CHAPITRE LXÏIT. G
plit nécessairement toute la salle ; de sorte qu’on peut dire que ces galants , se trouvant là comme dans un four, étouffent d’amour et de fumée.
Revenons aux femmes des principaux Indiens* Celles-ci habitent des maisons mieux bâties et bien meublées. Lorsqu’elles vont à l’église ou en visite , elles portent un voile de toile de Rollandc, d’Espagne ou de la Chine , qui leur couvre la tète et descend jusqu’à terre; mais sont-elles de retour au logis , elles ôtent sans façon leur gu in pii par en haut, si bien qu’elles demeurent la gorge et les épaules nues. Il est vrai que par décence , ou par grimace , elles remettent promptement leur guiapil si quelque homme vient leur rendre visite dans ce temps-là. Je dis par grimace, puisqu’elles ne sont pas cruelles naturellement ni hypocrites. Bien loin de s’armer contre les jeunes gens qui leur font la cour, elles leur donnent beau jeu. Elles sont galantes enfin comme les autres Indiennes; mais en même temps fort superstitieuses. Quelque goût qu’elles se sentent pour un homme qui les cajole, elles ne se rendront point à scs désirs amoureux , qu’elles n’aient auparavant consulté le vol et le chant des oiseaux , ou bien observé la rencontre des bêtes qui traversent les chemins. Si elles en tirent un augure favorable, le galant peut tout espérer ; au lieu que, si elles n’en conçoivent qu’un malheureux présage, il n’a qu’à chercher fortune ailleurs.
Quelques-unes de ces Indiennes portent plus loin la superstition, et se mêlent de magic pour réussir dans leurs entreprises. Je me souviens qu’une de celles-ci , voulant inspirer de l’amour à un jeune Indien dont elle savoit que le cœur étoit engagé ailleurs, fit un philtre amoureux qui rendit l’Indien infidèle.
Que dites-vous, père Cyrille , interrompis-je en riant? Vous parlez en voyageur , vous contez des fables. On ne dispute point des faits, me dit-il; et ce que je vous raconte en est un, dont j'ai moimême été témoin. Je vous dirai de plus que le jdiillre étoit composé de poudre de colibri. Le colibri , ajouta-t-il , est un oiseau d’un plumage brillant et de la grosseur à peu près d'un étourneau. On le met sécher au soleil , puis on le pulvérise ; et cette poudre funeste , mêlée dans du vin ou dans quelque autre liqueur, porte le poison de l’amour dans le cœur qu’on veut enflammer, suivant l’intention de la personne qui fait le charme. N’ajoutez pas foi , si vous voulez , à ce que je vous dis ; mais il est constant que plusieurs Indiens m’ont assuré avoir vu employer ce philtre avec succès. L’Indienne même qui s’en est servie si efficacement me l’a avoué.
Le moine avoit beau me paroi tre persuadé de ce qu'il disoit, il avoit beau protester que rien
n’étoit plus véritable, je ne pouvois le croire. Cependant on verra dans la suite, par une aventure qui m’arriva, que l’histoire de l’amant indien, détaché de sa maîtresse par un sortilège, ponvoit fort bien n’être pas un conte.
Pour achever de vous peindre les Indiennes de Pctapa, poursuivit le religieux, je dois vous dire qu’elles ne professent qu’en apparence la religion catholique. Ce qui passe leur entendement ne trouve en elles que de l’incrédulité. Je n’ai fait pour les convertir que des efforts inutiles, quoi- ; que pour en venir à bout j’aie épuisé les expressions les plus énergiques du langage proconchi. Ces esprits indociles et superstitieux adorent en secret des idoles de bois ou de pierre. Ils conservent avec un soin religieux, dans leurs maisons, un crapaud , ou quelque autre bête semblable, à la vie de laquelle ils croient fermement que la leur est attachée
; Quand je dis qu’ils adorent secrètement leurs idoles, c’est qu’ils n’oseroient leur rendre un j culte public. Les Espagnols les en empêchent, et font un mauvais parti à leurs fausses divinités, lorsqu’elles ont le malheur de tomber entre leurs mains. Mais c’est à quoi ces idolâtres prennent bien garde. Ils cachent ordinairement leurs idoles 1 dans quelque caverne dont ils bouchent l’entrée, et dans laquelle ils s’assemblent la nuit comme , dans une pagode pour 1rs adorer. Si malheureu- I sement pour eux leur curé est averti de ces assemblées nocturnes, c’est à loi à y mettre ordre ; ce qu’il peut faire en demandant main forte aux alcades et aux régidors , qui , pour faire les catholiques zélés, ne manquent pas de lui donner des soldats espagnols pour l’escorter et pour aller briser les idoles. Mais ces sortes d'expéditions ne sont pas sans péril pour un curé, qui par là s’ex- [H)se à gagner une couronne de martyr en se faisant mettre en pièces par les Indiens.
Une fin si glorieuse n’est pas du goût de tous les curés. Le père Étienne avoit toujours pris soin i de l’éviter. Il s’étoit contenté de prêcher la parole de Dieu à scs paroissiens , sans aller abattre leurs idoles ; et j’aurois , je crois , fort bien fait de suivrc son exemple, au lieu de céder à la tentation qui me prit un jour de mériter une place dans le martyrologe. Ayant appris qu’au pied d’une montagne , entre Mixco et retapa , il y avoit un antre qui rccéloit une idole , et dans lequel il so icnoit souvent des assemblées furtives , j’en donnai avis aux alcades, en m’offrant bravement à détruire l'idole. Ces officiers louèrent mon zèle et mon courage, et inc fournirent une escorte de vingt Espagnols bien armés, à la tête desquels je marchai fièrement vers la caverne au milieu de la nuit.
Nous trouvâmes l’antre éclairé d'une prodigieuse
quantité de cierges, et nous vîmes environ une cinquantaine d'Indiennes cl d'indiens, dont quelques-uns encensaient l’idole, tandis que les autres dansoicnt en chantant ses louanges. Cette idole n’étoit rien antre chose qn’un gros dragon de bois peint , et élevé sur un autel de pierre. Notre arrivée troubla la fêle ; et la vue de me9 soldats, qui avoiént tous l’épée à la main , épouvanta si fort les idolâtres , que , loin de se mettre en devoir de défendre leur divinité , ils ne songèrent qu’à nous échapper.
J’ordonnai qu’on ne s'opposât point à leur fuite, cl qu'on ne leur fit aucun mal. J’abandonnai ensuite le dragon à mon escorte, qui le brisa en mille pièces. Après quoi je retournai triomphant à retapa, regardant ce bel etploit comme un serv ice très-important rendu à l’église.