CHAPITRE LXVIÏ
dans ma chapelle, je t’informerai de tout ce que tu souhaites d’apprendre : aussi bien dois-jc te faire ce récit pour justifier dona Paula , qur n’est point coupable. En achevant ces paroles, il nous attira dans un coin de la chapelle, Toston et moi, et là il nous tint le discours suivant :
Écoute-moi, don Chérubin, je vais te faire un récit fidèle de la séduction et du ravissement de ton épouse. Quand j’eus formé le dessein de lui plaire, je gagnai par des présents la vieille Antonia, sa suivante, qui m’apprit que doua Paula t*aimoit trop pour être capable de te devenir infidèle. Là-dessus , au lieu de renoncer à mon fol j amour, ainsi que je l’aurois dû faire, je m’y aban- I donnai de telle sorte, que je n’hésitai point à me servir d’un philtre amoureux qui me fut enseigné par un vieil apothicaire d’Alcaraz, et qui étoit, à 1 ce qu’on m’a dit, composé de la poudre d’un certain oiseau dont l’espèce se trouve dans quelques l endroits de l’Amérique. Comme je ne donnois | pas dans de pareils secrets, que je traitois de chimère, je doulois fort que celui-là réussît ; et toutefois Antonia n’eut pas plus tôt fait prendre de cette poudre à sa maîtresse dans une tasse de chocolat, que le charme opéra.
Dès que j’en fus averti , je pris si bien mon ■ temps et mes mesures , qu’à l'entrée de la nuit ; des plus obscures je m’éloignai d’Alcaraz avec ! dona Paula et sa suivante, sans que personne nous aperçût. Nous gaguâmes avant le jour le village de Villa-Vcrde, qui n’en est éloigné que de deux lieues. Nous nous tînmes cachés dans le château d’un gentilhomme avec lequel j’avois lié amitié, i qui étoit parent de don Ambroise de Lorca , et par conséquent ennemi de don Manuel et le tien, j Ce gentilhomme se fit un plaisir de nous prêter ■ un asile, et de favoriser une action qui nous j déshonorait tous deux. Nous demeurâmes près ' de quinze jours dans notre retraite , sans appréhender vos perquisitions, parce que nous étions | chez un cavalier qui n’avoit que des domestiques discrets et fidèles. Après cela, nous étant remis en chemin la nuit, pour nous rapprocher de la côte de Carthagène, nous nous rendîmes à un petit port oii nous attendoit une barque pour nous conduire à Yviça. Là, nous nous embarquâmes ' sur un bâtiment que j’avois fait fréter pour Gê- ! ries, ma patrie, où je me proposois d’aller cacher i ma proie ; le ciel, las des désordres de ma vie, ne I voulut pas me le permettre : dona Paula tomba | malade, et périt dans le trajet , quoi qu’on pût faire pour la sauver.
Ce funeste événement, continua Monchiquc,me , fil rentrer en moi-même. Je me reprochai mon crime, dont je vis alors toute l’énormité, et je pris I la résolution de l’expier, s’il étoit possible, en de- |
vouant le reste de mes jours à la plus rude pénitence. Étant arrivé à Gênes dans ce dessein , je vendis tous mes biens, et voici l’emploi que je fis de l’argent qui m’en revint : j’en donnai une partie à la vieille Antonia pour aller pleurer dans une maison de filles pénitentes la part qu’elle avoit eue à l’enlèvement de sa maîtresse. Je payai et renvoyai mes domestiques ; et , après avoir distribué aux pauvres le reste de mes biens, je sortis de Gènes sous un habit d’ermite, résolu de m’arrêter au premier bois ou dans quelque autre endroit qui me paraîtrait propre à servir de demeure à un anachorète ; ce que je trouvai bientôt.
Mais, don Chérubin, poursuivit-il , je ne crois pas qu’il soit nécessaire que je t’eu dise davantage, ni que je te raconte de quelle façon je suis venu d’Italie à Mexico; cela ne te regarde point; il suffit de t’avoir appris les faits qui t’intéressent ; et je t’en ai, ce me semble, assez dit pour t’exciter à la vengeance. Plonge donc, ajouta-t-il en rao présentant encore sa poitrine, plonge ton épée dans le cœur d’un misérable qui doit paraître un monstre à tes yeux. Non , non , lui répondis-je, quelque offense que tu m’aies faite, je ne puis me résoudre à me venger par un assassinat, j’aime mieux te laisser dans ce désert mériter, par une longue et rigoureuse pénitence, que le ciel ait pitié de toi.
Après avoir prononcé ces paroles, je sortis de la chapelle, et repris le chemin de Mexico, en faisant diverses réflexions sur celte aventure. J’en faisois de tristes quand je me représentas que doua Paula , ne s’étant écartée de son devoir que par un sortilège, étoit excusable; et il s’élevoit dans mon âme une joie secrète lorsque je pensois que sa mort me mettoit en état d’aspirer à la possession de dona lî lança. Pour Toston , qui ne trouvoit dans cet événement que de quoi sc réjouir, il n’avoit que des idées riantes. Sitôt qu’il voyoil que je m’attendrissois sur le sort de dona Paula , il me parloit de la fille de Salzedo; si bien que, toutes réflexions faites, la joie reuqiorta sur la douleur.