CHAPITRE LV
tous aurez tous deux des ceintures de la même Couleur. Elle se promet bien de vous enchanter par les œillades flatteuses qu’elle vous prodiguera. Défiez-vous de celte sirène , qui n’a d’autre but en vous charmant que de vous accabler de mépris, si vous êtes assez foible pour vous démentir. Défiez-vous aussi de vous-même. Je crains que, transporté de joie, et trop plein de votre amour, vous ne vous trahissiez. Non, non, ma chère , Laure, lui répondit don André, perdez celte ’ crainte : il suffit que je sois averti du péril pour j que je l’évite. Laissez- moi faire, la superbe Cinihia pourra bien elle-même y être attrapée.
Alvarade, après avoir eu cette nouvelle conversation avec Laure, vint m’en rendre compte, et nous nous en réjouîmes tous deux. La fille de don Joachim, de son côté, méditant la conquête d’un homme qui n’étoitquc trop épris de sa beauté, faisoit pour le lendemain au soir les apprêts de son sarao. Elle envoya des billets aux dames qu’elle vouloit mettre de la fête; et comme don Bernard et don Julien étoient du nombre des cavaliers qui y furent aussi invités, cela plut fort à j don Joachim, qui se flatta de l’espérance que l’un ou l’autre de ces deux galants pourrait se rendre agréable à sa fille. Don André, comme on peut bien se l’imagiiier, ne fut pas oublié. Il reçut aussi j son billet ; et le jour suivant, lorsque l’heure de se rendre au sarao fut venue , il y alla déguisé fort galamment, et disposé à bien faire son personnage.
Sitôt qu’il fut entré dans la salle, la femme qui tenoit les ceintures destinées pour les hommes, lui en présenta une qui étoit verte. Il s’en ceignit aussitôt ; puis , cherchant des yeux la dame qui devoit en avoir une de la môme couleur, il la trouva dans la fille de don Joachim. Il s’avança vers elle, et l’abordant d’un air poli : Madame, lui , dit-il, je regarde ce jour-ci comme le plus heureux de ma vie, puisque la charmante Cinthia me tombe en partage. Ne vous applaudissez pas tant de votre bonheur, lui répondit-elle, le péril où vous êtesdoil plutôt vous faire trembler. Plaignez-vous du hasard 1 qui vous aurait été plus favorable s’il vous eût J adressé une autre dame que moi : vous auriez pu lui plaire, au lieu que vous ne tirerez aucun avan-
qui «ont déguisés , mais démasqués. Une femme qui tient une corbeille pleine de ceintures de sole de diverses couleurs t en présente une à chaque dame qui entre dans la salie du sarao. Une autre femme, chargée de pareilles ceintures , les distribue aux cavaliers. Après quoi , chacun d’eus, reconnoissaut à la couleur de sa ceinture la personne qui doit être sa dame ce solrlà , l'aborde , et passe à ses genoux tout le temps que dure le sarao. Il lui est permis de lui tenir les plus tendres discours, sans qu elle puisse s’en offenser : c’est la règle ; ce qui occasionne souvent des Intrigues. Le sarao finit par des übiim »■
tage de l’eutrclien que nous allons avoir ensemble. Je veux bien même vous avertir charitablement que, si vous avez le malheur de devenir amoureux de moi , je vous traiterai avec la dernière rigueur. C’est sur quoi vous pouvez compter.
Vous croyez m’effrayer, reprit mon ami ; mais craignez vous-même que votre fierté ne cède à la mienne; car enfin, poursuivit-il en s’attendrissant, pourrez-vous n’être pas touchée de mes peines, quand , profitant de la liberté que le sarao me donne de vous parler d’amour, je vous exposerai l’état déplorable où vous m’avez réduit? Oui, belle Cinthia, mon cœur est embrasé de mille feux. En achevant ces mots, il lui baisa la main avec transport. Alvarade , lui dit alors la dame en le repoussant doucement, vous vous démentez : vous vous exprimez d’une manière et dans des termes qui me font croire que \ous m’aimez véritablement, quoique vous vous imaginiez que vous ne m'aimez point. Vous ne vous souvenez plus que je vous ai dit que je payerai vos soupirs de mépris et de rigueur. C’est vous, madame, répondit don André, c’est vous qui oubliez que nous sommes dans un sarao. Tout ce que j’ai dit n’est qu’une feinte. Quoi I répliqua la dame , vous ne sentez pas ce que vous venez de me dire? Le ciel m’en préserve, repartit le cavalier en changeant de ton. Qui? moi, j’augmenterais le nombre de vos esclaves? Non , madame : quand je serais capable de vous aimer, la honte m’obligerait h vous le cèler.
Vous savez donc bien feindre? dit Cinthia. Parfaitement , répondit Alvarade. J’emprunte quand il me plaît les yeux et le langage de l’amant le plus tendre ; par exemple, si je voulois vous faire une déclaration d’amour, je vous dirais : Adorable Cinthia, ce n’est point par galanterie ni pour remplir les devoirs du sarao que je vous apprends que mon cœur s’est rendu à vos premiers regards; c’est pour vous découvrir mes secrets sentiments , puisque je puis aujourd’hui vous les faire connoître sans vous révolter contre ma témérité. Et cela n’est qu’une feinte? interrompit avec précipitation la dame. Ne m’en dites pas davantage, Alvarade ; j’entrevois votre finesse ; vous feignez d’être insensible à la beauté des dames, vous flattant que, par ce moyen, vous pourrez me rendre plus traitable. Je vous pénètre, n’est-ce pas? Avouez-le-moi de bonne grâce, et vous ne vous en repentirez point : fiez-vous à la promesse que je vous en fais.
Don André hésita quelques moments avant que de lui répondre; mais, se déterminant enfin à la satisfaire aux dépens de qui il appartiendrait , il lui avoua tout ; après quoi il dit : Madame, j’at-
tends présentement mon Arrêt; daignez le prononcer, décidez de mon sort. Je pourrais, répondit Cinthia, m’offenser de la supercherie que vous m’avez faite; et, pour vous en punir, vous traiter comine mes autres amants ; mais je vous la pardonne à cause de l’invention, et vous donne la ; préférence sur tous vos rivaux.
Je laisse à concevoir au lecteur le ravissement j que ces derniers mots causèrent à mou ami , qui, tant que dura le sarao, c’est-à-dire jusqu’au lendemain matin , ne cessa de donner des marques de sa roconnoissance à la fille de don Joachim. A peine eut-il quitté celte dame, qu’il ! accourut chez moi pour me faire part de sa joie. | Il me rendit un million de grâces de lui avoir conseillé de jouer le rôle qu’il avoit fait , en inc disant que j’étois l’auteur de sa félicité. Enfin, quinze jours après, il épousa sa maîtresse, au préjudice de ses deux rivaux, qui dans le fond lui étoient préférables.