CHAPITRE LIII
Du plus grand embarras où don Chérubin se soit j,v mais trouvé. De quelle manière il en sort. Sabedo lui propose sa fille en mariage II la refuse. Surprise de son ami.
Dans ce temps-là, Salzedo, qui étoit veuf depuis quelques années, retira Blanche, sa fille, du convent où il l’avoit mise en arrivant à Mexico. Comme elle avoit déjà quatorze ans , et qu’il songeoit à la marier, il vouloit auparavant qu’elle prit uu peu l’air du monde. C’étoit une petite personne éveillée, fort jolie, et dans laquelle on remarquoil assez d’esprit pour juger qu’elle en aurait beaucoup avec le temps.
Pour contribuer de ma part à la former, ou plutôt pour faire ina cour à son père, qui me prioit de la voir et de l’entretenir le plus souvent qu’il me serait possible , je ne laissois guère passer de jour sans avoir avec elle quelque conversation, dans laquelle je lui donnois des leçons de morale, que j’ègayois par des discours assez réjouissants, pour ne les pas rendre ennuyeuses.
Cela alloit le mieux du monde ; mais il survint un accident qui gâta ton! : le précepteur ne pnt se défendre d’aimer son écolière. Sitôt que je démêlai mes sentiments, je me les reprochai. Que prétends-tu faire? me dis-je à moi-même. Pour reconnoitre les bontés de don Juan, veux-tu séduire sa fille? Je ne me contentai pas de me reprocher une passion si déplacée , je résolus de la combattre ; ce que je fis d’abord infructueusement, parce qu’en continuant de voir Blanche, sa vue l’emportoit toujours sur mes réflexions. Si bien que je fus obligé d’employer le remède efficace dont Ovide nous conseille de nous servir en pareille occasion, c’est-à-dire l’absence.
Je cessai donc de rendre à la jeune dame de si fréquentes visites, et encore quand je l’allois voir, je n’atois plus avec die qu’un moment d’entretien. Piquée du changement qu’elle apercevoit dans ma conduite, die me dit un jour ; Vous vous ennuyez avec moi , je le vois bien ; vous me regardez comme une petite fille qui n’est pas digne da vous amuser. Je ne savois que lui répondre, ne pouvant me résoudre à lui dire pourquoi je In fuyois, de peur de me rendre plus coupable en me justifiant.
Enfin Blanche, remarquant que je semhloisde
jour cil jour prendre plus de min de l’éviter, s’cn plaignit à son père, qui ne manqua pas de m’en faire des reproches. Quoi donc ! me dit-il en souriant, Blanche se plaint de son maître. Vous vous lassez, dit-elle, de lai donner des lofons ! Se peutil qu’à mesure qu’elle devient grande vous trouviez sa compagnie moins agréable? Cela m’étonne. Cela seroit en effet fort étonnant, lui répondis-je sur le même ton ; mais ne puis-je pas , au contraire, vouloir discontinuer mes lofons, parce que sa compagnie commence à devenir trop dangereuse? Plût au ciel, répliqua don Juan, que ce fût cette raison qui vous fit abandonner votre écolière! Hé! quelle autre raison, lui repartis-je, pourroit me faire éviter les charmes du dona Blanca? Oui , seigneur, si je les fuis, c'est qu’il m’est impossible de Ira voir impunément. Après cet aveu que vous venez de m’arracbcr , je crois que vous me louerez du soin que je prends de combattre dans sa naissance un amour qui pourroit en augmentant me faire perdre votre amitié.
Salzedo sourit à ce discours , qui me paroissoit pourtant fort propre à lui faire prendre son sérieux. Don Chérubin, me dit-il, c'est trop vous défier de votre vertu : ayez plus de confiance en elle. Continuez «os leçons. Revoyez ma fille tous les jours: je vous crois incapable d’abuser de la liberté que je vous doune de i'eutretenir ; je suis sans inquiétude là-drasus. Je ne veux pas vous en dire davantage.
