‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 517 sur 734 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Comme je traversoisle marché de Nolrc-Damedci-Mar, j’aperçus, à la porte de l'église du même nom, plusieurs personnes qui lisoient attentitement une pancarte qu’on y venoit d’affieber. Curieut de la lire aussi , je fendis la presse pour m’en approcher, et je ne fus pas peu surpris de la trouver conçue en ces termes : « Le public est aTerti qu’un particulier, nommé don César de la Ronda , venu des Indes occidentales avec de l’argent et des marchandises 1 Séville , y est mort deux jours après son arrivée. Ceux ou celles qui sont en droit de prétendre à sa succession n’ont qu’à se rendre à Séville avec leurs titres , et on leur délivrera ses effets , suivant l’inventaire qui en a été fait par ordre de nos seigneurs les juges du commerce. »

Je lus jusqu’à quatre fois cette affiche , n’osant me fier tout-à-fait au rapport de nies yeux ; néanmoins, ne pouvant plus douter de mon boubeur, j'entrai dans l’église pour en remercier Dieu. Je n’oubliai pas don César dans ma prière. Je pleurai sa mort , mais de manière qu’on n'auioit pu distinguer si mes pleurs étoient des marques de douleur ou de joie. Il ne tiendrait qu’à moi, pour faire honneur à mon naturel , de dire que je ne fus sensible qu’au trépas de mon frère ; mais, outre qu’on pourrait douter de ma sincérité, je suis ennemi du mensonge , et j’avouerai franchement que je pleurai don César, comme un bon cadet pleure un amé qui l’enrichit.

Tout ce qui me faisoit de la peine, c’est qu’il me falloit des espèces pour m’aller mettre en possession des biens que le ciel m’envoyoit si à propos ; et je n’en avois point. J'étois sorti du courent les poches vides ; et, me voyant sans ressource, je me trouvois fort sot , tout riche héritier que j'étois. A force pourtant de rêver, il me vint dans l’esprit un moyen qui me parut sûr pour avoir de quoi faire le voyage de Séville. Ces pères Carmes, dis-je en moi-même, me prêteront volontiers une cinquantaine de pistoies. Ce sont de bons religieux, qui ne demanderont pas mieux que d’obliger un homme qui leur a fait un don assez considérable.

Dans cette confiance, je m'adressai au supérieur qui avoit succédé au père Théodore ; je lui exposai ma situation , et le priai de me faire donner cinquante pistolcs, lui promettant de les lui rendre avec usure , aussitôt qucj’aurois recueilli la succession de mon frère. Le bon religieux, après m’avoir écouté avec attention , me répondit froidement qu’il ne pouvoit me faire ce plaisir sans avoir auparavant tenu chapitre sur cela: et làdessus il me remit à la quinzaine, c’est-à-dire aux calendes grecques. Je ne m’atlendois pas à ce refus, après leur avoir fait la donation de ce que

j’avois lorsque je voulois être des leurs. Ce qui me fait dire que tous ceux qui aiment qu’on les oblige n’aiment pas à obliger, et surtout les moines : rien ne se fait chez eux qu’on ne tienne chapitre, paroles dont ils endorment la plupart de ceux qui leur demandent des grâces.

Peu satisfait de la reconnoissancc monacale, je retournai tristement à l’hôtellerie où j’étois logé. Mon hôte, qui se nommoit Ceronimo Moreno, remarquant que j’avois nn air mécontent , m’en demanda le sujet. Je ne lui en fis pas un mystère, et il ne lui en fallut pas davantage pour sc déchaîner contre les moines ; ce qu’il avoit coutume de faire toutes les fois qu’il entendoit parler d’eux , de quelque ordre qu’ils fussent. A cela prés , c’étoit un bon homme, plein de franchise, obligeant et généreux. Seigneur don Chérubin, me dit-il, consolez-vous de l’ingratitude de ces révérends pères. Vous n’avez pas besoin de leur bourse pour faire votre voyage ; Gcronimo Moreno n’est pas , Dieu merci, hors d’état de prêter de l’argent à un honnête homme. S’il ne vous fant que cinquante pistoies pour aller à Séville, je les ai à votre service. Vous me paroisses un garçon d’honneur ; je vous prêterais tout mon bien sur voire parole.

Je remerciai mon hûle de l’offre qu’il me faisoit, et je le pris au mot. Il me compta cinquante pistoies. Je lui en fis mon billet , et deux jours après je m’embarquai sur un vaisseau génois qui ailoit à Séville. Il y avoit à bord plusieurs passagers, et entre autres uu vieux marchand de Tortose, que l’intérêt de son commerce appeloit eu Andalousie. Je liai connoissauce avec ce Catalan ; et la sympathie qui se trouva entre nous fit naître une amitié qui devint si forte, qu’en arrivant à Séville, il me dit : Ne nous séparons point ; je sais une hôtellerie où nous serons bien , et chez de bonnes gens. J’y consentis ; et nous allâmes tous deux dans la rue de Lonxa , loger à l’enseigne du Perroquet.

Le maître de cette hôtellerie , sa femme et sa fille, me parurent si joyeux de revoir le marchand de Torlose, que je jugeai bien qu’ils sc connoissoienl de longue main. Voici, leur dit-il, un cavalier que je vous amène, et que je vous prie do regarder comme un autre moi-même. Il suffit, lui répondit l’bùte fort poliment, que ce gentilhomme soit de vos amis pour mériter toutes nos attentions. L’hôtesse , qui pouvoit avoir quarante ans, et qni ne démentoit point la réputation que les femmes de Séville ont d’être flatteuses et coquettes, ne put s’empêcher d’ajouter à la réponse de son mari , qu’un cavalier fait comme moi devoit être assuré qu'on aurait pour lui tous les égards imaginables.

