‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 527 sur 734 · XXXIX. 6X · texte numérisé non relu

XXXIX. 6X

la ville. Nous apprîmes qu’effectivement le seigneur don Pedro Retordillo s’étoit tué en tombant de cheval dans une chasse, et que sa veuve, encore affligée de sa mort, menoit une vie triste au château, n’ayant avec elle pour toute consolation qu’une dame de scs amies. Quand don Manuel entendit parler de celte amie , il en tressaillit de joie , ne doutant nullement que ce ne fût Isménie, qu’il n’étoit pas moins ravi de revoir, que don Gregorio de retrouver sa chère Francisca.

Comme nous tenions tous trois conseil sur la manière dont nous irions nous présenter à ces deux dames, il me vint une idée folle, que mes camarades approuvèrent , et que nous résolûmes de suivre. Nous fîmes faire trois habits de pèlerins, sous lesquels, après avoir laissé nos valets à Cuença, nous nous rendîmes, à l’entrée de la nuit, auprès du château de Villardesaz. Nous frappâmes à la porte , et nous dîmes à un domestique qui vint nous l’ouvrir que trois pèlerins aragonais, qui alloient à Saint-Jacques en Galice , demandaient la permission de passer la nuit dans les écuries du château. Le domestique rentra pour nous annoncer, et vint nous dire un moment après que sa maîtresse y consentoit ; et là-dessus nous ayant introduits dans le château , il nous conduisit jusqu’au fond d’une salle basse où il y avoit de la paille fraîche , et uue lampe attachée au mur dans un coin. Amis, nous dit-il, quand il passe par ici des pèlerins, ce qui arrive assez souvent, c’est dans cette salle que nous les faisons coucher. Vous n’y serez point mal ; et comme vous ne manquez pas, je crois, d’appétit, je vais vous apporter de quoi le satisfaire. Vous verrez qu’on ne fait point dans ce château les choses à demi.

En achevant ces mots, il se retira, nous laissant la liberté dont nous avions besoin pour céder à l’envie qu’il nous prit de rire de l’hospitalité qu’on nous faisoit. Il étoit. en elTct. assez plaisant de voir traiter ainsi des pèlerins tels que nous, et cela nous réjouissoit infiniment. Nous attendions que le même domestique revînt ; et nous n’étions pas peu curieux de savoir en quoi consisterait le soupé dont il nous avoit fait fête, lorsqu'un quart-d'heure après, il rentra dans la salle avec un panier, dans lequel il y avoit du pain, du fromage et des ognons. Il étoit suivi d’un autre valet qui portoit une grande cruche de vin de la Manche ; et s’approchant de nous d’un air gai : Voici, nous dit-il, des rafraîchissements que je vous apporte pour vous donner de nouvelles forces ; bourrez-vous-en bien l’estomac , car c’est lui qui porte les pieds.

Ce garçon nous paraissant un gaillard qui ne demandoit qu’à parler , nous lui fîmes tous trois tour à tour des questions auxquelles il répondit en serv iteur discret et affectionné. Nous lui donnâmes

occasion do nous conter le malheur de don Pèdre ; ce qu’il nous détailla sans oublier la moindre circonstance. Et madame son épouse, lui dis-je, a-t-elle été fort touchée de sa mort? Elle l’est bien encore, me répondit-H. Je n'aurois jamais cru qu’une femme pût pleurer si long-temps son mari. Don Pèdre , votre maître, lui dit don Gregorio, ■ étoit apparemment un cavalier fort aimable? Pas j trop , repartit le domestique : c’ctoit un mortel ’ d’un assez marnais caractère, un jaloux, un grondeur, un homme plein de fantaisies. Cependant, malgré tout cela , il avoit un je ne sais quoi qui le rendoit agréable à Madame. Hé! n’y a-t-il personne qui cherche à consoler cette belle veuve? ‘ dit don Manuel. Pardonnez-moi, reprit le domestique : outre que la senora Ismcnia. son amie, combat sans cesse sa douleur, il vient ici presque tous les jours , un jeune gentilhomme de Cuença, qui me paroit propre à soulager les ennuis du veuvage.

