CHAPITRE XLV
De la rencontre que don Chért&in 8t d'un religieux de ('ordre de Saint-François en entrant dans Xatapa. Suite de cette rencontre, il soupe avec le gardien du monastère. Portraits des religieux qui se trouvent avec lut. Après te repas il joue, gagne et se relire à minuit du couvent.
Comme nous descendions à la porte de cette hûtellerie, il passa près de noos un religieux de l’ordre de Saint-François, que nous regardâmes, mon valet et moi, avec toute l’attention qu'il parut mériter. Il étoit monté sur un bon cheval, et accompagné de deux esclaves maures qui marchoient à ses étriers. U portoit une robe de laine brune retroussée et attachée à sa ceinture de soie blanche cordoonée , laissant voir des caleçons de toile de Hollande brodés par le haut, des bas de soie bleus avec des souliers de maroquin à talons ronges. Il avoit sur son froc un chapcan de castor du Cauada, dont la coiffe étoit de salin incarnat. lTne si grande propreté dans un religieux mendiant me parut un peu scandaleuse ; mais ayant appris que dans ce pays-là les yeux y étoient tout accoutumés, je me préparai à voir d’autres choses qui me surprendroient.
On me dit que ce cordelicr étoit le gardien du couvent de Xalapa , qui probablement alloit faire quelque visite à l’extrémité de la bourgade. Je le saluai d'un air respectueux, et il me rendit le salut avec beaucoup de civilité. Je ne l’eus passitût perdu de vue , que je ne pensai plus à lui ; et j’étois fort éloigné de deviner que nous souperions ensemble ce soir-là , quand , trois heures après, il entra dans rhûtclleric un petit moine qui demanda le muletier Tobie. Ils se parlèrent un moment en particulier, après quoi ils v inrent me trouver. Seigneur, me dit le muletier en me présentant le moine, voilà un petit frère qui vient ici pour s’acquitter d’une commission que son supérieur lui a donnée. Oui, seigneur cavalier, médit le moine, notre révérendissime père gardien vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur de venir souper avec sa révérence. Je répondis poliment au petit frère que la proposition étoit trop agréable pour ne , la pas accepter avec plaisir, et qu’il pouvoit assurer son révérendissime supérieur que je m’ailois disposer à me rendre à son monastère ; ce que je bs effectivement, laissant Toston et le muletier à l’hôtellerie.
Je trouvai à la porte du couvent le père gardien qui m’altendoil pour oie conduire lui-même à son appartement. Seigneur cavalier , me dit-il en me ■ saluant d’un air aisé, pardonnez à un de vos comi patriotes d’avoirprisla liberté de vous inviter à soulier; mais j’ai coutume d’en user de la sorte avec
tous les cavaliers espagnols qui passent par relie liourgade |>our aller à Mexico, Je nie fais un extrême plaisir de les recevoir , el d’apprendre d’eux des nouvelles de ma patrie : car je suis natif de Bilbao, capitale de la Biscaye, ce que mon accent vous fait assez conuoitre. Je descends des anciens comtes de Durango, qui se sont tant signalés dans les guerres de Ferdinand contre les Maures, et dans celles de Charles-Qoinl dans les Pays-Bas.
Je jugeai par ce début que le moine, malgré les vaux qu’il avait faits, ronservoit toujours le caractère bisrayrn. Aussi lui répondis-je, pour flatter sa vanité, qu’à son air noble et majestueux, je m’étois d’abord bien douté qu’il devoit être un homme de condition ; que cela sautoil aux veux ; et qu'enlin je me trouvois bien honoré de l’invitation qu’il m'avoit faite.
