CHAPITRE U
Comment l'esprit vient à don Alexis. Entretien de don Chérubin avec son valet. Ce qu'li apprend de son élève l'étonne. Conseils prudents qu'U donne à Tos> ton : U en veut profiter.
Si j'avois un disciple stupide, en récompense il étoil docile et obéissant. S'il ne faisoit pas bien ce que je souhailois qu'il fit , il làchoit du moins de le bien faire; sa boune volonté suppléa peu à peu aux dispositions qui lui manquoieut. Au bout de neuf à dix mois, ce qui m’étonna moi-même, il parut tout autre au conue son père, qui m’en fit des compliments aussi bien que la comtesse. MacU anima me dit un matin mou ami le secrétaire : on est très-content de vous. Perge % et ne vous incitez pas en peine du reste : cela inc regarde.
Flatté d'un commencement si heureux, je m'attachai plus que je n’avois fait encore à mon élève; et ses autres maîtres, me secondant chacun de son côté, nous en fîmes en moins de deux ans un cavalier qui en valoit bien un autre. Il savoit se présenter de bonne grâce , et soutenir b conversation sur le ton de b bonne compagnie mexicaine. C’étoit une vraie métamorphose. Elle me fit beaucoup d’honneur , aussi bien qu'au docteur Gaspard , lequel, à force de rebattre les mêmes choses à don Alexis, étoit enfin parvenu à lui mettre un peu de latin dans b tête.
Nous étions tout fiers l’pn et Pautre de l'heureux succès de nos peines. Cependant, quelque sujet que nous eussions tous deux de nous applaudir d’avoir débourré notre disciple, je ne sais si Toston n'y eut pas encore plus de part que nous. Il y contribua du moins autant : ce que ce valet m’apprit un jour que je me vantois en sa présence d’avoir fait de mon élève un fort joli garçon. Monsieur, me dit-il eu souriant d'un air malin, vous méritez saus
• Courage, courage.
1 Continuez.
doute des louanges, et j’aurois tort de vous les refuser; mais qu’il me soit permis, s’il vous plaît, de vous dire que vous ne devez pas seuls , monsieur le docteur Gaspard et vous , vous douuer les violons, puisque j'ai travaillé au même ouvrage, ou plutôt apprenez que c’est moi qui ai dégourdi notre jeune seigneur ; ou bien, si vous voulez, c’est un miracle de l’amour.
Parle-moi, lui dis-je, plus clairement : expliquetoi. C'est, repril-ii , ce que je vais faire en pende mots. Il y a parmi les femmes de la vice-reine une créole de dix-sept ans, qui a de l’esprit et de b beauté. C’est cette petite personne qui est le principal auteur du changement dont vous vous attribuez b gloire.
Que dis-tu, Toston, m'écriai-je? Tu m’annouces une nouvelle qui me cause un extrême étonnement. Hé ! comment don Alexis est-il devenu amoureux de cette créole? Lui a-t-il fait connotlrc ses sentiments? Où en est-il enfin avec elle? A la j queue du roman, repartit mon valet. Je ne puis revenir de ma surprise , lui répliquai-je avec pré- ; cipiiaiion ; raconte-moi, je te prie, de quelle façon celle intrigue s’est nouée. C’est ce que je vais vous détailler fidèlement , me dit-il; faites-moi ! l’honneur de m’écouter.
Vous savez , continua-t-il , que je fais assidu- , ment ma cour à don Alexis, et que nous vivons I ensemble assez familièrement. Je ne suis pas moins son valet de chambre que le vôtre, et je possède sa coufiance. Bbndine , la plus aimable des suivantes de la vice-reine , l’a charmé. Il m’a fait confidence de son amour, et m’a prié d’employer mon adresse pour lui procurer de secrets entretiens avec sa njmphe; ce que je fais b nuit si heureusement, que personne n’eu a le moindre soupçon. Voilà ce que j’avois à vous apprendre. Jugez à présent, ajouta-t-il, si ce sont ces conversations nocturnes ou vos leçons qui ont donné de l’esprit à notre jeune seigneur.
