CHAPITRE LXII
faisoit des feuilles de tabac , quelquefois même un crapaud tout envie, et que souvent il causoit la mort aux personnes qui en avoient un peu trop bu. Je renonçai donc au chicha sitôt que je sus de quelle manière il se faisoit , et je m’en tins à d’autres boissons , qui véritablement ne valoicnt pas les vins qu’on boit en Espagne ; mais , grâce an ciel , on s’accoutume à tout.
Avec mon cuisinier Zamor, j’avois encore quatre autres domestiques: un qui me servoit à table, et faisoit mes commissions dans la bourgade ; un autre dont l’occupation étoit d’aller recueillir mes dîmes , qui consistoient en œufs , en volaille, et dans une certaine somme d'argent qui m’étoit exactement payée tous les mois par les régidors ; un jardinier, avec un valet d’écurie; car j’avois une mule pour aller prêcher dans un petit village qui étoit de ma paroisse et à trois lieues de retapa. Ce petit village, appelé Mixco, m’ étoit d’un grand revenu. J’y allois souvent; et je n’y allois jamais que je n'en rapportasse six pièces de volaille pour le moins, avec du cacao pour me faire du chocolat, sans compter l’argent qu’on me donnoit pour ma messe et pour mon sermon : car bien que j’eusse affaire à des auditeurs peu capables de tirer quelque fruit de mes exhortations , je ne laissois pas de monter toujours en chaire , et de prêcher à bon compte; de sorte que mon presbytère étoit bien muni de provisions.
Comme chaque village est dédié à quelque saint dont les habitants célèbrent la fête pendant huit jours , le patron de Mixco est fort honoré durant son octave , et le curé a tout lieu d’être content des offrandes qu’il reçoit. La confrérie de Saint- Hyacinthe fait dans ce temps-là des réjouissances qui me paroissent mériter que je vous en fasse succinctement le détail. Le premier jour, les confrères avec les plus jolies tilles du village, s’habillent d’étoffes de soie ou de toile fine, se parent de plumes et de rubans , et forment ensemble des danses bien concertées qu’ils exécutent à ravir. Mais ce que je n’approuve nullement , et ce qu'on ne peut pardonner qu’à des Indiens qui sont encore dans l’idolâtrie , c’est qu’ils commencent la danse dans l’église , et vont la continuer dans le cimetière. Après quoi le reste de l’octave , ce sont des banquets dans lesquels on prodigue le chiche, et d'autres excellents breuvages , dont tous les assistants boivent jusqu’à crever.