Le soir, quand il fut temps de souper, l’hôte, appelé maître Gaspard, nous demanda si nous voulions être servis en particulier. Non, non, lui répondit le vieux Catalan, nous mangerons avec vous et votre aimable famille; nous aimons la compagnie. Nous nous mimes donc à table avec I Vite, i'bAtessc et 1a jeune Narcisa, leur tille, qui joignoit au vif éclat de la jeunesse des traits réguliers, un air riant, et des yeux pleins de feu qui inviloienl à la regarder. Aussi j’eus souvent la vue sur elle pendant le repas. De son côté, elle ne fut point avare d’œillades, et elle m'en lança quelques-unes qui me donnèrent fort à penser. Je crus y démêler un désir de me plaire, qui Gt promptement son cflet. Je me troublai. Je me sentis agité de tendres mouvements, cl mon coeur, que le séjour du couvent n’avoit fait que rendre plus combustible, s'enflamma tout-à-coup pour la belle Narcisa.

la; marchand de Torlosc, qui peut-être s’en aperçut, et voulut servir nu tendresse naissante, en me faisant passer pour un homme opulent, [varia de l'affaire qui m’amenoit à Séville. Il éblouit par là le père et la mère , et multiplia les regards favorables que je reçus de la fille. Maître Gaspard m’offrit ses services. Il me proposa de me mener lo lendemain cher, un jurisconsulte de sa connoissancc, dont la prinripalc occupation étoit de faire rendre justice aux étrangers qui venoient à Séville pour des affaires de commerce. Cet hommelà, poursuivit-il, vous apprendra de quelle façon vous deve* vous conduire pour ll’êlrc pas friponne par les officiers dont vous serez obligé d'employer le ministère; ou plulM, si vous voulez, il se chargera de tous les soins qu’il faut prendre |x>ur cela, et vous en serez quitte |xiur une petite marque de reconnoissance ; car c’est un homme fort désintéressé.

Le vieux marchand me conseilla d’accepter la proposition de l’hôte; ce que je fis sans hésiter. Après quoi l’heure de nous coucher étant venue, nous nous retirâmes , le Catalan cl moi , dans les chambres qui nous avoient clé préparées, et qui étoient assez propres pour des chambres d'hôtellerie. Je me mis au lit , où je m'occupai d'abord des charmes de Narcisa , préférablement à la for- •onc brillante dont j'étois sur le point de jouir; mai, l’image de la fille de Gaspard cédant à son •otir j l'idée des richesses, je m'endormis sur l’or

*' sur l'argetit-

CH ANTRE XXXTV.

Don Chérubin va à Salamanque , ri revient à Séville

avec ses papiers. Il reçoit ta succession de son frère.

Devoirs funèbres qu'il rend à sa mémoire. Suite de

son amour pour Narcisa.

Le jour suivant , mon hôte , ponr me faire voir qu’il étoit homme de parole , me mena chez le jurisconsulte en question , et me présentant à lui ; Seigneur don Mateo, lui dit-il, vous voyez un gentilhomme qui est logé chez moi. Il n’entend pas trop bien les affaires , et il auroit besoin de vos conseils. Là-dessus le docteur tue demanda gravement ce qui m’amenoil à Séville. Je le mis au fait. Ensuite il me dit ; Il faut , avant toutes choses, avoir votre extrait baptistaire en lionne forme, avec un ccrliücat qui prouve que vous êtes frère dudit César de la Ronda , depuis peu mort à Séville. Ne perdez point de temps, l’artez tout à l’heure pour aller chercher ces pièces à Salamanque. Apportez-les-moi ; et comptez que je vous ferai remettre aussitôt les effets de votre frère , malgré tous les tours de passe-passe qu’on voudra faire pour en retarder la délivrance.

L’impatience que j’avois d’être mnni des papiers qui m’éloient nécessaires pour tirer des griffes de la justice de Séville les biens qui rn’appartenoient , ne me permit de différer mon départ que du temps qu’il me falloil pour m’y préparer, et me Gt faire tant de diligence , qu’au bout de quinze jours on me vit revenir pourvu de mon extrait baptistaire et de certificats , tant du corrégidor que de tous les autres magistrats de Salamanque ; de sorte qu’on ne pouvoit me nier que je fusse Gis de mon père , et par conséquent frère dudit don César. Aussi, quand don Mateo eut examiné mes paperasses , il s’écria comme par enthousiasme : Vive Dieu , voilà des pièces victorieuses ! De plus , me dit-il , je vous apprends que pendant votre absence j’ai vu les juges du commerce , qui m’ont dit que votre frère a fait un testament la veille de sa mort, et vous a nommé son légataire universel. Ainsi, vous serez en peu de temps maître de ses biens, ou je ne veux jamais me mêler d’aucuuc affaire , quelque bonne qu’elle puisse me paroitre.

Comme ce jurisconsulte me sembla mériter ma confiance , je la lui douuai tout entière ; et je n’eus pas sujet de m’en repentir, puisque en trois semaines il me mit en possession de tous les effeü de don César, lesquels consisloient en barres d’argent, en pistolcs d’Espagne, et en marcliandiscs de défaite. Pour dire les choses comme elles se passèrent , il ne laissa pas de m’en coûter beaucoup pour arracher ces richesses des mains qui les tenoient en dépôt; et elles ne inc furent déü-

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