‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 563 sur 734 · COI · texte numérisé non relu

COI

Los religieuses voulurent m'entendre, et je les charmai. Quelques-unes d’entre elles m’écrivirent pour me témoigner jusqu'à quel point elles étoient contentes de mon sermon , et pour m'inviter à les aller voir à la grille ; ce que je ne manquai pas de faire, lorsqu'on m'eut dit qu'à Guatimala, de même qu’à Mexico, les moines fréquentoient librement les religieuses , qu’elles s’entrelenoient avec eux aux parloirs, et leur donnoient quelquefois des collations entremêlées de musique; ce qui m'arriva dès la première visite que je fis à celles de ces dames qui m’avoient écrit des lettres obligeantes. Elles me régalèrent de confitures , et me firent entendre de très-belles voix, entre autres celle de la jeune mère dona Angela de Montalvan, fille d’un officier de l'audience , et la personne du monde peut-être du plus rare mérite.

On voit peu de femmes qui n'aient avec une grande beauté une taille défectueuse , ou bien un esprit borné ; mais on peut dire que la nature, en formant dona Angela , en avoit voulu faire un ouvrage parfait. 11 est constant que cette religieuse, qui coramençoit à peine son cinquième lustre, étoit une fille incomparable. Elle savoit la musique à fond , et joignoit à une voix ravissante un génie supérieur. Elle m’adressa deux ou trois fois la parole si spirituellement et d’un air si gracieux, que je crus entendre et voir un ange. Elle m’enchanta les yeux et les oreilles.

Je sortis du couvent de la Conception , et ra’cn retournai an nôtre, fort occupé de la politesse des religieuses, et peut-être un peu trop du mérite de la jeune religieuse dont je viens de parler. Hé bien, père Cyrille , me dit notre prieur, êtes-vous content de vos voisines? J’ai sujet de l’être, lui répondis-jc. Ces dames m’ont régalé de confitures et d’un concert qui a été merveilleusement bien exécuté. Je n’en doute pas , reprit le père Valentin , surtout si la mère de Montalvan s'en est mêlée. Oui vraiment , lui dis-je , clic y a chanté , et j’ai trouvé sa voix admirable. Vous devez , répliqua-til , avoir remarqué aussi que cette fille est pourvue d’une beauté peu commune. C’est à quoi je n’ai pas pris garde, lui répondis-je d’un air hypocrite. Je ne me suis attaché qu’à l'écouter : ce qui n’étoit pas exactement vrai ; car sitôt que mes oreilles avoient été frappées des sons touchants de la voix d’Angela , je n’avois plus regardé que celte religieuse ; mais je n'osai lui avouer que j’avois fait cette observation, de peur que je ne lui parusse avoir pris trop de plaisir à la faire.

Je suis fâché*, reprit le prieur, qui étoit un homme simple et naturel , que vous n’aycz pas considéré avec attention la mère de Montalvan ; vous auriez vu un visage céleste. Le seigneur don François de Castro, notre évêque, a pour elle

une considération toute particulière. Il va souvent la voir, et il lui envoie tous les jours des présents. On le soupçonnerait d’en être amoureux, si sa vertu consommée et son âge avancé ne mettoient pas sa grandeur à couvert de ce soupçon : mais on rend justice à ce vénérable prélat , et toute la ville est persuadée comme moi qu’il n’a pour cette dame qu’une amitié pure et délicate. Si je n’eusse pas connu le père Valentin comme un homme incapable de médire de son prochain , et surtout de son évêque, j’aurais cru qu’il ne parloit pas sérieusement ; néanmoins il pensoit ce qu’il disoit, tant il avoit bonne opinion de la vertu de monseigneur.

