‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 55 sur 734 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

imii vu sa marmite renversée , Us ont disparu de riiez lui; tous ses amis l’ont abandonné : un seul lui est resté fidèle : c’est son chien.

Diies-moi, seigneur Diable, s’écria Leaodro , Percz, à qui appartient cet (qui page que je vois j

Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette église? dit /.ambullo. C’est, répondit le boiteux, un personnage digne d’être remarqué. Il n’y a pas dix ans qu’il abandonna l’étude d’un notaire où il étoit maître-clerc, pour

arrêté devant une maison? C’est, répondit le dé- s'aller jeter dans la chartreuse de Saragosse. Au mon, le carrosse d’un riche contador qui va tous bout de six mois de noviciat il sortit de son roules matins dans cette maison, où demeure une vent, reparut à .Madrid; mais ceux qui Ieconnoisbcauté galicienne dont ce vieux pécheur de race soient furent étonnés de le voir devenir tout-à-coup maure a soin , et qu’il aime éperdument. U apprit , un des principaux membres du conseil des Indes.

hier au soir qu'elle lui avoit fait une infidélité : dans la fureur que lui causa cette nouvelle , il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de me-

On parle encore aujourd’hui d’une fortune si subite. Quelques-uns disent qu’il s’est donné au diable ; d’autres veulent qu’il ait été aimé d’une riche

naecs.Vous ne devineriez pas quel parti la coquette douairière, et d’autres enfin qu’il ait trouve un

s’est avisée de prendre : au lieu d’avoir l’impru dence de nier le fait , elle a mandé ce matin au trésorier qu’il est justement irrité contre elle; qn’it ne doit plus la regarder qu’avec mépris , puisqu’elle a été capable de trahir un si galant homme ; qu’elle rcconnoît sa faute , qu’elle la dé-

trésor. Vous savez ce qui en est , interrompit doc Cteophas. Oh ! pour cela oui , repartit le démon , et je vais vous révéler le mystère.

Pendant que notre moine étoit novice , il arriva qu’un jour, en faisant dans son jardin une profonde fo3se pour y planter un arbre , il aperçut une cas-

teste, et que, pour s’en punir, elle a déjà coupé î setie de cuivre qu’il ouvrit : il y avoit dedans une ses beaux cheveux dont il sait bien qu’elle est ido- I boite d’or qui conleuoit une trentaine de diamants làtre; enfin, qu’elle est dans la résolution d’aller d'une grande beauté. Quoique le religieux ne se dans une retraite consacrer le reste de ses jours à 1 connût pas autrement en pierreries , il ne laissa

la pénitence.

Le vieux soupirant n’a pu tenir contre les pré-

pas de juger qu’il venoit de faire un bon coup de filet ; et prenant aussitôt le parti (pie prend , dans

tendus remords de sa maîtresse : il s’est levéaus- une comédie de Plaute, ce Gripus qui renonce à sitôt pour se rendre chez elle; il l’a trouvée dans la Bêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le les pleurs ; et cette bonne comédienne a si bien froc , et revint à Madrid, où , par l’entremise d’un joué son rôle, qu’il vient de lui pardonner le passé ; joaillier de scs amis , il changea ses pierres préil fera plus : pour la consoler du sacrifice de sa rieuses en pièces d’or, et ses pièces d’or en une chevelure, il lui promet en ce moment de la faire charge qui lui donne un beau rang dans la société dame de paroisse , en lui achetant une belle maison civile.

de campagne qui est actuellement à vendre auprès Cfl APITRE XVIII.

de I Escurial. Ce qUC |e Diable fll encore remarquer à don Cleophas.

Tontes les boutiques sont ouvertes , dit l’éco- !

lier, et j’aperçois déjà un cavalier qui entre chez U faut, poursuivit Asmodéc, que je vous fasse

un traiteur. Ce cavalier, reprit Asmodéc , est un rire cil vous apprenant un trait de cet homme qui garçon de famille qui a la rage d’écrire, et de entre chez un marchand de liqueurs. C’est un mévouloir absolument passer pour auteur ; il ne deciu biscaven ; il va prendre une tasse de chocomanque pas d’esprit: il en a même assez pour cri- lal , après quoi il passera toute la journée à jouer tiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la aux échecs.

scène ; mais il n’en a point assez pour en com- Pendant ce temps-là , ne craignez pas pour ses poser un raisonnable. Il entre chez le traiteur pour malades , il n’en a point ; et quand il en aurait, les ordonner un grand repas ; il donne à dîner au- moments qu’il emploie à jouer ne seraient pas les jourd’hui à quatre comédiens qu’il veut engager à plus mauvais pour eux. Il ne manque |ws d’aller protéger une mauvaise pièce de sa façon , qu’il est i tous les soirs chez une belle et riche veuve qu’il sur le point de présenter à leur compagnie. voudrait épouser, et dont il fait semblant d’être

À propos d’auteurs , continua-t-il, en voilà deux : fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon qui sc rencontrent dans la rue. Remarquez qu'ils de valet , qu'il a pour tout domestique , et avec se saluent avec un ris moqueur : ils se méprisent lequel il s’entend, lui apporte une fausse liste qui

mutuellement , et ils ont raison. L’un écrit aussi facilement que le poète Crispinus,qu’ Horace com-

content les noms de plusieurs personnes de qualité, de la part desquelles on est venu chercher ce

|«re aux soufflets des forges; et l’autre emploie , docteur. La veuve prend tout cela au pied de la

bien du temps à faire des ouvrages froids et insi pidett.

| lettre , et notre joueur d’échecs est sur le point de 1 gaguer la partie. e.

