CHAPITRE XVIII
bullo, cet homme vous entend. Non, non, répondit le Diable; le même charme qui nous rond invisibles ne permet pas qu’on nous entende. Regardez cette figurc-là : c’est un- Catalan qui revient des îles Philippines , où il étoit flibustier. Diriezvous à le voir que c’est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet , par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services ; mais je doute fort qu’il l’obtienne , puisqu’il ne s’adresse pas auparavant au premier ministre.
Je vois à la main droite de ce flibustier , dit Leandro Perez, un gros et grand homme qui paraît faire l’important : à juger de sa condition par l’orgueil qu’il y a dans son maintien , il faut que ce soit quelque riche seigneur. Ce u’est rien moins que cela , repartit Asmodée : c’est un hidalgo des plus pauvres , qui , pour subsister, donne à jouer sous la protection d’un grand.
Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer. C’est celui que vous voyez qui s’entretient auprès de la première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils parlent tous deux d’uue affaire qui fut hier jugée par le roi : je vais vous en faire le détail.
Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l’académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans : ils le trouvèrent plein d’expressions trop hardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière : ils s’assemblent et dressent un placet qu’ils présentent au roi , pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et 5 la netteté de la langue espagnole.
Le placet parut digne d’attention à sa majesté , qui nomma trois commissaires pour examiner l’ouvrage. Ils estimèrent que le style en étoit effectivement répréhensible , et d’autant plus dangereux, qu’il étoit plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé : il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l’avenir, et que même , pour mieux conserver la pureté de la langue castillane , ces académiciens ne pourront être remplacés après leur mort que par des personnes de la première qualité.
Cette décision est merveilleuse , s’écria Zambullo en riant : les partisans du langage ordinaire n’ont plus rien à craindre. Pardouiiez-moi , repartit le démon : les auteurs ennemis de celte noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de l’académie de Tolède.
Don Cleophas fut curieux d'apprendre qui étoit
le cavalier habillé* do velours gris-blanc, qu’il voyoit en conversation avec le licencié. C’est, lui dit le boiteux , un cadet catalan , officier de la garde espagnole ; je vous assure que c’est un garçon très-spirituel. Je veux, pour vous faire juger de son esprit, vous citer une repartie qu’il fit hier à une dame en fort bonne compagnie ; mais, pour l’inteiligcnce de ce bon mot , il faut savoir qu’il a un frère nommé don André de Prada , qui étoit, il y a quelques aunées , officier comme lui dans lo même corps.
Il arriva qu’un jour nu gros fermier des domaines du roi aborda ce don André , et lui dit : Seigneur de Prada, je porte même nom que vous ; mais nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d’une des meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n’éles pas riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N’y auroit-il pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon l’un et l’autre? Avez- vous vos titres de noblesse? Don André répondit qti’oui. (iela étant , répliqua le fermier, si vous voulez me les communiquer , je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aîcux. De mon côté , par reconnoissancc,jc vous ferai présent de trente mille pistoles. Sommes-nous d’accord ? Don André fut ébloui de la somme : il accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier , et , de l’argent qu’il en reçut , acheta une terre considérable eu Catalogne , où il vit depuis ce temps-là.
Or, son cadet, qui n’a rien gagné à ce marché, étoit hier à une table où l’on parla |>ar hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du roi ; et là-dessus une dame de la compagnie , adressant la parole à ce jeune officier, lui demanda s'il u’éloit pas parent de ce fermier ? Non , madame, lui répondit-il ; je n’ai pas cet honneur- là : c’est mon frère.
L’écolier fit un éclat de rire à cette repartie , qui lui parut des plus plaisantes. Puis apercevant toul-à-coup un petit homme qui suivoil un courtisan, il s’écria: Hé bon Dieu! que ce petit homme, qui suit ce seigneur , lui fait de révérences! Il a sans doute quelque grâce à lui demander. Ce que vous remarquez là , reprit le Diable, vaut bien la peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux miné- I raies qui sont en réputation. H a prêté sans intérêt i cette maison pour trois mois à ce seigneur, qui y i a été prendre les eaux : le bourgeois , en ce mo- | ment , prie très-affectueusement ledit seigneur de i le servir dans une occasion qui s’en présente ? et
80 LE DIADI.
le seigneur refuse for! poliment de lui rendre service.