Là-dessus ce religieux, qui paroissoit un homme de quarante et quelques années, m’introduisit dans une grande salle décorée de tableaux qui représcntoienl divers saints de son ordre. De là, m’ayant fait traverser une vaste cour remplie de palmiers et d’orangers, il me mena dans un corps-de-lngis isolé où il logeoit. Pour me montrer toutes les pièces de son appartement, il me fit passer par plusieurs chambres tapissées de tapisseries de coton, et parées de buffets garnis de vases de porcelaine. Ce bon père m’ouvrit ensuite un cabinet où il courhoit sur une simple mante de laine , étendue sur une natte. Comment donc, mon révérend père, m’écriai-je, est-ce là-dessus que repose votre révérence? Je vous croyois un lit plus mollet. Que vous êtes bon ! me répondit-il avec un sourire. Ne me trouvez-vous pas bien à plaindre? Apprenez que je dors sur cette natte d'uu sommeil plus profond que celui des inquisiteurs qui couchent sur du duvet : admirez la force de l'habitude. Je n'ai plus, poursuivit-il, que ma bibliothèque à vous faire voir. En même temps il me fit entrer dans une chambre toute nue, et dans laquelle j'aperçus une vingtaine de vieux bouquins par terre, entassés les uns sur les autres , mal reliés , rouverts de poudre et de toiles d'araignées , et sur lesquels il y avoil une guitare, quelques papiers de musique, avec quantité de boites de conserves. A cette vue, qui me parut avoir quelque cliosc de ridicule, je n’eus pas peu de peine à garder mon sérieux. Je résistai pourtant à la tentation de rire ; et je fis bien, car le révérend père y alloit de la meilleure fui du monde.
Lorsqu'il fut temps de se mettre à table , nous passâmes dans une salle où il y avoit trois jeunes religieux qui dévoient souper avec nous, et qu’il me présenta en faisant leur éloge. Il me vanta : leurs talents : l’un, à ce qn'il me dit. avoit la voix belle ; l'autre faisoit bien des vers, et le troisième ;
[ savott jouer de toutes sortes d’instruments. CVtoient ses coartisans es ses convives ordinaires quand il régaloit des étrangers. Os jeunes moines, ce que j’aurois tort d’oublier , étoient vêtus dans I le goût de leur supérieur : ils laissoieut apercevoir ! sons leurs larges manches des pourpoints piqués de satin blanc , et les poignets de leurs chemises de toile de Hollande étaient garnis de dentelle. Ce qu’il y a de pins remarquable , c’est qu'à l'exempte de leur gardien ils se disoient tous gentilshommes , soit qu’ils le fussent véritablement , soit qoe, ne se connoissant pas les uns les autres, chacun crût pouvoir impunément s'agréger à la noblesse. Au reste, ils avoienl de l’esprit, et leur manières ètoient plus militaires que monacales.
Je fus étonné de l'abondance des mets qui nous furent servis. Il y en aurait eu assez pour rassasier un chapitre général. Toutes sortes de grosse viande, de volaille et de gibier, composèrent le premier service , et le second ne me surprit pas moins par la ditersilé des fruits et des confitures, tant sèches que liquides, dont la table fut couverte. Je me souviens , entre autres choses , que , trouvant quelques conserves d’un goût exquis . je dis au gardien : Voilà des conserves admirables. Que vous êtes heureux , mon pcrc , d’avoir de si habiles confiseurs dans votre couvent ! Ces conserves, me répondit-il, n’ont point été faites dans notre maison : c’est l’ouvrage de quelques bonnes religieuses dont le monastère est dans noue voisinage , et qui se donnent la peine de les faire pour nous.
Pendant le sonpé , tons ces moines ne cessèrent de me faire des questions sur la cour d'Espagne. Les uns me demandoient de quel caractère étoit le roi ; les autres, si le nouveau ministre, le comte dnc d'Olivarès, remplaçoit dignement les ducs de Lerme et d’L'zède-, et le gardien surtout, tranchant de l’homme d'importance, s'infonnoit successivement de tous les grands , se disant de leurs maisons. Il se vanta d’étre cousin du duc d’Ossone, neveu dos ducs de Frias et d’Albuqucrque , allié des marquis de Penaftel et d’Avila-Fucnlc. En un mot il fit sa généalogie, dans laquelle il comprit modestement les plus grands noms de la monarchie d’Espagne.
Aptes le repas, quelques-uns proposèrent do jouer à la prime , et cette proposition fut générament acceptée. On apporta des cartes. Le premier qui les prit pour les mêler s’en acquitta de bonne grâce , et d’un air qui marquoit bien qu’il étoit dans l'habitude d’en manier. Nous voilà donc engagés au jeu. D’abord la fortune sembla ne vouloir favoriser personne. Tantôt elle flauoit ses rompagnons, mais enfin elle se déclara contre deux
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