins en apparence, parfaitement converti.
Je ne regardai plus après cela le père Séraphin qu’avec admiration. Je recherchai son amitié, qu'il ne put refuser à un homme dans lequel il entrevit une disposition prochaine à devenir dévot, comme en effet de jour en jour je me sentois plus de goût pour la retraite ; et les entretiens que j’avois , tanli’it avec ce père , et tantôt avec le supérieur , m’inspirèrent insensiblement le désir d'y passer le reste de ma vie ; et ce désir se tourna bientôt en résolution. Je fis confidence d'un si louable dessein au père Théodore , qui le combattit, moins pour m’en détourner que pour éprouver la fermeté de mes sentiments. Mon cher rnfant , me dit-il , quand votre affaire sera terminée, vous penserei peut-être autrement que vous ne faites aujourd’hui. Non, mon père, lui répondis-je, non; je veux mourir dans ce monastère sous votre habit.
Tandis que j’étois dans celte disposition , notre affaire s’accommoda. Le supérieur, après m'avoir annoncé cette nouvelle , me dit d’un air riant : Hé bien, mon Gis, qui vit présentement dans votre esprit, du monde ou de la solitude, de l’abondance ou de la pauvreté? Il ne tient qu’à vous de retourner à Alcaraz , où la main d’une jeune et belle personne vous attend. Pourrez-vous préférer à nn sort si charmant les rudes travaux de la pénitence? Consultez-vous bien avant que vous vous déterminiez.
Je répondis au père Théodore que j'avois fait toutes mes réflexions , et que je souhaitois d’augmenter le nombre de ses religieux. J’ajoutai à cela que je voulois, en prenant l’habit, lui remettre tout le bien que je possédois, et dont je faisois présent à sa communauté ; à quoi d’abord il fit difficulté de consentir, de peur qu’on ne dit dans te monde qu’il m’avoit séduit. Je combattis sa délicatesse , qui résista long-temps à ma pieuse intention ; néanmoins , comme sa révérence vouloit que la volonté du ciel se fit en toutes choses, elle eut la bonté de me sacrifier sa répugnance.
Je n'avois point encore parlé de mon projet à don Manuel , qui étoit fort éloigné de le pénétrer. Il s'sperccvoit bien que je devenois dévot à vue d’œil ; mais il ne me croyoit pas homme à pousser la dévotion jusqu’à vouloir prendre le froc. S’imaginant que j'étois toujours épris de sa sieur, comme lui de dona Clara, il ne fut pas peu surpris lorsque , après notre affaire finie , je l’informai du changement qui s’étoil fait en moi , et du dessein que j’avois pris d'entrer dans l’ordre des carmes déchaussés.
J’avois compté , me dit-il , que nous retourne-
rions tous deux à Alcaraz , où vous épouseriez ma soeur ; que nous n’y ferions qu’une famille , et qu’enfin la mort seule nous séparerait. C’est , lui répondis-je , ce que je me pramettois aussi quand nous sommes venus dans ce couvent. Je me faisois une idée charmante de vivre avec vous et dona Paula ; mais le ciel en ordonne autrement. Il m’a parlé du ton dont il parle aux cœurs qu’il veut arracher aux délices du siècle. Je ne me fais plus un plaisir de ceux que l'hymen le plus doux peut offrir à la peusée ; ou plutôt je m'en fais un de les sacrifier tous. Heureux si ce sacrifice peut expier les désordres de ma vie passée.
Je redoublai par ce discours l'étonnement de don Manuel. S'il étoit permis , reprit-il , de murmurer contre le ciel , je lui reprocherais de m'avoir enlevé le pins cher de mes amis. Au lieu de vous plaindre du ciel, lui repartis-je, craignez plutôt qu’il ne mette au nombre de vos plus grandes fautes celle de n'avoir pas profité comme moi des bons exemples que les religieux de ce monastère nous ont donnés. Cependant , mon cher don Manuel, il en est temps encore. Laissez vos biens à votre sœur , et renoncez courageusemet à dona Clara. L’amour n’est pas une passion qui soit invincible, et le souvenir d’une maîtresse ne tiendra pas ici long-temps contre le secours que la grâce vous prêtera pour en triompher. Allons, poursuivis-je, mon ami , faites un effort pour rompre des liens qui vous attachent au monde. Demeurez dans ce couvent pour y partager avec moi les douceurs d une tranquillité qu’on ne peut trouver que dans la retraite. Quel contentement pour moi, si je vous voyois prendre cette résolution I
Ne l’espérez pas, me dit don Manuel : je vous admire sans pouvoir vous imiter. Nous ne sommes pas tous nés pour le cloître. Il est beau, pour l'honneur du christianisme , qu’il y ait des personnes qui soient détachées de la terre , et qui vivent fort austèrement ; mais on peut faire son salut dans toutes les conditions de la vie, en en remplissant bien les devoirs. Demeurez donc , ajouta-t-il, dans cette sainte solitude, puisque le ciel vous y arrête : mais il a sur moi d’autre vues; il veut que je retourne à Alcaraz, et que je garde la foi jurée à dona Clara.
Tel fut le dernier entretien que j’eus à Barcelonne avec mon ami , et que nous finîmes par des embrassements mutuels. Adieu , don Chérubin , me dit-il d'un air attendri, puissiez-vous toujours persévérer dans la ferveur qui vous anime! Je soutins avec plus de fermeté que lui notre séparation ; et à peine fut-il parti , que je commençai à l’oublier : ce qui me fit croire que j'avois de la disposilion à me dé|>ouillcr de toute affection terrestre , et que je pourvois acquérir avec le temps