(I ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne , lequel fend la presse en Iranchant de l'homme de condition. 11 est devenu excessivement riche en peu de temps, par la science des nombres : il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôlel d’un grand , et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et l’abondance. Il a un équipage pour lui, un pour sa femme , et un autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries h-s plus belles mules et Ira plus beaux chevaux du monde. Il acheta même , ces jours passés, et paya, argent t comptant, un superbe attelage que le prince d' Espagne avoit marchandé, et trouvé trop cher. Quelle insolence ! dit Leandro. Un Turc qui verrait ce drùle-là dans un état si florissant, ne manquerait pas de le croire à la veille d’essuyer quelque fâcheux revers de fortune. J’ignore l’avenir, dit Asmodéc ; mais je ne puis m'empêcher de penser comme un Turc.
Ah! qu’est-ce que je vois? continua le démon avec surprise. Peu s’eu faut que je ne doute du rapport de mes yeux ! Je démêle dans cette salle un poète qui n’y devrait pas être. Comment oset-il sc montrer ici , après avoir fait des vers qui offensent des grands seigneurs espagnols? il faut qu*il compte bien sur le mépris qu’ils ont pour lui.
Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur un écuyer, démarquez connue, par considération, tout le monde se range pour lui faire place. C’est le seigneur don Joseph de Rcynaste et Ayala , grand juge de police : il vient rendre compte au roi de ce qui rat arrivé celle nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.
Véritablement, dit /ambullo.il a l’air d’étre un homme de bien. Il serait à souhaiter, reprit le boiteux , que tous les corrégidors le prissent pour modèle. Ce n’est pas un de ces esprits violents qui n’agissent que par humeur et par impétuosité ; il ne fera point arrêter un homme sur le simple rapport d’un alguazil, d’un secrétaire ou d’un commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens , pour la plupart . ont Pâme vénale , et sont capables de faire un honteux trafic de son autorité. C’est pourquoi, lorsqu’il est question d’enfermer un accusé, il approfondit l'accusation jusqu’à ce qu’il ait démêlé la vérité. Aussi n’envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons: il n’y fait mettre que des coupables; encore n’abandotine-t-il |>as ceux-ci à la barbarie qui règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables . et a soin d’empêcher | qu’on n’ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.
K BOITEUX
| Le beau caractère , s'écria Leandro; l'aimable mortel * Je serais curieux de l’enteudrc [varier au roi. Je suis bien mortifié , répondit le Diable ,
| d’être olvligé de vous dire que je ne puis contenter ! ce nouveau dé-sir , sans m’exposer à recevoir une insulte. Il ne m’est pas permis de m’introduire auprès des souverains : ce serait empiéter sur les droits de Léviathan , de llclphégor et d’Astaroth. j Je vous l’ai déjà dit , ces trais esprits sont en possession d’obséder les princes, il rat défeudu aux autres démons de |>aroîlre dans les cours , et je ne sais à quoi je pensois , lorsque je nie suis avisé de vous amener ici : c’est avoir fait , je l’avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables m’aperce voient , ils viendraient avec fureur fondre sur moi ; et , entre nous , je ne se rois |>as le plus fort.
Puisque cela rat , répliqua l’é*colier, éloignonsnous promptement de ce |valais ; j’aurais uue mortelle douleur de vous voir houspiller par vos confrères, sans pouvoir vous secourir ; car si je me iiK-ttois de la partie , je crois que vous n’en seriez guère mieux. Non , sans doute, répondit Asmodée ; ils ne sentiraient point vos coups , et vous péririez sous Ira leurs.
Mais , ajouta-t-il , pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas entrer dans le cabinet de votre grand monarque , je vais vous procurer un plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez. En arlievant ces paroles , il prit par la main don Cleophas, et fendit avec lui les airs du côté de la Merci.