CHAPITRE XIX
De* captifs.
Ils s’arrêtèrent tous deux sur une maison voisine «le ce monastère , à la porte duquel il y avoil un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. Que de monde ! dit Leandro Ferez. Quelle cérémonie assemble ici tout le peuple ? C’est , ré|K)tidit le démon , une cérémonie que vous n’avez jamais vue , quoiqu’elle se fasse à Madrid de temps en temps. Trois cents esclaves , tous sujets du roi d’Espagne , vont arriver dans un moment: ils reviennent d’Alger, où les pères de la Rédemption les ont été racheter. Toute» les rues par où ils doivent passer vont se remplir de spectateurs.
Il rat vrai , répliqua Zaïnbullo , que je n’ai pas été jusqu’ici fort curieux de voir un semblahlu spectacle ; et si c'est là celui que votre seigneurie me réserve , je vous dirai franchement que vous ne deviez |>as tant m'en faire fêle. Je vous connais trop bien , repartit le Diable , pour ignorer «pic ce n’est pas pour vous un agréable passe-tempo que d’observer des misérables; mais , quand vous
CIÏAPITRE XIX.
saurez qu'en vous les faisant considérer , j’ai dessein de vous révéler les particularités remarquables qu’il y a dans la captivité des uns , et les embarras où vont se trouver quelques autres à j leur retour chez eux , je suis persuadé que vous I ne serez pas fâché que je vous donne ce divertissement. Oh ! pour cela non , reprit l’écolier : ce que vous dites là change la tbése , et vous me ferez un vrai plaisir de tenir votre promesse.
Pendant qu’ils s’entretenoient de celte sorte , ils entendirent tout-à-coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs qui marchoient eu cet ordre. Ils alloient à pied , deux à deux , sous leurs habits d'esclaves , et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez grand nombre de religieux de la Merci , qui avoient été au-devant d’eux , les précédoient, montés sur des mules caparaçonuées d’étamine noire , comme s’ils eussent mené un deuil t et uu de ces bons pères portoit l’étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étoient à la tête ; tes vieux les suivoient ; derrière ceux-ci paroissoit , sur on petit cheval , un religieux du même ordre que les premiers, lequel avoit tout l'air d’un prophète. Aussi étoit-ce le chef de 1a missiou. U s’attiroit les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe grise qui le rendoit vénérable ; et on lisoit sur le visage de ce Moïse espagnol la joie inexprimable qu’il ressenloit de ramener tant de : chrétiens dans leur patrie.
Ces captifs , dit le boiteux , ne sont pas tous également ravis d’avoir recouvré la liberté. S’il y en a qui se réjouissent d’ôtre sur le |>oint de revoir leurs parents, il en est d’autres qui craiguent d’apprendre que , pendant leur absence , il ne soit arrivé dans leurs familles des événements plus cruels pour eux que l’esclavage.
Par exemple , les. deux qui marchent les premiers sont dans le dernier cas. L’un , natif de la petite ville de Yelilla en Aragon , après avoir été dix ans dans la servitude des Turcs , sans recevoir. aucunes nouvelles de sa femme , va la retrouver mariée en secondes noces , et mère de cinq enfants qtfi ne sont pas de son bail. L’autre , fils d’un marchand de laine de Ségovie , fut enlevé par un corsaire , il y a près de quatre lustres. Il apprébeude que , depuis tant d’années , sa famille u’ait changé de face , et sa crainte n'est pas sans fondement : son père et sa mère sont morts, et ses frères , qui ont partagé tout le bien , l’ont dissipé par leur mauvaise couduite.
J’envisage avec attention un esclave , dit l’écolier, et je juge à son air qu’il est charmé de n’étre plus exposé à la bastonnade. Le captif que vous regardez , répondit le Diable , a grand sujet d’être joyeux de sa délivrance ; il sait qu’une tante ,
dont il est unique héritier , vient de mourir , et qu’il va jouir d’une fortune brillante : cela l’occujw bien agréablement , et lui donne cet air de satisfaction que vous lui remarquez.
