CHAPITRE LII
Don Chérubin de la Ronds roale dans l'or el dans l'argent. Il les dépense à des parties de plaisir avec des dames qu'il eonnolt. Il va voir jouer une comédie. Ce que r emit que cette pièce , et quelle impression | elle fit sur lui.
D’un autre cûté , le comte de Celvcs, ravi de v oir que son fils se polissoit à vue d'œil , et s’imaginant que c’étoit mon ouvrage , ne savoit quel compte m'eu tenir. Il ne se contentolt pas, tout avare qu’il éloil, de me faire exactement payer mes honoraires, il m’accabioit de présents. Ajoutez à cela que Salzedo éloil fort ponctuel à tenir les promesses qu’il m’avoit faites, de sorte que je commençai à rouler sur l’or. Pour peu que j’eusse eu de penchant à l’avarice, je serais infailliblement devenu avare dans un poste si lucratif : mais ce n’étoit pas là mou vice ; et , bien loin de thésauriser, je dépeusois mon argent comme je le gagnois
Je làisois souvent des parties de plaisir, et donnais des fêtes aux dames avec qui j’avois fait conuoissance. J’allois chez elles passer l’après-dlnéc à jouer ; ce qui se fait librement à Mexico, où le jeu est la principale occupation des femmes. Je les menois aussi quelquefois au théâtre des comédiens entretenus par le vice-roi , ou , pour mieux dire , par le public ; car son excellence leur donnoil une pension si modique, qu’ils n’en auraient pu subsister. Leur troupe, composée de sujets mexicains , étoit assez bonne. Il y avoit parmi eux cinq à six acteurs excellents ; ce qui fait l’éloge d’une troupe comique, qui le plus souvent n’en a pas trois qui méritent des applaudissements.
En jour que ces comédiens jouoient pour la troisième fois une comédie nouvelle qui avoit été fort bien reçue , je l’allai voir avec don Juan et deux dames de ses amies. Elle étoit d’un auteur estimé. On la vaotoit dans la ville , et elle avoit |iour titre : La Nobia scmsacada Je m’y laissai entraîner par complaisance , ou plutôt malgré moi, me sentant peu curieux d’entendre une pièce qni me promettoit moins de plaisir que do chagrin. Le rapport que le titre avoit avec mon aventure m’effrayoit, et je ne doutois pas qu’il n’y eût dans cette comédie de quoi faire rire à mes déj>çns.
1 La Mariée enlevée.
Néanmoins, quoique frappé d'une crainte si juste, je me mitai parmi les spectateurs , résolu , puisqu’ils ne savoient pas mon histoire, de faire bonne contenance , et d’applaudir même le premier aux traits railleurs que j’enlendrois lancer contre les maris malheureux ; mais je ne fus point à la peine de me trahir jusque là , puisqu’il n’y avoit pas le mot pour rire dans la pièce, bien que ce fût une comédie. L’auteur n’étoit pas de ceux qui prennent pour modèles les Plaute et les Térencc : au contraire, ennemi juré des ris et du plaisant, il n’admeltoit que les soupirs et les pleurs dans ses pièces, qu’il farcissoit de sentences et de tirades de morale riméc, qui pUisoient infiniment à messieurs les Américains.
Mais si mes oreilles ne furent frappées d’aucune raillerie que je pusse m’appliquer, je n’en fus pas pour cela quitte à meilleur marché. Comme il s’agissoil dans cette comédie de l’onlèvetncnt d’une femme , celui de dona Paula, que je cummençois à oublier, vint tout-à-coup se retracer vivement à mon souvenir, et me causa un trouble inconcevable. J’eus beau me contraindre , et faire tous mes efforts pour me rendre maître des secrets mouvements qui m’agitoient , il me fut impossible de les cacher à Salzedo, qui, remarquant de l’altération sur mon visage , me dit en souriant : Oh ! oh ! il me paroi! que la pièce vous intéresse. On ne peut pas davantage, lui répondis-je eu rougissant. Que l’auteur possède bien l’art de remuer les passions ! Mais il faut avouer aussi que voilà d’admirables acteurs. Je suis charmé principale- J ment de celui qui joue le rôle du marié : il représente si parfaitement un tendre époux à qui l’on a enlevé sa femme, qu’il me communique sa douleur. Je me mets à sa place ; je m’imagine avoir perdu une épouse chérie : je souffre autant que lui.
àla réponse fit rire le secrétaire et les deux dames de notre compagnie. Ils se moquèrent tous ; trois de l’excès de ma sensibilité. Je les laissai s’égarer à mes dépens tant qu’ils voulurent, ai- ! mant beaucoup mieux essuyer leurs plaisanteries, que de leur apprendre ce que j’élois bien aise qu’ils ignorassent. M'étant remis du désordre où avoient été mes esprits, je dis à Salzedo, lorsque la pièce fut finie : Je suis satisfait du dénoûmenl de celte pièce : le marié, au lieu de s’abandonner t sottement an désespoir, comme j’ai cru d’abord , qu'il alloit faire, prend sagement le parti de se consoler. U fait bien, répondit don Juan; puisque la mariée paroit être d’accord avec son ravisseur : si j’avois le malheur de me trouver dans ce cas, je ne serais pas, je vous assure, assez sot pour me laisser mourir de chagrin d’avoir perdu une femme qui m’auroit trahi.
Comme je n’étois pas là-dessus d'un autre sentiment que Salzedo, l’impression que la Nokia sonsacada venoit de faire sur mon esprit en (ut bientôt effacée ; ou plutôt je profitai de cette pièce en épousant les sentiments du marié , et en prenant de nouveau la résolution d’oublier dona Faula.