‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 575 sur 734 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

Don Chérubin s’arrête dans un village en revenant du désert. Une rencontre imprévue qu’il y fait. Histoire d'un curé et d’une pèlerine. Quelle étoit cette pèlerine. Admirable elTet de la ressemblance, et générosité extraordinaire d’un curé.

Je revenois du désert avec mon valet, et j’avois encore mon esprit occupé de ce que don Gabriel de Monchique m’avoit appris, lorsque je fis une rencontre assez singulière, et qui dissipa pour un temps la tristesse en laquelle je me plongcois de nouveau , en faisant réflexion à la fin tragique de

mon épouse infortunée , que je regrettois au fond du cœur. M'arrêtant dans un village, ou plutôt dans une bourgade , pour y faire reposer mes chevaux , je fus tout surpris de voir beaucoup de populace assemblée à la porte du presbytère, à ce que je jugeai, cette maison étant voisine de régi ise. J'envoyai Toston pour savoir ce que ce pouvoit être , et la cause de ce tumulte. Il y alla , et revint nn moment après en s’écriant comme un extravagant : Ah! monsieur, la plaisante aventure qui sc passe ici ! Le curé de ce lien vient de reconnoitre sa femme sous l’habit d’une pèlerine à qui il donnoit l’aumône , et le peuple que vous voyez attend qu’elle sorte de chez monsieur le curé pour la voir. Mon valet se remit à rire avec excès sur cet événement , et il me pria de rester comme les autres pour savoir ce que deviendrait cette aventure. Je le fis taire cependant , ne voulant pas qu’il fit des folies au milien d’un v illage où je pouvois être reconnu. Celte catastrophe me fit réfléchir sur la situation du curé, que je mettois en parallèle avec la mienne. Je disois en moimême : Quelle différence du sort de cet homme avec le mien ! J’ai perdu pour jamais mon épouse sans espoir de la revoir, et le curé retrouve la sienne au moment qu’il s’y attendoit le moins. Curieux de savoir cette histoire plus au long , je perçai la foule , et je demandai à parler à monsieur le curé. On fil d’abord quelques difficultés de me laisser entrer ; mais l'équipage que je faisois paraître , et l’habit que je portois. faisant ouvrir les yeux de ceux qui étoieni venus m’ouvrir la porte du presbytère , fit que je ne trouvai aucun obstacle. J’entrai et laissai Toston à notre hôtellerie. J’aperçus dans une salle assez grande les notables du bourg assemblés autour d’un vénérable pasteur, à qui ils persuadoient que la pèlerine n’étoit pas sa femme ; que même elle ne le connoissoit pas , et ne l’avoit jamais vu. Je m’approchai du curé, qui se désoloit de ce que la pèlerine ne vouloit pas le reconnoître. Il se leva dès qu’il m’aperçut ; et, trouvant sans doute ma physionomie revenante , il me pria de vouloir bien l’écouter ; ce que je lui promis , en lui disant quelques mots de consolation et capables de lui donner de l’espérance. U reçut mon compliment les larmes aux yeux , et me dit : Monsieur, tel est mon malheur ; il y a quinze ans que , voyageant sur mer avec cette femme que vous voyez entourée de mes amis, et qui me méconnoît aujourd’hui, nous eûmes celui d’essuyer une tempête affreuse : notre vaisseau sc brisa en mille éclats , et j’aurais succombé moi-même à la fureur des vagues et à celle des flots impétueux , sans un secours parti culier du ciel. Après avoir roulé un temps considérable sur les vagues émues, qui tantôt me fai—

| soient voir la profondeur des mers, et tantôt I m’élevoient jusqu’aux nues , j'eus le bonheur d’apercevoir une barque vide qui flottoit, comme moi , an gré des flots. J’entrai dedans ; quoique dans l’obscurité , le hasard me fit trouver deux rames, que je saisis aussitôt en rendant mille grâces au ciel ; et sans savoir où j’allois , je ramai deux ou trois heures , jusqu’à ce que je m’aperçus que la mer étoil calme et que ma barque étoit arrêtée. En attendant le jour j’adressols au ciel mille vœux pour mon épouse et deux enfants que j’avois embarqués avec moi. A peine l’aurore se fit-elle apercevoir que ma surprise fut grande de me trouver dans un port rempli de plusieurs vaisseaux : sans doute la Providence a voit conduit ma barque et avoit pris soin de mes jours. Quelques matelots qui m’aperçurent de loin vinrent à mon secours : ils furent extrêmement étonnés de me voir échappé à la furieuse tempête que je venois d’essuyer : ils curent pitié de mon état . et me prêtèrent nn habit complet dont je me vêtis , les miens étant tont mouillés. Sauvé de ce péril affreux, j’allai dans tme église , et je me recommandai au Seigneur. Je me promis bien de ne jamais m’embarquer. Mais cependant je regrettois la perte que j’avois faite d’une épouse qui m’étoit chère et de deux enfants que j’aimois tendrement. Après m’être informé de plusieurs passagers s’ils n’avoient eu aucune nouvelle d’un vaisseau appelé {'Étoile du Berger , et ayant appris que tout i étoit péri , et que j’étois le seul échappé à ce cruel naufrage , je courus de port en port avec de l’argent que je fis de plusieurs bijoux que j’avois avec moi , et de deux anneaux qui m'étoient restés aux doigts. N’entendant parler en aucune façon de mon épouse, je format la résolution de consacrer ma vie au service de Dieu , ne pouvant trop le remercier de la grâce qu’il m’avoit faite. Je repris mes études , que je n’avois pas encore oubliées , et quelque temps après j’entrai dans on séminaire.

1 Au bout de quatre ans, je reçus les ordres sacrés,

! 5 mon parfait contentement; et , après avoir quel*

| que temps desservi cette cure, j’en fus nommé le i pasteur. Voilà déjà plus de six ans que j’y suis ,

1 lorsque ce matin , en donnant la charité à cette pèlerine , je crus reconnoître dans ses traits ceux de ma femme. La surprise où je fus en cet instant me fit jeter un cri qui fit accourir tous mes gens. La pèlerine , effrayée de mon accident , ne sachant à quoi l’attribuer, entra avec moi pour me donner du secours.' Revenu à moi , et regardant de phis près cette femme, je fis retirer tous ceux qui étoient présents ; et , me trouvant seul avec elle , je lui demandai si clic n’étoit pas la fiüer de don Bardo de Mendocc. Elle en convint aussitôt, en me demandant à son tour d’où je pouvois la con-

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