Il n’en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son coté : une cruelle inquiétude l'agite sans relâche , et en voici la cause. Lorsqu’il fut pris par un pirate d’Alger , en voulant passer d’Lsiwgne en Italie, il aimoit une dame et en étoit aimé; il a peur que , pendant qu’il étoit dans les fers, la fidélité de la belle n’ait pas été inébranlable. Et a-t-il été long-temps es- I rlavc? dit Zambullo. Dix-huit mois, répondit Asmodéc. Oh ! parbleu , répliqua Leandro Ferez .
! je crois que ce galant se livre 5 une vaine terreur ; il n’a jms mis la constance de sa dame à une assez forte épreuve |>our devoir tant s’alarmer. C’est ce qui vous trompe , repartit le boiteux : sa princesse n’a pas sitôt su qu’il étoit captif en Barbarie, qu’elle s'est pourvue d’un autre amant.
Diriez-vous, continua le démon , que ce personnage qui suit immédiatement les deux que nous venons d’observer , et qu’une épaisse barbe rousse rend effroyable à voir , fut un fort joli homme ? Rien pourtant n’est plus véritable; et vous voyez , dans cette figure hideuse , le héros d’une histoire assez singulière que je vais vous conter.
Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avoit à peine quinze ans, lorsque son père, riche laboureur de Cinquello , gros bourg du royaume de Léon , mourut , et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu’étant fils unique, il demeura maître d'un bien considérable , dont l'administration fut confiée à un de ses ondes , qui avoit de la probité. Fabricio acheva scs études déjà commencées à Salamanque : il y apprit ensuite à monter à cheval et à faire des armes ; en un mot il ne négligea rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé favorablement de dona Hipolita , sœur d’un petit gentilhomme qui avoit sa chaumière à deux portées d’escopettc de Cinquello.
Cette dame étoit parfaitement belle , et à peu près de l’âge de Fabricio , qui , l’ayant vue dès son enfance , avoit sucé , pour ainsi dire , avec le lait , l’amour dont il brùloit pour elle. Hipolila , de son côté , s’étoit bien aperçue qu'il n’étoil pas mal fait ; mais le coiinoi&sant pour le fils d’un laboureur , elle ne daignoit pas le considérer avec beaucoup d'attention: elle étoit d’une fierté insupportable , aussi bien que son frère don Thomas de Xaral , qui n’avoil peut-être pas sou pareil en Espagne, pour être gueux et entêté de sa noblesse.
Cet orgueilleux gentilhomme de campagne ltabitoit une maison qu’il appeloil son château , et qui n’i toit , à parler proprement, qu'une masure.
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tant elle menacoit ruine de toutes paris. Cependant , quoique ses facultés ne lui permissent pas de la faire réparer , quoiqu’il eût de la peine à vivre , il ne laissoit pas d’avoir un valet pour le servir , et de plus , il y avoit une femme maure j auprès de sa sœur.
C’étoit une chose réjouissante que de voir pa* roître don Thomas dans le bourg , les fêles et les J dimanches, avec un habit de velours cramoisi j tout pelé , et un petit chapeau garni d’un vieux j plumet jaune , qu’il conservoit chez lui comme ! des reliques , pendant les autres jours de la se- ; maine. Paré de ces guenilles , qui lui sembioient autant de preuves de sa uoble origine , il tranchoit du seigneur , et croyoit assez payer les profondes ré\ércnces qu’on lui faisoit, lorsqu’il vouloit bien y répondre par un regard. Sa soeur n’éloit pas moins folle que lui de l’antiquité de sa race ; et elle joignoit à ce ridicule celui d’ètre si vaine | de sa beauté , qu’elle vivoit dans la glorieuse es- i pérance que quelque grand viendroit la demander en mariage.
