‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 572 sur 734 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

celte lettre, tous liiez leur ôter le prix de U prédication.

Je fis à ce compliment une réponse aussi modeste qu'il étoil flatteur ; et après un assez long entretien dans lequel le prieur me marqua une Ti»e impatience de m’entendre prêcher, je me disposai à le contenter. Je montai en chaire au tout de huit jours, et dès mon premier sermon je fis du bruit dans la Tille. Que tous dirai-je? Ce bruit augmente de jour en jour, en dépit des jaloux, et je suis devenu le prédicateur à la mode.

CI1APITRE LXV,

Ce que firent don Chérubin et le père Cyrille après s’étre réciproquement conté leurs aventures. Portrait que fait le dernier de son prieur. Don Chérubin est reçu de lui avec plaisir. Ce qui se passe e celle visite.

Lorsque le père Cyrille eut achevé la relation de son voyage, je lui témoignai la joie que j’avois, après une longue absence , de le revoir si honoré et si estimé dans la capitale du Mexique. Je le félicitai sur l’heureux succès de ses sermons, sans lui dire ce que j’en pensois, ou plutôt en lui disant ce que je n’en pensois pas : car je le louai jusqu’à l’appeler l’orateur de Cicéron; ce que quelque lecteur pourra me reprocher. Monsieur le bachelier , me dira-t-il, on ne doit flatter personne, et surtout ses amis. D’accord : mais je répondrai i cela qu’il ne faut pas être sincère à contre-temps, et qu'il vaut mieux applaudir aux louanges que reyoit notre ami, que de lui dire brutalement qu’il ne les mérite point. D’ailleurs le porc Cyrille avoit pris son pli, et ma franchise n’auroit pas été moins inutile qu’indiscrète si j’eusse voulu me mêler de lui donner des avis.

Quaud je lui eus fait compliment sur la réputation qu’il avoit d’élre un grand prédicateur , je lui demandai s’il étoil content des manières de sou prieur à son égard. Est-il bien sensible, lui dis-je , au bonheur qu’il a de vous posséder ? Comment en use-t-il avec vous? Le mieux du monde , répondit le Biscayen. J’ai tout lieu de me louer du père Atlianase : il m’honore de sa confiance ; il me consulte , et me fait entrer dans mille petits détails qui prouvent qu’il a de l’amitié pour moi. Je dirai plus, il ne fait aucune partie que je n’en sois. Régale-t-il des séculiers dans son appartement , il m'appelle pour l’aider à faire les honneurs de sa table par ma conversation, qui, sans vanité, n’est pas des plus pesantci. Va-t-il en v isite chez des religieuses, je suis son compagnon. En un mot, je partage tous ses plaisirs.

A ce que je vois, lui répliquai-je, ce père Alhanasccst apparemment un virtuose? Sans doute, repartit Carambola, Pour vous en faire le portrait,

je vous dirai premièrement qu’il n’a pas encore quarante-deux ans accomplis. Pour sa personne . c’est un de ces grands moines qu’on ne sauroit voir passer dans les nies sans admirer leur bonne mine. Les dames de Mexico sont ravies quaud il va chez elles. Outre qu’il a l’esprit des plus amusants , on peut dire que c’est un religieux qui chante bien , et qui sait la musique à fond. Il a de plus le talent de la poésie ; ce qui ne doit pas être compté pour rien. Il faut, poursuivit-il, que je vous fasse coiiuoîtrc sa révérence. Vous me ferex plaisir, lui dis-je : un pareil religieux me parait une très-bonne connaissance. Hé bien, je vais vous 1a donner tout k l’heure. Eu même temps il me prit par la main, et mcconduisità l’appartement du père Atlianase. En y allant, je disois en moi : même : Voyons si le prieur des jacobins de Mexico est aussi bien dans scs meubles que le gardien des Cordeliers de Xalapa. J’aurais tort d'en douter : saint Dominique est plus riche que saint Erançoi .

En effet, le père Atlianase avoit huit à neuf pièces de plain-pied, toutes ornées de tableaux, et magnifiquement meublées. Les plus beaux ouvrages de plumes de Méclioacan y brilloient de toutes parts. On y vovoit des tables couvertes de tapis de soie , et des buffets garnis de vases de la plus belle porcelaine de la Chine et du Japon. Enfin mes ycnx furent éblouis de la beauté des choses qui les frappèrent, et qui certainement auraient fait honneur au palais d’un cardinal. Nous trouvâmes le prieur qui s’amusoit k chanter en pinçant les cordes d’un luth. Mon révérend père, lui dit mon conducteur, votre révérence veut bien que je lui préscntcnil de mes meilleurs amis, le seigneur don Chérubin de la Ronda, l’illustre gouverneur du jeune don Alexis de Celves , fils du vice-roi ? Le père Alhanase, par rapport à mon ami Carambola , me fit toutes les politesses imaginables. R me régala même d’une collation, pendant laquelle il ne parla que de musique et de concerts.

Ce moine me fit connoîtrc par là où le bàt le blessoit. J'applaudis à ce qu’il dit ; et le prenant par son fuilile : Mon révérend père, lui dis-je, mon ami m’a vanté votre voix dans des termes qui m’ont inspiré une violente envie de vous entendre chanter : j’ai de la peine à croire qu’il ne m'ait pas un peu surfait. Vous en allez juger par vousmême, répondit modestement le prieur. Vous avez raison de vous défier du père Cyrille : outre qu’il a beaucoup d’amitié pour moi , il n’est pas fort sensible à l'harmonie. A ces mots, U se leva pour aller prendre son luth, et sans façon se mit à jouer de cet instrument, en chantant une chanson dont il avoit lui-même, nous dit-il, conqiosé l’air et 1rs paroles. Vu amant , dans rette chanson, se ploignoil d’une dame cruelle, et tàclioitdc l’al-

tendrir par des paroles touchâmes. Il falloit voir comme le moine entrait dans la passion , et flloit des sons tendres en roulant les yeux en amant qui succombe à sa langueur: ce qui faisoit avec son froc un contraste fort réjouissant.

Seigneur don Chérubin , me dit le père Cyrille après que le prieur eut chanté, vous voyez les innocentes récréations de sa révérence. Que vous semble de sa voix? Ne la trouvez-vous pas bien moelleuse, et neseroit-ce point un meurtre qu’elle ne fût point exercée? Je me gardai bien de lui répondre que la voix d’un prêtre et d’un religieux devoit être consacrée aux louanges du Seigneur, car les personnes qui prêchent aux autres n’aiment pas qu’on leur fasse des sermons ; au contraire, j’approuvai fort les amusements du père prieur. Je lui fis même répéter sa chanson, en lui disant que j’étois charmé de sa voix , de sa musique et de sa poésie. Je ne laissai pas néanmoins de dire en particulier au père Cyrille ma pensée sur cela. Il prit le parti de son prieur; et, pour faire en même temps l'apologie des moines américains en deux mots, il me dit : Si les religieux de ce pays-ci n’ont pas des visages qui prêchent la mortification, que cela ne vous prévienne point contre eux : pour n’avoir point l’air hypocrite, ils n’en sont pas moins vertueux.

Après avoir passé le reste de la journée avec ces deux moines, je les quittai en leur promettant de les revenir voir quelquefois , et en les priant de m’honorer de leurs visites quand leurs affaires les appefleroient à Mexico.

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