‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 519 sur 734 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Don Chérubin rencontre Mileno. Ce qu'il lut apprend , el de ta nouvelle qui i'empèrhe d'épouser li tille de maître Gaspard ; ce qui fui cause qu'il s'éloigna do Séville avec autant de précipitation que s'il eût fait quelque mauvais coup.

Il est constant que j’aimois Narcisa, et que, m'imaginant en être uniquement aimé , j’étois sur le point d'en faire la demande à son père , lorsque le hasard me fit rencontrer Mileno , que je croyois encore an service de Pedrilla. Hé , te voilà , lui dis-je , mon cher Mileno ! Don Manuel seroit-ll à Séville? Je ne suis plus à lui, répondit-iL Nous I.

nous sommes séparés tous deux à l’occasion d’un difTérend que j’ai eu avec son cuisinier pour la soubrette de dona Pauta. Le cuisinier et moi, nous étions fort épris de la petite personne ; nous devînmes jaloux l’un de l’autre , nous nous battîmes ; je blessai mon homme , et je pris aussitôt la fuite. Je suis venu à Séville , où j’ai l'honneur de servir un jeune chanoine qui sait accorder avec son bréviaire le plaisir d’avoir une maîtresse. Il voit secrètement, par le ministère d’une officieuse vieille et par le mien , la fille d’un maître d'hôtellerie.

Ces dernières paroles me firent frémir. Je demandai en tremblant à Mileno s’il savoit le nom de cet hôtcllier. H s’appelle , répondit-il , maître Gaspard, et sa fille sc nomme Narcisa. Vous la connoissez apparemment , ajouta-t-il , puisque vous changez de visage en entendant prononcer son nom? Vous prenez quelque intérêt à cette dame ? Plus que tu ne peux penser , repris-je , mon enfant. Je suis amoureux de cette beauté perfide ; j’allois en faire mon épouse. Tu me rends un bon office en me donnant un avis dont je t'assure que je profiterai.

Si j’eusse su, me dit-il, que vous étiez dans le dessein de lier votre sort à celui de Narcisa , je me serais bien gardé de vous révéler la foiblcssc qu’elle a pour le licencié don Blas Mugcrillo, mon maître. Il ne faut nuire à personne, et je serais fâché que mon rapport vous empêchât d'épouser une charmante fille qui n’a qu’une petite galanterie sur son compte. Monsieur Mileno, répliquaije , cessez , s’il vous plaît , de faire avec moi le mauvais plaisant, et continuez de servir si honnêtement votre chaste maitre. Apprenez-moi des nouvelles de don Manuel. N’est-il pas l’époux de doua Clara ? Non , vraiment , répondit-il. Vous ne savez donc pas qu’à son retour de Darcclonne à Alcaraz, il apprit que cette dame éloit dans un couvent de filles de Ninaterra , el qu’elle y avoit pris le voile ; de sorte qu’elle est perdue pour lui, selon toutes les apparences? Hé, dans quelle situation, repris-je, as-tu laissé dona Paula?Dans la situation, repartit-il, d’une fille qui aurait été bien aise de subir avec vous le joug de l’hyméuéc, et qui, sc croyant dans b nécessité de renoncer à cette espérance , a pris le mariage en aversion , et ne veut plus en entendre parler.

Je voulois avoir un plus long entretien avec Mileno; mais il ne me fut pas jiossible de l'arrêter. 11 me quitta tout-à-coup, en me disant : Adieu, seigneur don Chérubin ; pardon si je ne demeure pas plus long-temps avec vous. Je suis pressé. Mon maître donne à souper ce soir à cinq ou six de ses confrères : je vais chez le traiteur ordonner un repas digne de leur sensualité.

Après la retraite de Mileno, je Ils bien des ré-

flexions. Parbleu , dis-je en moi-même , il y a des physionomies furieusement trompeuses. Qui n’auroit pas cru , comme moi , Narcisa sage et vertueuse? U faut avouer que mon front vient de l'échapper belle ! Ensuite , venant à don Manuel , et le plaignant d’avoir perdu une maîtresse aussi estimable que dona Clara , je partageois sa douleur. Si j’étois, dis-je, à Alcaras présentement, je lui serois d’un grand secours. Qui m’empêche d’y aller ? la consolation d’un ami , l’intérêt de mon repos, tout m’excite J faire ce voyage. Tout indigne que Narcisa est de ma tendresse, je me sens retenir par ses charmes , et j’ai besoin, pour l’oublier, de revoir doaa Paula. Enfin toutes mes réflexions aboutirent à me déterminer à prendre au plus tôt le chemin d’Alcarax. Je sortis secrètement de Séville ; mais en partant je fis tenir à la fille de mailrc Gaspard un billet , par lequel je lui mandois qu’étant obligé de m'écarter d’elle pour quelque temps, j’avois chargé un jeune chanoine de la cathédrale du soin de la consoler pendant mon absence,

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