Tels étoient les caractères de don Thomas et J d’flipolila. Fabricio le savoit bien ; et pour s’insi- I nuer auprès de deux personnes si altières , il prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects ; ce qu’il fit avec tant d’adresse , que le frère et la sœur enfin trouvèrent bon qu’il eût l’honneur de leur aller souvent rendre scs hommages. Comme il ne connoissoit pas moins leur misère que leur orgueil, il avoit envie tous les jours de leur offrir sa bourse ; mais la crainte de révolter contre lui leur fierté l’en empèchoit : néanmoins son ingénieuse i générosité trouva moyen de les aider , sans les exposer à rougir. Seigneur, dit-il un jour en particulier au gentilhomme, j’ai deux mille ducats à mettre en dépôt ; ayez la bonté de nie les garder ; que je vous aie cette obligation-là.
U n’est pas besoin de demander si Xaral y con- j sentit : outre qu’il étoit mal en argent, il avoit la j conscience d’un dépositaire. Il se chargea volontiers de cette somme , et il ne Peut pas sitôt entre les mains , qu’il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa chaumière et à se donner lout(*s ses petites commodités : un habit neuf d’un très-beau velours l ieu fut levé et fait à Salamanque, et une plume verte qu’on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il étoit en possession immémoriale d’orner le noble chef de don Thomas. La belle Ilipolita eut aussi sa paraguanlc, et fut parfaitement bien nippée. C’est ainsi que Xaral dissipoit les ducats qui lui avoient été confiés, sans penser qu’ils ne lui appartenoient point , et que jamais il ne pourroit les restituer. U ne se fit pas le moindre scrupule d’en user ainsi; il crut même qu’il étoit juste qu’un roturier pavai
BOITEUX
l’honneur d’être en commerce avec un gentilhomme.
Fabricio avoit bien prévu cela ; mais en même temps il s’étoit flatté qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivroit avec lui familièrement, qu’ Ilipolita peu à peu s’accoutumeroit à souffrir ses soins, et lui pardonnerait enfin l’audacc d’avoir élevé sa pensée jusqu’à elle. Véritablement il en eut auprès d’eux un accès phis libre ; ils lui firent plus d’amitié qu’ils ne lui en avoient fait auparavant. U u homme riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à lait Xaral et sa soeur, qui jusqu’alors n’avoient connu les richesses que de nom , n’eurent pas pins tôt senti leur utilité, qu’ils jugèrent que Fabricio méritoit d’ètre ménagé : ils eurent pour lui des égards et des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur déplaisoit pas, et qu’assurément ils avoient fait réflexion que tous les jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étoient obligés d’avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion , qui flattoit son amour, il sc résolut à demander Ilipolita en mariage.
Dès la première occasion favorable qu’il pat trouver de parler à don Thomas , il lui dit qu'il souhaitoit passionnément d’étre son beau-frère; et que, pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le dépôt , mais il lui ferait encore présent d’un millier de pistoles. Le superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil ; et dans sou premier mouvement, peu s’en fallut qu’il ne fit éclater tout le mépris qu’il avoit pour le fils d’un laboureur. Néanmoins, quelque indigné qu’il fût de la témérité de Fabricio, il se contraignit ; et , sans témoigner aucun dédain , il lui ré|M>udit qu’il oc pouvoit sur-le-champ se déterminer dans une pareille affaire ; qu’U étoit à propos de consulter là-dessus Ilipolita, et de faire même une assemblée de parents.
Il renvoya le galant avec cette réponse , et cou» voqua effectivement une diète composée de quelques hidalgos de son voisinage, lesquels étoient de ses parents, et qui tous avoient, comme lui, la rage de la hida(guia. 11 tint conseil avec eux , non pour leur demander s’ils étoient d’avis qu’il accordât sa sœur à don Fabricio, mais pour déli- I Itérer de quelle façon il falloit punir ce jeune insoi lent, qui, malgré la buneue de sa naissance, «soit ; aspirer à la possession d une fille de la qualité d’Hipolita.
| Dès qu’il eut ex|>osé cette audace à l’assemblée, au seul nom de Fabricio et de fils de laboureur,
| vous eussiez vil les yeux de tous ces nobles s’allumer de fureur : chacun vomit feu et flamme contre l’audacieux ; les uns ainsi que les autres veulent 1 qu’U expire sous le bâton, pour expier l’outrage