CHAPITRE LXÏT
j Le père Cyrille «e fait aimer et estimer des Indiens et J des Indiennes. Histoire intéressante de tîcuv frères et d'une sœur. Il prêche en proconchi , et , par In beauté de scs sermons, il obtient une place à l'académie de Petapa.
Je faisois donc bien mes orges , tant à Mixco qu’à Petapa. Quoique je fusse obligé de rendre trois cents écus par an à notre maison de Guatimala, il me restoit encore assez d’argent pour n’avoir pas sujet d’envier le bonheur des religieux du Pérou qui possèdent des bénéfices dans les villages des Indiens, et gardent pour eux tout co qu’ils peuvent amasser. Je n’étois ni moins riche ni moins heureux. Outre que j’auroi9 pu donner à mon couvent cinq cents écus au lieu de trois cents , je commençai à me mêler sous main de trafiquer avec des marchands : ce qui , j’eu conviens, étoit un peu contre le vœu de pauvreté ; mais que voulez-vous T j’imitois les autres religieux qui avoient comme moi de bonnes cures. Voilà ce que fait le mauvais exemple.
Les Indiens de9 environs de Guatimala sont des gens doux et débonnaires. Ils ne demandent qu’à vivre en paix. Ils aimeraient jusqu’aux Espagnols mêmes, si ceux-ci les traitoienl avec un peu plus d’humanité. 1) faut pourtant en excepter une espèce de nègres esclaves qui demeurent dans les fermes d’indigo. Ces derniers sont des hommes farouches et redoutables. Quoiqu’ils n’aient point d’autres annes qu’uue petite lance, ils ont la hardiesse d’affronter un taureau sauvage en furie, ou de joindre dans les rivières des crocodiles , qu’ils 11e quittent point qu’ils ne les aient tués. De pareils esclaves font quelquefois trembler leurs maîtres. Pour les Indiens de Petapa , je vous les donne pour les meilleurs de l’Amérique : aussi polis que les autres sont grossiers, ils forment entre eux une douce société, où règne un esprit de concorde et une amitié fraternelle. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c’est leur bonne foi et leur intégrité. Je vais vous en rapporter un trait.
lin noble et riche Indien de Peta|)a mourut , et laissa une assez grosse succession à deux fils et ù une tille qu’il avoil. L'ai né des deux frères se chargea du soin de faire trois lots égaux. Lorsqu’il les eut faits , il dit à son cadet et à sa sœur : Choisissez. Vous êtes notre aine, lui répondirentils , c’est à vous de choisir. Non , répliqua-l-il , puisque j’ai fait les lois , il est juste que vous preniez ceux qu’il vous plaira. Le cadet et la sœur choisirent donc chacun son lot , et le troisième lut le partage de l’aîné. 11 y avoit dans le lot de celuici un coffre épais, au fond duquel on avoil pratiqué une cache, où il sc trouva par hasard milta
pièces d or. Le frère aîné en ayant fait la découverte, imita son frère et sa sœur dans un repas, sur la fin dnrpiel il leur fit servir dans un plat toutes les pièces , en leur disant : Voilà ce qui étoit caché , sans que je le susse . dans un coffre de mon lot ; il faut que nous le partagions, la justice le veut.
Je vivois dans une union parfaite avec ces Indiens, qui m’aimoient , tout Espagnol que j’élois. Je me diverlissois avec eux tous les jours. Je rn’entrrtenois librement et jooois aux caries avec leurs femmes, dont ils ne sont point jaloux, et qui. pour la plupart, sont si spirituelles, que c'est un plaisir de les entendre parier proconchi. Aussi les académiciens de Petapa les consultent- ils assez souvent ; et quand dans les conférences de ces messieurs , leurs opinions se trouvent partagées sur un mot, ils disent : Il faut consulter là-dessus les femmes. Ce qui prouve que l’académie est fort galante.
Les dames indiennes décident donc , et leurs décisions sont respectées . même quelquefois au mépris de la grammaire du père Étienne; j’ai connu entre autres . une dame chez qui les beaux . esprits de la bourgade s'assembloient . et qu'on : éeouloit comme un oracle : elle sYxprimoit avec une élégance admirable , et jugeoit si sainement des ouvrages d’esprit, que les jugements qu’elle < en portoit ne trou voient point de contradicteurs. Cette dame étoit veuve d’un noble Indien qui lui •voit laissé assez de richesses pour vivre d'une manière convenable à sa qualité. J’attots souvent chez elle , et j’y rencontrais presque toujours des académiciens dont je metlois à profit la conversation. Je retenois ce que je leur entendois dire de singulier. Je prenois garde à leurs tours, à leurs expressions; et je remarquois que ces bonuncs- là a voient une façon de penser supérieure à celle des personnes ordinaires. Enfin , j’achevai d’apprendre , en les écoutant , toutes les délicatesses du langage proconchi.
lorsque je crus en posséder l’esprit et h*s raffinements , je fus assez téméraire pour vouloir prêcher devant l’académie en corps. Mais pour être plus sûr de plaire à ces maîtres de langue indienne, je m’avisai d’un expédient qui rendit ma témérité heureuse : parmi les livres que le père Étienne, en partant pour s’en retourner à Guatimala, m’avoil laissés pour me perfectionner dans le proconchi , je trouvai , outre son dictionnaire et sa grammaire, un recueil de discours nouvellement prononcés à l'académie de Petapa : je le feuilletai ; et péchant . pour ainsi dire en eau trouble , j’en lirai les phrases les plus brillantes, i les façons de parler les plus nouvelles , et j'en com- . posai un sermon qui frappa tous les académiciens. |
i II y a du beau là-dedans, se disoient-ils les uni ! aux autres; ce jacobin dit de fort bonnes choses, ! et a un style marqué à notre coin.
Que vous dirai-je ? Ces messieurs forent si con- I tenis du nu diction , ou si vous voulez de la leur, que dans leur première assemblée ils résolurent de m’associer à leurs glorieux travaux. Ils m’envoyèreot annoncer cet honneur par deux députés. J’eus encore recours à mon recueil pour composer un discours ; et le jour de ma réception étant venu, je fis mon remerciment à mes nouveaux confrères , en débitant effrontément à leur barbe leurs propres phrases.