Arrêtons-nous (lovant ccl liôtd auprès duquel nous sommes; je ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes qui l’habitent. Parcourez des yeux les appartements ; qu’y décou- \ rez-vous ? J’y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit l'écolier. J’en vois quelques- i unes qui se lèvent , et d’autres qui sont déjà le- j vécs. Ouc de charmes elles offrent à mes regards! ! Je m’imagine voir les nymphes de Diane , telles que les poètes nous les représentent.

Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits des nymphes de Diane, elles n’en ont assurément pas la chasteté. O sont quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi dangereuses que ces belles de- 1 moiselles de chevalerie qui arrêtaient par leurs appas les chevaliers qui passent devant leurs châteaux , elles attirent les jeunes gens chez elles, s Malheur à ceux qui s’en laissent charmer ! Pour ■ avertir du péril que courent les passants, il fau- 1 droit faire mellrp devant cette maison des balises, 1 comme on en inet dans les rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

Je ne vous demande pas. dit l.candro Perez.où 1 vont ces seigneurs que je vois dans leurs carrosses : ils vont sans doute au lever du roi. Vous l’avez dit, reprit te Diable : et si vous voulez y aller aussi, je vous y conduirai ; nous ferons là quelques remarques réjouissantes. Vous ne pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable , répliqua Zambullo; je m’en fais par avance un grand plaisir.

Alors le démon, prompt à satisfaire don Cleof ihas , l’emporta vers le palais du roi ; mais , avant que d’y arriver, l’écolier, apercevant des manœuvres qui travailloient à une porte fort haute, demanda si c’étoit un portail d’église qu’ils faisoierit. Non, lui répondit Asmodée, c’est la porte d’un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez. Cependant , quand ils l’élèveroicnt jusqu’aux nues , jamais elle ne sera digne des deux vers latins qu’on doit mettre dessus.

Que me dites-vous? s’écria Lcandro; quelle idée vous me donnez de ces deux vers ! je meurs d’envie de les savoir. Les voici , reprit le démon ; préparez-vous à les admirer.

Qtiàm béni 3lercurius nunc mcrces vendit opimas. Mciiuit ubi fnt nos rrnitidit ontê sales !

Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde. Je n’en sens point encore toute la beauté, dit l’écolier ; je ne sais pas bien ce que signifient ces fatuos saies. Vous ignorez donc , repartit le Diable . que la place où l’on bâtit ce marché, pour y vendre des denrées, fut autrefois un collège de moines qui cns< ignoictit à la jeunesse les humanités. Les régents de ce collég • y faisoient

BOITEUX-

représenter par leurs écoliers des drames, des pièces de théâtre fades , et entremêlées de ballets si extravagants, qu’on y voyoit danser jusqu'aux prétérits et aux supins. Oh ! ne m’en dites pas davantage , interrompit Zambulio ; je sais bien quelle drogue c’est que les pièces de collèges. L’inscription me paroit admirable.

A peine Asmodée et don Clcoplias furent-ils sur l’escalier du palais du roi, qu’ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A mesure que ces seigneurs passoient auprès d’eux , le Diable faisoit le nomcnclateur : Voilà . disoit-il à Lcandro Pcrez , en les lui montrant du doigt l’un après l’autre, voilà le comte de Yillalonso, de la maison de la Pucbla d’Elleréna : voici le marquis de Castro Fuesic ; celui-là c’est don Lopez de Los Rios, président du conseil des finanres; celui-ci le comte de Villa Hombrosa. Il ne se contentait pas de les nommer, il faisoit leur éloge ; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque trait satirique : il leur donnoit à chacun son lardon.

Ce seigneur , dlsoit-il de l’un, est affable et obligeant ; il vous écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous l’accorde généreusement , et vous offre son crédit. C’est dommage qu’un homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte , qu’un quart-d’heure I après que vous lui avez parlé il oublie ce que vous 1 lui avez dit.

Ce duc, disoit-il en parlant d’un autre , est un des seigneurs de la cour du meilleur caractère : il n’est pas, comme la plupart de ses pareils , différent de lui-même d’un moment à un autre : fl ; n’y a point de caprice, point d’inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu’il ne paie pas d'ingratitude rattachement qu’on a pour sa personne , ni les services qu’on lui rend ; mais par malheur il est trop lent à les reconnoître. Il laisse désirer si long-temps ce qu’on attend de lui, qu’on croit la voir bien acheté lorsqu’on l’a obtenu.

Après que le démon eut fait connoltre à l’écolier les bonnes et les mauvaises qualités d’un grand nombre de seigneurs , il l’emmena dans uue salle où fl y a voit des hommes de toutes sortes de conditions, et particulièrement tant de chevaliers, que don Cleophas s’écria : Que de chevalliers ! parbleu , il faut qu’il y en ait bien en Espagne ! Je vous en réponds, dit le boiteux , et cela n’est pas surprenant ; puisque pour être chevalier de Saint-Jacques ou de Calalrava , il n’est pas nécessaire, comme autrefois , pour devenir chevalier romain , d’avoir vingt-cinq mille écus de patrimoine : aussi s’aperçoit-on que c’est une marchandise bien mélée.

Envisagez, continua-t-il , la mine plate qui est derrière vous. Parlez plus bas, interrompit Zan>

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