‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 528 sur 734 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

moment don Gregorio, qui ne l’ent pas sitôt aperçue , qu'il courut se jeter à ses pieds. Souffrez , madame, lui dit-il, qu'un coupable, entraîne par ses remords , vienne vous demander grâce. Dona Francisco, moins frappée de ces paroles que du son de ta voix de Clévillente , se le remit , et s’évanouit aussitôt. Je m’élois bien douté que 1a vue du père de Francillo 1a t rouble roit ; mais je ne m’étois point attendu qu’elle feroit sur elle nnc si vive impression,

Nous lui donnâmes, Isménie et moi, promptement du secours ; et lorsqu’elle eut repris l'usage de ses sens , elle garda quelques moments le silence. Ensuite m'adressant la parole : Mon frère, me dit -elle, vous voyei l’effet de votre imprudence. Ne deviez-vous pas me prévenir avant que d'offrir à nies yeux don Gregorio ? Vous n’ignorez pas les raisons que j’ai d’éviter sa présence. J’ai tort , lui répondis- je , ma sœur ; je conviens que j’aurois dû, par un entretien particulier, vous préparer 3 revoir un amant à qui vous êtes en droit de faire les reproches les plus sanglants, et qni pourtant n’est pas indigne de pardon. Il a reconnu sa faute , et il la pleure depuis dix ans. Permettez- lui de vous exposer ce qu’il a souffert; daignez l’écouter. Je vous réponds de sa sincérité.

Oui, madame, s’écria Clévillente , donnez-moi , de grâce, un moment d’audience; accordez-le aux prières de mon ami don Chérubin. Quelque prévenue que vous puissiez être contre moi, les choses que j’ai à vous apprendre désarmeront votre ressentiment. Hé ! que pouvez-vous dire pour votre justification? répliqua la veuve de don Pidro. Plût au ciel que vous ne fussiez pas le plus perfide et le plus ingrat de tous les hommes ! Je demeure <P accord de ma perfidie, lui repartit don Gregorio; mais que n’ai-je point fait pour l'expier ? En même temps il enfila le détail de scs souffrances, que nous lui laissâmes, Isménie et moi , continuer en particulier, et qui ne manqua pas de produire son effet, c’est-à-dirc d’attendrir Franeisca; d’où il faut conclure, que si les premières passions ne sont pas toutes à l’épreuve du temps, du moins ce sont des feux mal éteints, qui peuvent aisément se rallumer.

Tandis que ces deux amants s’entretenoient tout bas, je les ohservois, et il me sembloit que la colore de ma sœur s’éteignoit i vue d’œil. Je crois que mon neveu Francillo ne fut pas oublié dans leur conversation , et qu’il ne nuisit point à leur raccommodement. Pendant ce tempslà , don Manuel et moi nous apprîmes à Isménie de quelle façon nous avions fait conooissance avec don Gregorio, et tout ce qui s’étoit passé entre nous et ce cavalier au château de Clévillente.

Vous me ravissez, nons dit Isménie, en m’annonçant le retour d’un parjure, que mon amie n’a jamais pu entièrement bannir de sa mémoire ; mais , par ma foi , vous ne pouviez l'amener ici plus à propos : il étoit temps. Un mois plus tard vous auriez trouvé dona Franeisca remariée. Elle rommençoit à se sentir du goût pour don Simon de Romcral. et je la voyois disposée à l’épouser. Grâces au ciel , m’écriai-je , nous sommes donc arrivés bien heureusement, pourvu que ma sœur ne s’avise pas de vouloir préférer au premier en date le dernier venu. Fi donc, reprit Isménie. rendez pins de justice à dona Franeisca. Quand môme son penchant T entraînerait du côté de don Simon , elle se déclarerait pour Clévillente sans balancer : l'amant offert par l'amour coderait â l’amant présenté par l’honneur.

Quoi qu’Isménie pût dire pour me rassurer làdessus, je ne laissai pas de craindre que ma sœur ne pens.it autrement qu’elle. Cependant ma crainte fut vaine. Don Gregorio étoit un galant de la première classe. Il possédoit Tlieureut talent de persuader les dames: aussi dona Franeisca sentit-elle renaître tonte la tendresse qu’elle avoit eue pour lui; et comme elle n’ëloit pas, de son côté, moins habile que ce cavalier dans l’art de plaire, elle le rendit plus amoureux qu’il ne l’avoit jamais clé. Don Manuel ne revit pas non plus isménie sans reprendre les sentiments qu’il avoit eus pour elle à Madrid ; et cette dame lui fit assez connoîlrc, par la manière obligeante dont elle te reçut , que son bonheur ne dépendrait que de lui, s’il l’atlachoit au plaisir d’élre son époux,

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