Ainsi parla l’officieux et secret agent de don Alexis. Après quoi je lui dis en branlant b tête : Monsieur Toston, si vous attendez que je vous loue d’avoir contribué de cette sorte au changement de mon élève, vous êtes dans l’erreur. A Dieu ue plaise que j’approuve le coupable moyen dont vous vous êtes servi pour lui faire perdre son imbécillité ! II auroit mieux valu qu’il l’eùt toujours conservée. D’ailleurs, êtes-vous bien assuré que ■ vous uc vous repentirez point d'avoir été si oblij géant? Vous counoissez la sévérité du vice-roi. Il ! vous saura peut-être mauvais gré de rendre de jkireils services à son fils, si par malheur pour vous cela v ient à sa connoissancc ; et b comtesse atout pourra ne pas trouver lion que vous débauchiez ses j filles. Euiiu, mon ami, vous jouez à vous faire.
enfermer dans nn cachot , et à nie faire mettre à la porte , moi , pour m’apprendre à choisir des raids moins vicieux que vous. Voyez à quoi vous nous exposez tous deux.
Toston me laissa parler tant qu'il me plut sans m'interrompre ; mais , au lieu d’étre ému de ce que je lui representois , il prètoit une oreille distraite à mes discours ; et , lorsque j’eus tout dit , il me répondit dans ces termes en souriant : Rien n’est plus judicieux que ce que vous venez de me remontrer. Vous êtes un homme plein de prudence, mais vous ne savez pas tout. Madame 1a comtesse n’ignore point ce qui se passe. Je vous dirai même que c’est par son ordre que je conduis cette intrigue.
Qu’cntends-jc , m’écriai-je à ces paroles ! Ne me trompes-tu pas? Dois-je ajouter foi à ton rapport? N'en douiez point , Monsieur , repartit-il , c’est un fait constant. S’il m’échappe quelquefois des mensonges , du moins ce n’est pas avec vous. La vicereine, poursuivit-il, m'ayant un jour envoyé chercher, me dit en particulier : Mon ami, je veux emprunter ton ministère; mais sois discret. Don Alexis n’a plus l’air de stupidité qu’il avoit auparavant. Son esprit se subtilise de jour en jour. Il nefaulpluspouiTachevcrqu'un |ieu de commerce avec les femmes. Il m’est venu une idée : fais-lui faire secrètement connoissance avec Blandine, qui est la plus jolie et la plus spirituelle de mes Gllcs. Elle ne manquera pas de lui inspirer de l’amour, et cet amour produira deux lions effets : il perfectionnera le cavalier, et l’empêchera de s’attacher, comme son pire, aux négresses; goût détestable, dont jevoudrois préserver mon fils, et que je ne puis pardonner aux Espagnols. Au l'este, ajouta la comtesse, en faisant la réservée, si je te charge de cette commission , qui te paraît peut-être un peu délicate , c’est que je suis persuadée que Blandine n’a rien à risquer : elle a de la sagesse , et mon fils est trop timide pour être capable d’alarmer sa vertu.
Je ne voulus pas , continua Toston , dire à madame la comtesse que je Pavois prévenue , et que déjà par mon entremise les deux parties intéressées viraient dans la plus douce union. Pour lui en faire honneur, je lui promis d’exécuter son projet, comme s’il ne l’eût pas encore été. Voilà ce que vous Ignoriez, ajoula-l-il: vous ne devez plus trembler ni pour vous ni pour moi. Cela ne me rassure point, lui dis-je: si le vice-roi vient à savoir que lu ménages des léte-à-téle avec Blandine, nn triste salaire pourra bien être le prix de les services ; et la vice-reine . quoique ta complice, te laissera dans la nasse au lieu de t’en tirer. Fais là-dessus tes réflexions.
L’av is parut de conséquence à ce monsieur l’in-
trigant, qui , pour en profiter, résolut de mesurer si bien ses démarches, qu’il pût impunément continuer de servir la passion de don Alexis ; ce qu’il fit en effet avec tant d’adresse et de bonheur, qne pendant deux années entières personne au palais n’en eut connoissance.