Celte réticence me plongea dans une profonde rêverie. Quelle peut-être la pensée de Salzedo . disois-je quand il m’eut quitté? Auroit-il envie de me faire épouser Blanche ? C’est, ce me semble, ce que signifient les derniers mots qui viennent de lui échapper. Son amitié pour moi iroil-clle jusqu’à vouloir m'en donner un semblable témoignage? Quelle folie à moi d'avoir celle pensée! Ce secrétaire est trop riche pour n'avoir pas des vues plus élevées ; et sa fille unique n'est pas faite pour un homme tel que moi. Mais, quelle que puisse être son intention en exigeant que je revoie Blanche , il faut le contenter.
Je me déterminai donc à lui obéir, me promettant bien de me tenir eu garde contre les appas de sa fille ; ce qui étoit plus facile à dire qu’à exécuter, car chaque jour elle dovenoit plus redoutable. Comme elle savoit jusqu’à quel point j’étois chéri de son père , elle me reccvoit d'une façon si familière et si obligeante , que je n’avois pas moins à waiodre des marques d’amitié qu’elle me donnoit que du pouvoir de scs yeux. J’étois dans une situation tout-à-fait embarrassante.
Pour surcroît d’embarras, don Juan me dit un jour : Il est temps que je vous communique un dessein que j’ai conçu. Connoissez toute l'affection
tpte j’ai pour vous. Ma fille est présentement matura viro, et c’est vous que j’ai choisi pour mon gendre.
Je ne pus entendre prononcer ces paroles sans en être déconcerté. Salzedo expliqua mal mon trouble. 11 crut que la joie en étoit la cause ; et dans celte erreur il me dit : Oui , mon cher don Chérubin , je me fais un plaisir extrême de lier votre sort à celui de ma fille , pour vous attacher encore plus étroitement à moi. 11 accompagna même ces mots d’une embrassade qui me perça le coeur. Dans le chagrin qtie je ressentis dans le moment de ne pouvoir être son beau-fils, je laissai tristement échapper un soupir, qu’il n’expliqua pas mieux qu’il avoit (ait mou trouble : il s’imagina que Blanche n’éloit pas de mon goût, et qu’enfin j’avois de la répugnance à l’épouser, il «i fut vivement piqué; et, 'jetant sur moi des yeux où le dépit étoit peint , il m’adressa ces paroles d’un ton ironique : Monsieur le bachelier , je suis fâché que ma fille n’ait pu trouver le chemin de votre cœur : vous n’aimez que les beautés bisaïeules ; il faut pour vous plaire une dona Louise de Padilla.
A ce trait railleor , j’envisageai don Juan d’un air si mortifie , que ce secrétaire , jugeant qu’il se passoit alors en moi quelque chose d'extraordinaire, se mit à me considérer avec attention. Ah I Seigneur, lui dis-je, pensez-vous que je ne cnnnoisse pas le prix de l’honneur que vous me voulez faire? Rendez-moi plus de justice. La possession de dona Blanca aurait mille charmes pour moi ; mais, hélas! elle m’est interdite ; je suis marié. Vous! s'écria Salzedo d’un air surpris , vous, marié! Pourquoi ne me l avez-vous pas dit? Si je vous en ai fait un mystère , lui répondis-je , c’est qu’en vous parlant de mon mariage , j’aurois été obligé de vous apprendre le malheur qui l’a suivi de près, et que je voudrais pouvoir ensevelir dans nu éternel silence. Ne me le celez plus, co malheur , reprit-il , peut-être vous aiderai-jc à le réparer. H faut donc vous révéler ce secret, lui repartis-je ; pardonnez-moi de ne vous l’avoir pas dit plus tut. Eu même temps , je lui en fis la confidence entière , et je remarquai en la lui faisant qu’il partageoit mes peines.
Don Chérubin , me dit-ii lorsque j'eus achevé mon récit, je suis vivement touché de ce quu vous venez de me raconter. Je ne m’étonne plus à présent si vous me parûtes troublé à la comédie de la Nobia tmuacada. Celle pièce, saus doute, vous faisoit ressouvenir de votre infortune. Mais que votre raison écarte toujours de voire esprit ces tristes images. A l'égard de ma fille , poursuivit-il, n’en parlons plus : en cessant de la voir, vous cesserez bientôt de l’aimer. J’aurois fort