‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 52 sur 734 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

pondants, de leur côté , songent qu’il est sur le point de faire banqueroute. Ces deux songes , dit l’écolier , ne sout pas sortis du temple du Sommeil par la même porte. Non , je vous assure, répondit le démon : le premier, à coup sûr, est sorti par la porte d’ivoire , et le second par la porte de corne.

La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux libraire. Il a, depuis peu, imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès. En le mettant au jour, il promit à l’auteur de lui donner cinquante pistoles , s’il réimprimoit son outrage ; et il rêve actuellement qu’il en fait une seconde édition sans l’en avertir.

Oh ! pour ce songe-là , dit Zambullo , il n’est l>as besoin de demander par quelle porte il est sorti ; je ne doute pas qu'il n’ait son plein et entier effet. Je connois messieurs les libraires : ils ne se font pas un scrupule de tromper les auteurs. Rien n’ est plus véritable , reprit le boiteux ; mais apprenez à connoître aussi messieurs les auteurs : ils ne sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure , arrivée il n’y a pas ceitt ans à Madrid, va vous le prouver.

Trois libraires soupoient ensemble au cabaret : la conversation tomba sur la rareté des bons livres nouveaux. Mes amis, dit là-dessus un des convives , je vous dirai confidemment que j’ai fait un beau coup ces jours passés : j’ai acheté une copie qui me coûte un peu cher à la vérité ; mais elle est d’uu auteur !... c’est de l’or en barre. Un autre libraire prit alors la parole , et se vanta pareillement d’avoir fait une emplette excellente le jour précédent. Et moi , messieurs, s’écria le troisième à son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec vous : je vais vous montrer la perle des manuscrits ; j’en ai fait aujourd'hui l’heureuse acquisition. En même temps chacun tira de sa poche la précieuse copie qu’il disoit avoir achetée ; et comme il se trouva que c’étoit une nouvelle pièce de théâtre, intitulée te Juif errant , ils furent fort étonnés quand ils virent que c’étoil le même ouvrage qui leur avoit été vendu à tous trois séparément.

Je découvre dam une autre maison, poursuivit le Diable , un amant timide et respectueux qui vient de se réveiller. 11 aime une veuve toute des (dus vives : il révoit qu’il étoit avec elle au fond d’un bois, où il lui tenoit des discours tendres, et qu’elle lui a répondu : Ab! que vous êtes séduisant ! vous me persuaderiez si je n’étois pas en garde contre les hommes ; mais ce sont des trompeurs : je ne me fie point à leurs paroles; je veux des actions. Hé ! quelles actions, madame, exigezvous de moi? a repris l’amant ; faut-il , pour vous prouver la violence de mon amour , entreprendre les douze travaux d’Hercule? Hé, nou! don Ni-

caisc , non , a reparti la dame , je ne vous en demande pas tant. Là-dessus il s’est réveillé.

Apprenez-moi, de grâce , dit l’écolier, pourquoi cet homme couché dans un lit brun se débat comme un possédé. C’est , répondit le boiteux , un habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité. Il rêve qu’il dispute et soutient l’immortalité de l’âme contre un petit docteur en médecine qui est aussi bon catholique qu’il est bon médecin. Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d’Estramadure, nommé don llaltazar Fanfarrooico, qui est venu en poste à la cour demander une récompense pour avoir tué un Portugais d’un coup d’cscopette. Savez -vous quel songe il fait? Il rêve qu’on lui donne le gouvernement d’Antequère, et encore n’est-il pas content : il croit mériter une vice-royauté.

Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui rêvent bien désagréablement. L’un, qui est gouverneur d’une place forte, songe qu’il est assiégé dans sa forteresse, et qu’après une légère résistance, il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec sa garnison. L’autre est l’évêque de Murcie ; la cour a chargé ce prélat éloquent de faire l’éloge funèbre d’une princesse , et il doit le prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire , et qu’il demeure court après l’exorde de son discours. Il n’est pas impossible, dit don Cleophas, que ce malheur lui arrive en effet. Non vraiment, répondit le Diable, et il n’y a pas même long-temps que cela est arrivé à sa grandeur en pareille occasion.

Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n’avez qu’à regarder dans les écuries de cet hôtel : qu’y voyez-vous? J’aperçois, dit Leandro Pcrez , un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une étrille à la main. Hé bien ! reprit le démon , c’est un palefrenier qui dort. U a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en donnant, d’étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s’imagine dans l’hôtel que c’est l’ouvrage d’un esprit follet, et le palefrenier lui-même le croit comme les autres

Dans une grande maison, vis-à-vis l’hôtel garni, demeure un vieux chevalier de la Toison, lequel a jadis été vicc-roi du Mexique. H est tombé malade; et comme il craint de mourir, sa viceroyauté commence à l’inquiéter : il est vrai qu'il l’a exercée d’une manière qui justifie son inquiétude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne no font pas une mention honorable de lui. Il vient do faire un songe dont toute l’horreur n’est point encore dissipée, et qui sera peut-être cause de sa mort. Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien extraordinaire. Vous allez l’entendre, n> prit Asmodée; il a quelque chose, en effet, de

Ml LE DIABLE

singulier. Ce seigneur révoit tout à l'heure qu’il était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en l’accablant de reproches et d’injures : ils ont même voulu le mettre eu pièces ; mais il a pris la fuite, et s’est dérobé à leur fureur. Après quoi il s’est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir, où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y avoit trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de s’approcher d’eux ; et son père lui a dit , avec la gravité qu’ont tous les défunts : Il y a long-temps que nous t’attendons ; viens prendre ta place auprès de nous.

Le vilain rêve ! s'écria l’écolier : je pardonne au malade d’en avoir l'imagination blessée. En récompense, dit le boiteux , sa nièce, qui est couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit délicieusement ; le sommeil lui présente les plus agréables idées. C’est une fille de vingtcinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que son oncle, dont elle est l’unique héritière, ne vit plus , et qu’elle voit autour d’elle one foule d’aimables seigneurs qui se disputent la gloire de lui plaire.

Si je ne me trompe, dit don Clcopbas, j’entends rire derrière nous. Vous ne vous trompez point, reprit le Diable; c’est une femme qui rit en dormant à deux pas d’ici ; une veuve qui fait la prude, et qui n’aime rien tant que la médisance. Elle songe qu’elle s’entretient avec une vieille dévote, dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.

Je ris à mon tour, en voyant, dans une chambre au-dessous de cette femme , un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu’il possède. Il rêve qu’il ramasse des pièces d’or et d’argent , et que plus il en ramasse , plus il en trouve à ramasser ; il en a déjà rempli un grand coffre. Le pauvre garçon 1 dit Leandro ; il ne jouira pas long-temps de son trésor. A son réveil, reprit le boitcui, il sera comme un vrai riche qui se meurt ; il verra disparoilre ses richesses.

Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont voisines , je vais vous les dire. L’une rêve qu’elle prend des oiseaux à la pipée, qu’elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu’elle les donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le profit. L’autre songe qu’elle chasse de sa maison des lévriers et des chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu’elle 11e vent plus avoir qu’un petit roquet des plus gentils qu’elle a pris en amitié.

Voilà deux songes bien fous , s’écria l'écolier : je crois que s'il y avoit à Madrid , comme autre-

BOITEUX

fois à Home, des interprètes des songes, ils scroient fort embarrassés à expliquer ceux-là. Pas trop , répondit le Diable : pour peu qu’ils fussent au fait de ce qui se passe aujourd'hui chex la gent comique , Us y trouveraient bientôt un sens clair et net.

Pour moi, je n'y comprends rien, répliqua don ; Cleophas, et je ne m'en soucie guère; j’aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un superbe lit de velours jaune , garni de franges | d’argent, et auprès de laquelle il y a , sur un guéridon, un livre et un flambeau. C’est une femme titrée, repartit le démon ; une dame qui a un équipage très-galant , et qui se plaît à faire porter sa j livrée par des jeunes hommes de bonne mine. L ne de ses habitudes est de lire en se couchant : sans cela elle ne pourrait fermer l'ail de la nuit. Hier au soir elle lisoit les métamorphoses d’Ovide ; et cette lecture est cause qu'elle fait en cet instant un songe où il y a de l’extravagance : elle rêve que J upiler est devenu amoureux d’elle, et qu’il se met à son service sous la forme d’un grand page des mieux bâtis.

A propos de cette métamorphose , en voici une autre qui me parait plus plaisante. J’aperçois nn histrion qui goûte , dans un profond sommeil , U douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux . qu’il n’y a tête d’homme à Madrid qui puisse dire l’avoir vu débuter. Il y a si long-temps qu’il parait sur le théâtre, qu’il est pour ainsi dire théâtrifié. 11 a du talent , et il en est si fier et si vain , qn’il s’imagine qu’un personnage tel que lui est au-dessus d’un homme. Savez-vmis le songe que fait ce superbe héros de coulisse 7 II rêve qu’il se meurt, et qu’il voit toutes les divinités de l’Olympe assemblées pour décider de ce qu’elles doivent faire d’un mortel de son importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l’honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun à tous les humains, et qu’il mérite d’être reçu dans la troupe céleste. Momns applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d’une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre tous d’accord , change le vieux comédien en une : figure de décoration.

Le Diable alloit continuer; mais Kambullo l’interrompit en lui disant : Halte-là, seigneur Asmodée, vous ne prenez pas garde qu’il est jour ; j’ai peur qu’on ne vous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la populace vient une fois à remarquer votre seigneurie, nous entendrons des buées qui ne ; finiront pas sitôt.

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