‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 553 sur 734 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Histoire de don André d'Airerade et de done f.iotbia de

U Carrera. Avis de don Chérubin. Don André le

goûte et se résout h le suivre.

Pour oublier plus facilement la fille de Salzedo, je m’attachai plus qne jamais à faire ma cour aux dames de Mexico les plus aimables. Je voyais aussi de jeunes gentilshommes avec qui je faisois tous les jours des parties de plaisir. Je formai entre autres une étroite liaison avec don André d’Alvarade, arrière-petit-fils de ce fameux Alvarade Hum il est fait une mention si honorable dans l’histoirc de la conquête du Mexique : nous devînmes intimes amis.

Un jour, l’étant allé voir, je le trouvai dans sa cltainbre, étendu sur un sofa de soie de la Chine, et plongé dans une rêverie si profonde, que j’entrai sans qu'il s’en aperçai. Je demeurai quelques moments devant lui ; il étoit tellement occupé de scs pensées, qu'il ne me voyoit pas ; et, s’imaginant être seul , il prononça ces paroles à haute voix : Oui, je crois que cette créature-là me fera devenir fou. F.n parlant de celle sorte il sortit de sa rêverie, et se mit à rire en me voyant. Ah 1 cher ami, me dit-il, vous voilà? Vous me trouvez absorbé dans mes réflexions; et, puisque vous m’avez entendu, je ne vous ferai point un mystère de l’état où je suis. J’aime, ou plutôt j’adore une dame qui me désespère.

Hél qui est cette cruelle, lui dis-je, celle ingrate dont vous vous plaignez? C’est, répondit-il, dona Cinthia de la Carrera, fille de don Joachim de la Carrera , conseiller de la rlianrellcrie. Vous ne l’avez jamais vue , et c’est une nouvelle connoissancc que j’ai faite pour mon malheur. C’est une dame d'une beauté ravissante ; mais l’espérance de lui plaire m’est interdite. Elle est recherchée par don Bernard de Orosco et par don Julien de Martara, qui sont deux jeunes seigneurs d'un grand mérite.

Je vous entends, interrompis-je, mon ami; ces concurrents vous font de la peine, leur recherche vous épouvante. Fort peu, répliqua-t-il; tout redoutables qu’ils sont, je les crains moins que l’étrange caractère de Cinthia : elle est si altière et si dédaigneuse, qu’elle ne croit pas qu’il y ait sur la terre un homme qui soit digne de son attention. Elle devient comme une furie dès qu’on lui parle d'amour. Don Joachim, son père, qui voudroil bien la marier, mais qui ne veut pas In con-

traindre, la trouve si opposée à son intention, qu’il n'ose plus la presser de prendre un époux. Croiriez-vous bien que dans l'appartement de cette inhumaine , tout annonce qu’elle est ennemie de l’amour? On n’y voit que des tableaux qui représentent des femmes dont ce dieu n'a pu triompher : ici c'est Daphné qui fuit les embrassements d’Apdlon , et là c’est Aréthuse qui aime mieux être changée en fontaine que de se rendre à l’amour (TAIphée. En un mot , toutes les peintures qui s’y présentent aux yeux marquent qu'elle dédaigne les hommes.

Vous me faites là le portrait d’une dame bien extraordinaire, lui dis-je, assez surpris d’appren- | dre qu’il y en eût une pareille à Mexico , où les femmes naturellement sont moins cruelles qu’en aucun lieu du monde. Elle a donc apparemment fort mal reçu l’aveu de votre passion? Je ne la lui ai point encore déclarée, me répondit-il, et je ne sais entre nous ce que je dois faire. Si je romps le silence, on me fermera la bouche par des discours pleins de fierté ; et si je m'obstine à me taire, mon sort demeurera toujours incertain.

Vous voyez mon embarras , poursuivit don André ; si vons étiez à ma place , quel parti prendriez-vous? Un extrême, lui répondis-je : au lieu d’encenser l'idole, et de nourrir son orgueil par des flatteries et des soins empressés, j’opposerois à sa fierté une feinte indifférence, j’emploierais dédain pour dédain , j'enebérirois sur l’aversion qu’elle témoigne pour les tendres engagements. C’est ainsi que j’en userais avec une personne si singulière. Que dites-vous de ma façon de penser? Vous la trouverez peut-être extravagante.