Deux jours après avoir été chez les religieuses de la Conception , je vis entrer dans ma chambre un gentilhomme envoyé par le prélat pour me dire que sa grandeur souhaitoit de me parler. Je me rendis d’abord à l’évêché, où le seigneur don François, m’ayant fait entrer dans son cabinet, me tint des discours obligeants et flatteurs ; puis toutà-coup cliangeant de matière : Tère Cyrille, j’ai besoin de vous, me dit-il , pour réussir dans un dessein que je médite. Je uic flatte que vous ne inc refuserez pas votre secours. Je vais vous dire de quoi il s’agit. Les filles de la Conception, qui depuis quinze jours ont perdu leur supérieure, en vont élire une autre. Je voudrais bien que leur choix tombât sur la mère de Montalvan. 11 faut former en sa faveur one faction vigoureuse. J’ai déjà su gagner quelques-unes de ces dames : elles m’ont promis leurs suffrages, et je suis assuré de la pluralité des voix si vous inc secondez.

Monseigneur, lui dis-je, vous pouvez disposer de votre serviteur. Commandez , que faut-il que je fasse? Je sais, reprit-il, que vous avez fait connoissancc avec plusieurs religieuses de ce monastère, et qu’elles ont conçu pour vous la plus haute estime. Vous me ferez plaisir de leur parler successivement en particulier de la prochaine élection, et d’employer votre éloquence à les mettre dans la disposition où je les voudrais.

Je ne crois pas, lui dis-je. Monseigneur, que j'aie beaucoup de peine à réussir dans celte négociation. Je suis persuadé que toutes les religieuses se conformeront volontiers aux sentiments de votre grandeur. J’en doute , s’écria-t-il : ne nous flattons point. La grande jeunesse d’Angela est un terrible obstacle à surmonter. Il y a dans ce couvent vingt filles de qualité qui ont plus de trente ans de religion, et dont la conduite a toujours été irréprochable. De quel ceil celles-là verraient elles l’autorité entre les mains d’une jeune religieuse? ('.(pendant, ajouta-t-il en poussant un soupir qui me fit voir tout l'intérêt qu’il prenoità cette affaire, cette religieuse , toute jeune qu’elle

est, mérite d’avoir la préférence sur toutes ses compagnes.

Vous l’avez vue, continua-t-il, vous l’avez vue au parloir ; mais elle n’a fait que paroilre devant vous un instant. Nous 11e savez pas tout ce qu’elle vaut : il faut l’avoir entretenue plus d’une fois, il faut la connoîlre enfin pour la bien apprécier, pour apercevoir son mérite dans toute son étendue. Qu’elle a d’esprit ! Ouvre-t-elle la bouche pour parler? c’est un bon mot qui lui échappe. Est-il question de raisonner? scs raisonnements sont justes et solides, line fille de vingt-deux ans, que cela est aimable ! Mais ce qu’on ne peut pas assez louer , et ce qui seul la rend digne d’élre supérieure , c’est son extrême douceur. Heureux effet de son tempérament et de sa vertu ! Exempte de ces saillies d’humeur que les personnes les plus raisonnables ne peuvent quelquefois retenir , elle conserve une tranquillité d’àme que rieu ne peut troubler. En un mot , elle réunit en sa personne toutes les qualités aimables et estimables. C’est ce mérite rare qui m’intéresse pour elle; et, entre nous, je ne pense pas que sa jeunesse doive l’exclure d'un rang pour lequel je la trouve née.

Je vis bien par ce discours que monseigneur se laissoit un peu trop dominer par son ami lié pure et délicate pour Angola , et son projet me |>arut extravagant. Néanmoins, ce que je me reprocherai toute ma vie , au lieu de le combattre, et de lui en représenter le ridicule, je l’approuvai contre ma conscience, pour faire ma cour au prélat , et gagner ses bonnes grâces. C’est ainsi que les grands trouvent presque toujours dans les personnes du commun des ministres tout prêts à servir leurs passions. J’assurai sa grandeur que je lui élois entièrement dévoué , et que j’allois faire tout mou |xissible pour m’acquitter heureusement de la coinm ssion dont elle in'honoroit. Le vieil évêque , ravi du zèle que je marquois pour son service, m’embrassa d’un air affectueux ; et par ses caresses, qui flattoienl ma vanité, il acheva de me faire épouser sa folle entreprise.

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