Ce cavalier, continua-t-il, se nomme don Simon de Romeral. Je ne doute point qu’il n’ait envie de succéder au seigneur don Pèdre , et la chose n’est pas impossible. Depuis quelques jours Madame me paroit un peu moins affligée qu’à son ordinaire, soit que les discours d’Isménie aient opéré, soit ; que don Simon commence à plaire*

I «e rapport de ce valet me fit craindre que nous ne fussions arrivés trop tard, et que ce don Simon ne se fût déjà rendu maître du cœur de Francisca, Si cela est, disois-je en mot-même . ma sœur ne me saura peut-être pas bon gré du soin que je prends de son honneur ; elle ne reverra point avec ! plaisir son premier amant, si elle est actuellement prévenue en faveur d’un autre. Don Gregorio faisoit à peu près les mêmes réflexions; et nous ! commencions l’un et l’autre à douter que notre pèlerinage fût heureux.

A force de faire des questions à ce domestique, qui n’étoit pas sol, nous nous rendîmes suspects. Messieurs, nous dit-il en branlant la tète, vous m’avez bien la mine d’être de fins pèlerins : vous n’êtes pas des picaros, comme le sont pour la plupart ceux qui portent votre habit : vous avez tout l’air d’être des gens d’importance. Vous vous êtes déguisés de cette sorte pour jouer quelque comédie ; cl peut-être même avez-vous choisi ce château pour le lieu de la scène. Si vous avez besoin , ajouta-t-il , d’un quatrième acteur pour représenter votre pièce, je vous offre mes talents.

'Nous le primes au mot; et voyant que c’éloit un homme qui pourroit nous être utile, nous nous découvrîmes à lui ; et pour mieux l’engager à nous rendre service , nous lui donnâmes une trentaine de pistolesu 11 connut par là qu’il n’avoit point I

ma) jugé de nous; et charmé de nos manières à son égard : Messieurs , nous dit-il , disposez de TJarin , votre serviteur , vous n’avez qu’à commander. Quel est votre dessein ? Que puis-je faire pour vous? Nous cnnnoissons, lui dis-je, la maîtresse de ce château et son amie ; il y a long-temps que nous ne les avons vues , et nous nous faisons une fête de paroltre devant elles, pour voir si elles nous remettront sous cet habillement. Allez, poursuivis-je, allez dire en secret à doua Francisca que, si elle est curieuse d’apprendre des nouvelles de don Chérubin de la Ronda, il y a ici un pèlerin qui pourra satisfaire sa curiosité. St vous n’exigez que cela de moi , répondit Clarin , c’est peu de chose ; je me serai bientôt acquitté de cette commission.

En effet, nous ayant quittés, il revint à noos quelques moments après. Venez avec moi, me dit-il, Madame veut vous entretenir. En même temps il me conduisit à un fort bel appariement, où ma sœur étoit seule avec Isménie. Elles me reconnurent d’abord toutes deux. Ah ! mon frère, s’écria ma sœur, quelle agréable surprise pour moi de vous revoir I Mais pourquoi vous offrir â ma vue sous cet habillement? Ma sœur, lui répondisje, vous cesserez de vous étonner que je paroisse devant vous sous cette forme, quand vous saurez la cause de mon pèlerinage. Mais permettez auparavant que je vous témoigne la part que j’ai prise à la mort du seigneur don Pèdre. Comme je n’ignore pas que vous êtes très-sensible à la mort de votre époux , je viens ici partager votre affliction.

La veuve, à ce discours, s<eutil renouveler sa douleur, et ses yeux se couvrirent de lames. Je crus qu’elle alloit se répandre en nouveaux regrets et je ra’attendois à essuyer la bordée ; mais heureusement Isménie détourna l’orage, en disant à son amie : Ma mignonne , vous avez assez pleure, il est temps de vous consoler ; votre frère vient ici dans l’intention d’y contribuer. Oh ! pour cela oui, dis-je, c’est mon dessein ; et j’ose vous prédire que les choses vont bien changer de face dans ce château : je suis accompagné de deux bons pèlerins qui sont dans la résolution d’y faire succéder la joie à la tristesse. Et qui sont ces pèlerins ? dit dona Francisca ; je ne veux pas les voir que je ne le sache. Souffrez, lui repartis-je, que Ie ne vous les nomme point, pour vous laisser le plaisir de la surprise. Ordonnez qu’on vous lœ amène. Alors Isménie ayaul appelé Clarin, le chargea d’aller chercher les deux autres pèlerin*, qui n’avoient pas peu d’impatience de se montrer sur la scène.

Dès qu’ils y parurent , Isménie reconnut ®on Manuel; mais ma sœur ne démêla pas dans le

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