I Point du tout , s’écria don André, je l’approuve fort ; cl, pour marque de cela, je roc détermine à ^ jouer ce personnage auprès de Cinthia. II me semble que je ne m'en acquitterai point mal, quoique je brûle (tour elle de la plus vive ardeur. Nous verrons ce que produira cet artifice. J’irai la voir aujourd'hui, et je vous rendrai compte demain de ce qui se sera passé entre nous.

Nous nous séparâmes là-dessus, et le jour suivant Alvarade vint me trouver de grand matin chez moi. Je n’étois pas moins impatient de savoir ce qu’il avoit fait, que lui de me le raconter. Don Chérubin , me dit-il , d’un air gai , je serai bien trompé si notre stratagème ne réussit pas. Hier, lorsque j’entrai chez Cinthia, je rencontrai Laure, sa suivante, que j’ai déjà su mettre dans mes intérêts. Je lui ai fait confidence de notre projet : je lui ai dit quel rôle je prétendois jouer auprès de sa maltresse, et rien ne lui a paru plus ingénieusement imaginé. Laure, continua-t-il, ne s’est |ioint contentée d’applaudir à mon dessein, | elle m’a promis de le seconder ; et je fais grand

fonds sur celle promesse , car c’csl une 011e qui a de l’esprit et qui peu! me servir. Mais, dis-je à don André, ne sites vous pas hier Cinlhia? ne lui parlâtes vous point ? Fardonnez-nloi, répondit-il : j'entrai dans son appartement , où elle étoit avec quelques dames de scs amies, et don Bernard de Orosco. Je me mêlai à la conversation, qui rouloit sur le mariage. Don Bernard en vantoit les j agréments, et faisoit consister le bonheur de la vie dans l’union de deuv tendres épouv. La fille de Joachim soutenoit, au contraire, qn'il n’y avoit point de condition plus malheureuse que celle de , deux personnes attachées au joug de l’hymen. Je suis du sentiment de madame, m’écriai-je sur cela. Je ne crois pas qu'il y ait un sort plus misérable que celui de deuv époux : aussi , depuis que j’ai l’âge de raison , je regarde l’hymen avec horreur de même que l'amour: car c’est cette dangereuse passion qui nous conduit ordinairement au mariage.

Toute la compagnie éclata de rire en m’entendant parler de cette sorte. Don André, me dit une dame, vous êtes donc ennemi déclaré de notre sexe? Non, madame, lui répondis-je ; ne me faites pas plus coupable que je ne le suis. A Dieu ne plaise que je haïsse les femmes! Je les respecte et les honore infiniment ; mais c'est tout ce qu’elles doivent attendre de moi. Je ne veux ni les aimer ni être aimé d’elles. Hé quoi ! me dit alors la fille de don Joachim, si quelque belle dame s’avisait de jeter les yeux sur vous, elle pourrait donc courir risque de ne trouver en vous qu’un ingrat? Oui, madame, n’en doutez pas; elle aurait le chagrin d'aimer toute seule, fût-elle aussi aimable que vous.

les dames renouvelèrent leurs ris à ces paroles, que je prononçai d’un air tri-s-sérieux, et desquel- j les (’.inthia me parut un peu émue. Mesdames , reprit-elle en s’adressant â scs amies, vous voyez qu'Alvarade ne veut pas nous tromper, puisqu’il nous déclare ses sentiments en termes si clairs. Don André, s’écria une dame qui n’avoit point encore parlé, accordez-vous avec vous-même : on vous a vu donner des fêles aux dames ; ce qui suppose que vous n'élcs pas si insensible que vous le dites à leurs attraits. Cela ne prouve pas que je les aime, lui répondis-je ; cela marque seulement que je suis galant , ainsi que tout cavalier le doit être. Je ne m’en défends pas ; mais je vois les dames sans m’en laisser charmer, ni sans avoir aucune envie de leur plaire.

Voilà ce qui se passa hier chez la fille de don Joachim, poursuivit don André d’Alvaradc; et, pour vous dire ce que je pense , je crus remarquer dans les yeux de Cinlhia un secret dépit de renomrer un homme qui scmbloit la défier de le

soumettre à son empire. Je ne sais apres tout s» je ne me suis point trompé en m’imaginant cela. Je n’en voudrais pas jurer ; et l’indilférencc que j’affecte pour l’orgueilleuse ne servira peut-être qu’à m’en faire mépriser davantage. Non, lui disje, mon ami, je crois plutôt que , pour venger sa vanité blessée, elle voudra tenter de vous mettre dans ses fers.

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